Ouvrir les fenêtres

«La manière dont nous rapportons le plus naturellement du monde l’expression de la détresse des jeunes gens a quelque chose de troublant», mentionne l'auteure.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «La manière dont nous rapportons le plus naturellement du monde l’expression de la détresse des jeunes gens a quelque chose de troublant», mentionne l'auteure.

Alors que les travaux de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse se poursuivent, les enjeux plus généraux entourant la jeunesse occupent une grande place dans l’actualité.

Il y a quelques semaines, nous apprenions par exemple qu’au Québec, pas moins de deux enfants sur trois vivent des troubles d’angoisse de performance dès la première année d’étude secondaire. Lors d’une audience à la commission Laurent, nous apprenions aussi que plusieurs jeunes Autochtones du nord placés sous la Loi sur la protection de la jeunesse ici à Montréal demeurent à l’écart du système d’éducation, qu’ils ne peuvent pas fréquenter une école pour des raisons bureaucratiques.

Le conseil d’établissement de l’école Louis-Joseph-Papineau, surnommée la « prison » ou le « bunker », a de son côté attiré l’attention des médias. Les citoyens de Montréal apprenaient avec consternation qu’il existe ici même une chaîne de production de ségrégation qui passe notamment par la distribution des deniers publics, que les murs de cette école de la CSDM, située dans le quartier Saint-Michel, ne possèdent pas de fenêtres pour laisser passer la lumière du jour.

De son côté, l’Institut national de santé publique du Québec a publié les données sur le nombre d’hospitalisations pour tentative de suicide au Québec. Pour la première fois accessibles au public, ces données permettent de montrer que le taux d’hospitalisation pour tentatives de suicide a presque triplé entre 2007 et 2018 chez les jeunes filles de 15 à 19 ans. Triplé.

Au-delà des statistiques

Les enjeux soulevés dans les dernières semaines sont préoccupants au-delà des statistiques. Il y a même quelque chose de troublant dans la manière dont nous rapportons le plus naturellement du monde l’expression de la détresse des jeunes gens à partir de facteurs individuels ou encore, lorsque le cas l’exige, à partir de difficultés ponctuelles rencontrées dans les rouages bureaucratiques.

Encore plus troublante est la manière avec laquelle nous semblons nous conforter avec l’idée que les jeunes derrière ces statistiques alarmantes appartiennent à une horde d’individus oisifs, rivés à leur écran, sans rêves ni ambitions, voire des lâches « qui ne jouent même plus dehors ».

Ces idées représentent une manière plus ou moins avouée de célébrer la loi du plus fort. Une façon de sous-entendre que, derrière ces histoires d’écoles sans fenêtres, de détresse, ces enjeux de santé mentale, ces tentatives de suicide, il ne s’agirait ni plus ni moins que d’une forme de « sélection naturelle », le fruit d’inégalités de facto plutôt que de jure, voire la victoire d’une jeunesse forte sur une jeunesse faible qui, de toute façon, ne dispose pas des compétences pour s’adapter à l’adversité.

D’ailleurs, on croit que ces jeunes gens tomberont « comme des mouches » lorsqu’ils seront confrontés demain aux exigences du jeu beaucoup plus sérieux du monde de la vie active. Si nous interrogions les causes derrière ces faits divers, peut-être pourrions-nous comprendre les liens entre l’explosion de ces angoisses de performance, la hausse des hospitalisations liées à des tentatives de suicide chez les jeunes gens et les difficultés que ces derniers rencontrent quant aux perspectives d’avenir (limitées) que nos sociétés ont à leur offrir.

Nous pourrions peut-être mieux comprendre les liens entre les injonctions quotidiennes, insidieuses et violentes de performance et, paradoxalement, un champ des possibles qui semble se refermer. Bref, pour ouvrir ces fenêtres sur l’avenir et laisser passer la lumière du jour, peut-être devrions-nous nous étonner de constater à quel point nous évitons de manière presque spontanée de faire des liens entre ces écoles sans fenêtres, cette détresse en hausse chez les jeunes et les conditions politiques, sociales, économiques et environnementales qui forment ensemble la violence sans nom du monde dans lequel nous vivons tous.

3 commentaires
  • Marc Pelletier - Abonné 11 février 2020 08 h 18

    Réforme de l'éducation

    Vous avez oublié cet item qui viendra ajouter à la misère de nos jeunes.

    À quand le réveil de la population du Québec ?

    Nous dormons au gaz ou quoi ?

    La CAQ, notre gouvernement, accumule les gaffes en agissant trop vite et sans consultation approfondie : il ne mérite pas, bien au contraire, la note de passage qui lui est accordée, sondage après sondage : c'est très très inquiétant !

    Qui plus est, cette fois-ci, ce sont nos jeunes qui en font les frais, alors qu'ils en ont déjà plein le dos avec le stress qui pèse de plus en plus fort sur eux !

    Assez, c'est assez, ça dépasse les bornes de l'incompétence et même d'une démocratie qui se respecte ses valeurs !

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 11 février 2020 15 h 16

    … de les voir !

    « Bref, pour ouvrir ces fenêtres sur l’avenir et laisser passer la lumière du jour, peut-être devrions-nous nous étonner de » (Jades Bourdages, Professeure, École Travail Social, UQÀM)

    « Nous étonner de » reconstater que le monde de l’Enfance et de la Jeunesse, possédant certes des qualités « résilientes » d’adaptation, d’intégration de participation sociales, rencontre des « obstacles d’adulte » pour les « ADULTES SEULEMENT !

    De plus, ou du même souffle, est-il de sagesse de crayonner que le présent tissu social québécois tend à se déraciner et, par ailleurs, à quitter l’essentiel du vivre-ensemble respectueux tout autant des personnes que de leurs activités ?

    De ce qui précède, que retenir ou qu’avouer ?

    Pour ouvrir des fenêtres d’avenir et habiter de lumières (s’), s’enraciner de générations en générations, il convient tout d’abord de les fabriquer ou de …

    … de les voir ! - 11 fév 2020 -

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 12 février 2020 02 h 02

      De « d’intégration de participation sociales » lire plutôt « d’intégration et de participation sociales » (Mes excuses)