L’art d’éviter de prendre des décisions

«La force d’inertie de nos gouvernements, qui refusent de prendre leurs responsabilités, a créé un contexte de crise qui permet à quelques personnes de paralyser notre pays», estime l'auteur.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «La force d’inertie de nos gouvernements, qui refusent de prendre leurs responsabilités, a créé un contexte de crise qui permet à quelques personnes de paralyser notre pays», estime l'auteur.

L’art d’éviter de prendre des décisions ou la gouvernance du laisser-faire est devenu notre nouveau modèle de gouvernance publique où les décideurs se renvoient la balle en accusant l’autre de ne pas prendre ses responsabilités.

Des exemples ? La paralysie du chemin de fer canadien et par conséquent de notre économie par un groupe de leaders autochtones qui se réclament de tradition ancestrale, allant même à l’encontre des décisions de leur propre conseil de bande qui, lui, avait accepté la construction d’un gazoduc dans le nord de la Colombie-Britannique, l’objet de la controverse.

Réaction du gouvernement fédéral à ce geste illégal : c’est la responsabilité des provinces de rétablir l’ordre et de faire respecter les lois tandis que les gouvernements provinciaux affirment le contraire. La force d’inertie de nos gouvernements, qui refusent de prendre leurs responsabilités, a créé un contexte de crise qui permet à quelques personnes de paralyser notre pays, de gagner l’appui d’autres groupes autochtones en prenant en otage l’ensemble de la population, paralysant autant le transport ferroviaire des marchandises que celui des personnes.

Autre cas sur la gouvernance du laisser-faire, l’adoption du projet de loi 40 sur la gouvernance scolaire nous apprend que les villes ne veulent pas céder gratuitement des terrains pour la construction de nouvelles écoles sous prétexte que le gouvernement (ou les commissions scolaires à l’époque) refuse de payer les terrains convoités à leur juste valeur. On cherche encore dans cette dispute bureaucratique qui a raison au nom de l’intérêt public. On prend en otages des enfants qui iront à l’école dans des roulottes faute de place dans de vraies écoles.

La cerise sur le gâteau, en ce qui concerne la politique du laisser-faire, s’incarne dans la poursuite contre le gouvernement du Québec intentée par deux ex-élèves juifs hassidiques, qui n’ont reçu aucune éducation leur permettant de s’intégrer à la société québécoise. Ils n’ont reçu qu’une formation en yiddish et en hébreux, n’ont eu aucun cours de mathématiques et de sciences, etc. Pourtant, la DPJ avait fait un rapport indiquant les carences de la formation et, malgré la Loi sur l’instruction publique, les ministres de l’Éducation n’ont jamais voulu intervenir pour la faire respecter.

D’autres exemples de dédoublement bureaucratique dans la gouvernance publique, notamment en matière d’immigration (alors que nous avons un besoin chronique de main-d’oeuvre), existent. Les paliers fédéral et québécois sont en compétition dans ce champ de compétence partagé, ce qui alourdit les procédures et allonge les délais pour l’obtention d’un permis de séjour et du statut d’immigrant reçu, au détriment de nouveaux arrivants et d’entreprises qui ont besoin de main-d’oeuvre qualifiée.

Cette gouvernance du laisser-faire discrédite la classe politique, tant aux niveaux municipal et provincial qu’au niveau fédéral, et entretient le cynisme des citoyens. Nous sommes manifestement « sur-gouvernés » et surtout « mal gouvernés ». Que faire ? Il faudrait moins de bureaucratie et de paliers de décision. Après tout, ce sont toujours les mêmes contribuables qui paient la note et qui souffrent de l’inertie de nos gouvernements qui ont développé l’art de ne pas prendre de décisions.

4 commentaires
  • Gilles Théberge - Abonné 14 février 2020 08 h 27

    Ça manque de courage, à tous les paliers de gouvernement.

    Mais il faut bien voir dans tout ça, le résultat de la tendance des dernières années à judiciariser toutes les décisons politiques. Même quant elle sont manifestement d'ordre politique.

    Dans les conditions actuelles, je serais bien enclin à décider, mais je comprends les politiciens d'être sur la réserve, quand n'importe quoi peut leur sauter au visage!

  • Hélène Routhier - Inscrit 14 février 2020 09 h 46

    Et les lobbies dans tout ça?

    Bien qu'entièrement d'accord avec la teneur de cet article de Libre Opinion, il est à noter qu'il y a un domaine dans lequel nos gouvernements provinciaux successifs n'ont pas manqué de courage politique: celui de décisions de nature économique qui vont à l'encontre de la volonté populaire mais qui sont issues des pressions qu'exercent les lobbies sur nos politiciens. Le cas de GNL Québec est criant à cet égard, de même que la décision désastreuse d'investir dans le CSeries ou de réparer, à nos frais, les dégâts des minières de qui ont exigent des redevances ridicules. Le pouvoir est aux lobbyistes, pas au citoyen ordinaire. Celui-ci/celle-ci ne peut que devenir de plus en plus cynique devant les efforts que font nos élites politico-économiques pour nous faire prendre des vessies pour des lanternes.

  • Christian Beaudet - Abonné 14 février 2020 10 h 25

    La critique est facile....

    Ce n'est pas la bureaucratie le problème, les fonctionnaires connaissent les solutions et les exposent aux politiciens. Le problème c'est que les contribuables sont prompts à la critique lorsqu'un politicien prend une décision courageuse. Dans tous les cas évoqués quelle décision auriez-vous prise qui n'aurait pas suscité un tollé dans la population?

  • Pierre Fortin - Abonné 14 février 2020 16 h 31

    « La politique, ce n'est pas de résoudre les problèmes, c'est de faire taire ceux qui les posent. » — Henri Queuille


    L'énarque français Pierre Conesa, qui connaît bien la politique et ses manœuvres dilatoires, a débuté un article qui se voulait satirique pour finir en un livre chez Robert Laffont : « Surtout ne rien décider – Manuel de survie en milieu politique ».

    L'éditeur décrit ainsi l'ouvrage : « L'art suprême en politique ? Ne rien décider tout en donnant l'illusion de l'action.

    « Enseigner l'art ultime de ne pas prendre de décision en laissant une trace dans l'Histoire, tel est l'objet de ce petit ouvrage qui livre clés en main techniques et conseils pratiques à nos dirigeants.

    « Conseils pratiques pour se maintenir su pouvoir :

    - Différer l'urgence
    - Contourner les obstacles
    - Ne se fâcher avec personne
    - Subventionner sans réformer
    - Créer de la complexité
    - Consulter les commissions supérieures »