Reporter nos obligations ne reporte pas la crise climatique

Un site d'extraction à Fort McMurray. Le projet Frontier serait le plus vaste projet d’extraction de sables bitumineux en surface jamais réalisé au Canada.
Photo: Dan Prat Getty Images Un site d'extraction à Fort McMurray. Le projet Frontier serait le plus vaste projet d’extraction de sables bitumineux en surface jamais réalisé au Canada.

Pour limiter la portée et les effets de la crise climatique, l’année 2020 sera déterminante, au Québec et au Canada. Elle marque le début d’une décennie de la transition qui devra se solder en 2030 par une réduction de moitié de nos émissions de GES.

Comme l’ont déclaré les scientifiques du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) en 2018, pour limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C, il faut modifier rapidement, radicalement et de manière inédite tous les aspects de la société. Nous ne pouvons donc plus remettre à demain nos obligations et responsabilités.

Alors que la crise prend de l’ampleur, l’urgence climatique s’impose comme principe fondamental de nos choix et de nos actions individuelles et collectives. En effet, lors de la dernière campagne électorale fédérale, une forte majorité d’électeurs ont voté pour des partis politiques qui présentaient des plans sérieux pour lutter contre les changements climatiques.

Du côté de la finance, un incontournable pour garantir les succès de la lutte contre la crise climatique, le secteur est en pleine transformation de ses habitudes d’investissements pour limiter son exposition au risque climatique. Par exemple, BlackRock, le plus important gestionnaire d’actifs du monde, a récemment annoncé que ses fonds de placement éthiques cesseraient d’investir dans des entreprises qui tirent profit des sables bitumineux.

Or, malgré cet éveil, nos décideurs sont enfermés dans des modèles décisionnels et de croissance économique hérités d’un autre siècle. C’est le cas dans le dossier du projet de mine de sables bitumineux Frontier, de la compagnie Teck Resources, qui est présentement à l’étude par le cabinet fédéral, ou encore dans le dossier de GNL Québec, qui aboutira dans les prochaines semaines devant le BAPE.

Selon la commission d’examen conjoint chargée d’évaluer le projet, qui s’étendra sur 29 000 hectares pendant une période de 41 ans, Frontier aura un impact écologique important et irréversible. Il s’agirait du plus vaste projet d’extraction de sables bitumineux en surface jamais réalisé au Canada. La commission reconnaît également que ce projet, à lui seul, risquerait de compromettre nos efforts pour atteindre nos cibles de réduction. Alors pourquoi le gouvernement fédéral tergiverse-t-il ?

Nonobstant l’aberration environnementale que représente ce projet, le risque économique n’en vaut pas la chandelle. Dans un marché de plus en plus sensible au risque climatique, qui fait fuir les investisseurs et qui est soumis aux aléas des dynamiques géopolitiques, les garanties de rendement ne sont actuellement pas au rendez-vous. Alors que le baril se situe présentement à environ 40 dollars en deçà du seuil de viabilité évoqué, les coûts liés à la responsabilité et aux garanties financières pourraient être absorbés par les contribuables.

Une transition juste

 

Les conséquences des décisions liées à la transition et à la robotisation croissante du secteur doivent être étudiées. Des plans doivent être élaborés et déployés pour s’assurer que les travailleurs occupant les emplois actuels du secteur fossile soient inclus et soutenus dans ce processus de diversification économique. Cependant, il est irresponsable, en 2020, de faire miroiter de nouvelles retombées dans des secteurs incompatibles avec les choix politiques, économiques, sociaux et environnementaux effectués lors de cette période de transition.

Dans une logique de crise climatique, le projet de la mine de sables bitumineux Frontier, en Alberta, est aussi non pertinent que celui d’Énergie Saguenay, lequel n’est qu’un nouveau projet d’exploitation et d’exportation d’énergie fossile, malgré toutes les vertus vertes qu’on aimerait lui faire porter. Si nous voulons réussir la transition, les gouvernements doivent revoir leurs réflexes pour qu’ils reflètent la transformation qui s’exprime dans les choix de la société civile et du secteur financier.

En tergiversant sur ces projets, nous reportons nos obligations qui consistent à mettre en oeuvre un plan de transition juste et de diversification de l’économie. Or, nous ne pouvons reporter la crise climatique qui sévit. Tôt ou tard, il nous faudra confronter l’incohérence d’une expansion continue de l’industrie pétrolière et gazière avec l’état du climat.

À voir en vidéo