Blocus ferroviaire et réactions réactionnaires

«On a l’impression que les Autochtones s’opposent aux Québécois et aux Canadiens et non aux compagnies et à l’État qui désirent encore une fois spolier leurs terres», soutient l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «On a l’impression que les Autochtones s’opposent aux Québécois et aux Canadiens et non aux compagnies et à l’État qui désirent encore une fois spolier leurs terres», soutient l'auteur.

Les Autochtones dérangent. « 300 trains annulés ». « Économie en péril ». « Prise d’otage ». « 63 000 passagers touchés ». On connaît la chanson. C’est un air populaire.

Les copains du statu quo ont bien compris la stratégie élaborée par le père des relations publiques, Edward Bernays, qui soutenait, au début du XXe siècle, qu’il valait mieux parler des conséquences de la contestation que des causes de celle-ci.

Parler d’anthropologie ? D’histoire ? D’économie ? De relations industrielles ? Tout cela est fort monotone. Entre deux pauses publicitaires, le temps file à grande vitesse. Mieux vaut s’en tenir aux bouchons de circulation, aux témoignages des citoyens en colère et aux prises de bec anecdotiques.

De cette manière, l’État et ses sbires peuvent prétendre défendre « monsieur et madame Tout-le-Monde » face aux « méchants contestataires » qui les bloquent dans le trafic ou les agacent de leurs cris d’indignation. Les quelque 100 ans de cette stratégie médiatique ont bien démontré son efficacité. Elle permet à ceux qui tirent les ficelles de rester tapis dans l’ombre alors que les citoyens se braquent les uns contre les autres. On a ainsi l’impression que les Autochtones s’opposent aux Québécois et aux Canadiens et non aux compagnies et à l’État qui désirent encore une fois spolier leurs terres.

Mais il y a pire. Pour l’idéologie conservatrice, nier une part du réel pour qu’il cadre avec le dogme dominant, ce n’est pas assez. La volonté de maîtriser totalement le débat n’a manifestement plus de frontières, surtout pas celles de la décence, et encore moins de l’intelligence. En ces temps de crises qui sont les nôtres, il faut tout mettre à l’envers. Les riches et les pauvres, les travailleurs et les patrons, le Nord et le Sud !

C’est ainsi qu’Andrew Scheer, le chef du Parti conservateur du Canada, affirme que les Autochtones devraient « vérifier leurs privilèges ». C’est également ainsi que Mario Dumont — cet ancien chef de l’opposition transfiguré en vedette médiatique — affirme que les Autochtones font partie d’une catégorie privilégiée de citoyens.

Autrement dit, les victimes de quelque 500 ans de colonialisme n’ayant parfois même pas accès à l’eau potable, les victimes d’un génocide culturel vivant avec un chômage en moyenne trois fois plus élevé qu’ailleurs au Canada, bref, les victimes du colonialisme seraient donc « privilégiées » puisqu’elles pourraient bloquer des trains sans représailles. Décidément, les « privilèges » ne sont plus ceux d’autrefois…

Face à ces contestataires, comme par magie, les intérêts du peuple ne feraient qu’un avec ceux des compagnies. La croissance, l’emploi, la stabilité, le respect de la loi : ne sont-ce pas là des valeurs partagées par tout citoyen canadien raisonnable ?

Le renversement est spectaculaire. Selon le registre du lobbyisme canadien, la compagnie à la tête de ce projet contesté, TC Énergie, aurait rencontré des agents du gouvernement à 113 reprises depuis 2005. Teck Ressources Limited, qui met en avant de projet d’exploitation de sables bitumineux, aurait quant à elle discuté avec des agents du gouvernement à 384 reprises depuis 10 ans.

Aux yeux de la réaction, ces compagnies seraient pourtant du côté de l’économie, de la justice et du « gros bon sens » populaire qu’elle prétend incarner. Contrairement aux contestataires, elles respectent la loi et ne dérangent personne ! Elles ne bloquent pas le passage des trains. Pas besoin, elles ont des amis puissants. C’est plus efficace. Plus propre.

La paix sociale revendique que les intérêts des dirigeants politiques et économiques soient considérés comme des valeurs universelles, surtout par ceux qui en font les frais. Après tout, polluer la terre et le ciel, c’est légal. Même sous un gouvernement qui se prétend écologiste. Et au bout du compte, spolier les terres des nations colonisées, c’est légitime. Même en ces temps de prétendues réconciliations.

21 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 21 février 2020 07 h 04

    Ce n'est pas aussi simple et unidimensionnel

    L'auteur écrit :

    « La paix sociale revendique que les intérêts des dirigeants politiques et économiques soient considérés comme des valeurs universelles, surtout par ceux qui en font les frais. »

    La paix sociale « revendique » ? Bon, passons.

    L'auteur oublie de mentionner d'autres « frais ». Par exemple, les pertes d'emplois à cause des barricades. Il ne s'agit pas ici d'une « valeur universelle », mais d'un besoin fondamental.

    • Cyril Dionne - Abonné 21 février 2020 08 h 40

      Bien d'accord avec vous M. Lacoursière. Une fois qu’on en a fini avec les dogmes enfantins de la gauche plurielle à la sauce anarchiste des Black Bloc, il n’en demeure pas moins que le nouveau barrage érigé sur la rive sud est illégal et ne représente personne à part eux-mêmes. Ce sont des jeunes « copy cats » qui n’ont rien à voir les causes amérindiennes et dans le fin fond des choses, ils s’en foutent complètement. C’est le bon vieux « protester » pour protester.

      Cette paix sociale a le dos large encore une fois. En fait, ils utilisent le précédent autochtone pour revendiquer une cause qui n’a jamais été avancée par les Premières Nations depuis le début de ce litige, soit les changements climatiques. Pour les Autochtones, c’est la reconnaissance de leurs droits inaliénables et à part entière par la fin de la Loi sur les Indiens qui prime. Les Autochtones ne sont pas insurgés pour faire des changements climatiques leur cause première, mais visent plutôt la reconnaissance de leurs droits territoriaux et ancestraux. Méchante différence. Il y a longtemps que les habitants des Premières Nations reconnaissaient les changements climatiques comme un caprice des sociétés riches occidentales même s’ils en sont d’accord avec le fond, parce que leurs préoccupations premières sont de survivre, manger, et même, boire de l’eau potable.

    • Hélène Paulette - Abonnée 21 février 2020 08 h 52

      Il y aurait aussi des pertes d'emploi si nous cessions de produire et de vendre de l'armement militaire... Ce qui justifie l'infame guerre au Yemen. Vous en pensez quoi?

    • Jean Lacoursière - Abonné 21 février 2020 10 h 19

      Madame Paulette,

      L'accroissement des ventes d'armes dans le monde est l'une des choses qui m'inquiète le plus, je pense que nous ne devrions pas en vendre à n'importe-qui, même si cela devait couter des emplois au Canada dans l'industrie de l'armement. Ce serait une forme de contribution à l'apaisement du monde, même si ces guerres sont loin de chez-nous.

      Maintenant, dites-moi comment vous expliqueriez, les yeux dans les yeux, aux personnes récemment mises à pieds à cause des barricades, que la perte de leur gagne-pain, qui ne contribuait pourtant pas à pourrir la vie des amérindiens, est somme toute un noble sacrifice. Bonne chance !

    • Hélène Paulette - Abonnée 21 février 2020 15 h 50

      Monsieur Lacoursière, une mise à pied n'est pas une perte d'emploi et les employeurs peuvent souscrire à un programme de prestations pour leurs employés.

    • Jean Lacoursière - Abonné 21 février 2020 16 h 42

      Madame Paulette,

      Dites-moi comment vous expliqueriez, les yeux dans les yeux, aux personnes récemment mises sur l'assurance-emploi (et pourquoi pas aussi aux dirigeants d'entreprises) à cause des barricades, que cela en vaut la peine afin de respecter des chefs héréditaires en Colombie-Britannique. Merci à l'avance.

  • Denis Paquette - Abonné 21 février 2020 07 h 11

    les être humains ne sont ils pas des êtres acharnés

    peut être est il plus facile de parler des causes que des conséquences, peut être savons cela depuis longtemps mais y pouvons nous quelques chose,n'est ce pas que c'est toute la nature humaine qu'il faudrait changer

  • Richard Legault - Abonné 21 février 2020 07 h 21

    L'autre côté de la médaille...

    Merci M. Cyr pour ce texte qui explique si clairement la tactique manichéenne des dirigeants politiques et économiques de notre grand pays...
    Oser dire que les autochtones sont des privilégiés... Le mot ignoble me vient à l'esprit pour décrire ces deux êtres humains (Scheer et Dumont) qui se premettent d'utiliser leur tribune pour exprimer ce que je ressens pratiquement comme une violence, des propos semblables.En souhaitant que plusieurs personnes puissent lire votre texte et ainsi avoir un regard plus éclairé sur les enjeux et le traitement que tentent d'en faire nos gouvernants face à cette contestation. Merci.
    Richard Legault

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 21 février 2020 08 h 40

    Une question

    Peut-on sortit de l'âge thermo- industriel sans que cela fasse mal ?

  • Léonce Naud - Abonné 21 février 2020 09 h 19

    Géopolitique des itinéraires essentiels

    « C’est par l’occupation de positions bien choisies sur les itinéraires jugés essentiels que s’est toujours établie la grande stratégie des empires ». Jean Gottman, Géographie politique, 1966.