La banalisation de l’hypersexualisation

«JLO [Jennifer Lopez] est presque nue sur scène et se trémousse autour d’un poteau. Est-ce nécessaire d’aller si loin dans l‘exacerbation de la sexualité?», s'interroge l'auteure.
Photo: Angela Weiss Agence France-Presse «JLO [Jennifer Lopez] est presque nue sur scène et se trémousse autour d’un poteau. Est-ce nécessaire d’aller si loin dans l‘exacerbation de la sexualité?», s'interroge l'auteure.

Je suis restée bouche bée devant le spectacle de la mi-temps du Super Bowl. Notre petite famille était évidemment rivée au téléviseur pour suivre les prouesses de Laurent Duvernay-Tardif.

Nous avons deux filles, âgées de 8 et 11 ans, très sportives, qui compétitionnent en gymnastique. Tout au long de l’année, mon chum est imprégné de leur gymnastique, assiste à leurs compétitions, leurs entraînements et, depuis un an, maîtrise même la terminologie des mouvements ! Le Super Bowl, c’est un des moments où mon chum les fait entrer dans son univers sportif, lui qui a pratiqué le football à l’adolescence au collège Notre-Dame.

Elles regardent donc le Super Bowl avec leur père qui leur explique les règles et les stratégies de ce sport. Elles y prennent goût, plus particulièrement l’aînée qui, après le premier quart, comprend plutôt bien le jeu et commence à faire sa gérante d’estrade.

La mi-temps débute. Mon chum, très heureux que ses filles aient gardé l’attention jusque-là, leur dit : « Les filles, vous allez adorer le spectacle, vous qui aimez tant la danse ! » On a vanté le fait qu’une organisation aussi conservatrice que la NFL laisse beaucoup de place aux femmes dans les spectacles de la mi-temps depuis une dizaine d’années.

Depuis quelques semaines, on s’emballe, à juste titre, que ce soit deux femmes ayant des origines latines qui assureront un des spectacles les plus télévisés au monde. Je partage aussi cet engouement. Le spectacle commence et plus il avance, plus mon état d’esprit évolue de la perplexité au malaise et au découragement…

JLO est presque nue sur scène et se trémousse autour d’un poteau. Est-ce nécessaire d’aller si loin dans l‘exacerbation de la sexualité ? Quel est le message ? La féministe en moi est perplexe et attristée. Je me dis : « Vraiment ! c’est ça, briser le plafond de verre dans la musique pour les femmes ? » Les femmes qui nous ont précédées ont fait tous ces débats pour qu’on dise que c’est ça, l’émancipation de la femme ?

À la maison, nous avons un discours plutôt féministe auprès de nos deux filles. On souhaite que nos filles grandissent en défendant leurs idées, en construisant leur identité sur leur capacité intellectuelle et relationnelle et non sur leur apparence physique. On veut qu’elles se sentent l’égale des hommes dans toutes les sphères de la vie (sociale, politique, économique, juridique, etc.) et finalement qu’elles s’indignent face aux iniquités de tout acabit.

Vous me direz que j’aurais pu éviter de montrer ce segment du Super Bowl à mes filles, j’en conviens, mais j’avoue ne jamais avoir envisagé qu’on irait aussi loin. Ce qui me surprend le plus, c’est que je me sens un peu seule à m’indigner. Je défilais mon fil de nouvelles Facebook et tout ce que je voyais, c’est que JLO est tellement belle ! C’est vrai qu’elle est magnifique, JLO, mais elle a lamentablement échoué dans l’évaluation de l’impact négatif du message qu’elle envoyait aux jeunes.

Le plus grave, c’est qu’on banalise cela en diffusant un tel spectacle auprès de 500 millions de personnes. C’est normal pour une femme d’être à moitié nue et de se tortiller sur un poteau ? Il faut expliquer aux jeunes que le pouvoir ne se réduit pas à la séduction, qu’il faut valoriser les capacités intellectuelles et sociales plutôt que l’image de ce corps tellement sexualisé. Cette hypersexualisation est partout dans l’espace public, mais rarement on la remet en question. Comment éduque-t-on nos enfants face à cela, comment développe-t-on leur esprit critique ? Ce qui se passait sous nos yeux dimanche soir était loin d’être banal !

25 commentaires
  • Marc Pelletier - Abonné 8 février 2020 06 h 41

    Derrière les apparences, la prise de parole politique et la richesse culturelle

    J'espère que vous profiterez du spectacle de la mi-temps pour expliquer à vos filles la signification de plusieurs des symboles et icônes culturels utilisés lors de sa mise en scène.

    Vous pourriez leur expliquer par exemple la portée du geste de Jennifer Lopez lorsqu'elle entonne l'emblématique "Born in the USA" de Bruce Springsteen au milieu de sa propre chanson "Let's Get Loud" tout en brandissant le drapeau de Porto-Rico. Faire entendre sa voix forte, quand on est membre d'une minorité, c'est certainement un message universel à transmettre à deux filles québécoises.

    De plus, quand la fille de JLo est venue chanter et rejoindre d'autres enfants emprisonnés derrière des structures incandescentes qui ressemblaient beaucoup à des cages, ça ressemblait fort à une critique acerbe de l'administration Trump pour son traitement des enfants migrants.

    Vous pourriez parler de l'immense culture musicale de Shakira. En dix minutes, elle a offert au public américain des cumbias et autres rythmes champetas de sa Colombie natale; puis elle a dansé du ventre et poussé un cri traditionnel berbère (le youyou) sur des percussions arabes et des mijwiz libanais (et offert un clin d'oeil à la culture rock avec la chanson Kashmir de Led Zeppelin, cette chanson vaguement arabisante). Et elle a conclu sur "Waka waka", son succès qui reprend une chanson camerounaise. J'ai appris cette semaine que cette chanson tirerait son origine des chansons de rythmes de tirailleurs camerounais et sénégalais venus rejoindre De Gaulle pour la bataille de Libreville dès 1940. Cette même Shakira qui a enregistré sa version en français de "Je l'aime à mourir", cette icône multiculturelle dans cette Amérique sous gouvernance (ultra?)-conservatrice, j'ai beaucoup aimé.

    Qaunt à la danse du pôle: j'y ai vu beaucoup plus d'acrobatie gymnastique qu'un strip-tease! Et je pense qu'il y a un argumentaire à offrir sur cette réappropriation du pôle par les femmes de ce qui est devenu un sport de performan

    • Marc Therrien - Abonné 8 février 2020 10 h 56

      J'apprécie votre commentaire étayé et instructif. J'espère que si j'étais une femme, je ne vous accuserais pas de "mansplaining".

      Marc Therrien

  • François Beaulé - Inscrit 8 février 2020 07 h 55

    Les libertés individuelles des femmes

    Le féminisme réel n'est pas celui que madame Closson Duquette désire. Il a plutôt insisté sur l'égalité des femmes et des hommes. Les inégalités sociales au cours des dernières décennies ne sont pas disparues, bien au contraire, elles ont augmenté. Jennifer Lopez s'est exprimée librement, il n'a jamais été question qu'elle représente quelque mouvement moral. Le féminisme réel fait en sorte que les femmes peuvent prendre les mêmes places que les hommes dans l'économie capitaliste. Ce faisant, les femmes se mettent au service du système capitaliste.

    Le libéralisme et le capitalisme sont les principaux déterminants de l'évolution de la culture, plus que jamais. Les sports dits professionnels brassent beaucoup d'argent, ce sont des industries mues par le profit. Les médias les diffusent pour récolter d'immenses revenus publicitaires. Et il se trouve que le sexe est un bon vendeur. Si vous voulez cultiver de belles valeurs et les communiquer à vos enfants, laissez tomber les mass médias au service de l'empire.

  • Marie-France Breton - Abonnée 8 février 2020 08 h 06

    banalisation de l'hypersexualité

    Et non, vous n'êtes pas seule et j'ai eu la même sensation que vous, de ne pas en faire partie...
    Je n'écoute pas le football, il ne fait pas partie de ma culture et même ayant essayé, je n'éprouve aucun plaisir à le regarder. Je suis d'ailleurs tellemet étonnée de voir l'engouement des Québécois, de «prendre» pour une équipe comme si c'était celle de leur patelin. C'est peut-être du à la mort du CH, le besoin de gagner par procutation, mais je m'égare.
    J'ai reçu par Facebook le numéro de danse de la mi-temps et après quelques secondes je l'ai arrêté. Un poteau, qui réfère aux danseuses de bar, qui réfère à exciter les messieurs, c'est tout ce qu'elles ont trouvé? C'est ça l'empowerment au féminin?La capacité, par la sexualisation du corps, d'en mettre plein la vue, qu'on en reste bouche bée? Leurs chansons étaient d'ailleurs aussi «cheap»que leur chorégraphie, une marchandise. «Les artistes» sont dans une industrie, ne l'oublions pas...C'est l'offre et la demande, car les gens ont tellement aimé ça. Malheureusement, il y en aura encore.
    Marie-France Breton

  • André Joyal - Inscrit 8 février 2020 08 h 35

    «JLO est presque nue sur scène et se trémousse autour d’un poteau.»

    Honnnnnnnn! Si ce sont des acrobates du Cirque du Soleil, toutes aussi dénudées autour de leur poteau, ça va , mas de la part de J-Lo, à 50 ans, belle et talentueuse au possible, devant sa propre fille...Honnnnnn!
    Quel est le message? Qu'il est possible, pour une femme de 50 ans de concilier l'esthétique, la musique à la politique. Rien de moins.

    Je n'ai pas regardé le spectacle en direct, car normalement indifférant aux charmes de J-Lo, je suis allé chercher la pizza que j'avais «callée».
    Le lendemain, la prise en compte, dans différents médias, des commentaires favorables à propos de ce spectacle m'a incité à le visionner par une, mais deux fois. Ben pour dire.

    Comptez-vous chanceuse Madame Closson-Duquette qu'il y a quelques années, vos filles ont été épargnées de la vision d'un sein de Janet...

    • Hélène Paulette - Abonnée 8 février 2020 09 h 12

      Lisez le commentaire de Marc Therrien, un bel exemple de clarté et de pertinence sans mépris condescendant...

    • Marc Therrien - Abonné 8 février 2020 13 h 14

      Vous êtes bien gentille madame Paulette. Je continue de ne pas sous-estimer la capacité des lecteurs de regarder les choses d'un peu plus haut en les conceptualisant. La réponse de M. Joyal qu’on peut lire plus bas laisse penser qu’il apprécie de plus en plus le style JDM depuis qu’il s’est désabonné du Devoir, mais je pense qu’il a tout ce qu’il faut pour se situer parmi ceux qui comprennent. Le concept de sublimation est quand même assez facile à comprendre et encore plus en donnant l’exemple du football américain comme une réplique de la guerre qui permet de sublimer la pulsion de mort qui anime la passion pour la guerre que les humains entretiennent depuis toujours. Et pour être plus clair encore, disons simplement que l’érotisme permet de purifier l’ennui de la sexualité qui ne serait centrée que sur le besoin de reproduction dont certains puritains, j’imagine, rêvent qu’on puisse en éradiquer le désir qui fait qu'on peut se contenter d'en jouir en s'amusant.

      Marc Therrien

  • Marc Therrien - Abonné 8 février 2020 08 h 46

    Cet obscur sujet du désir


    Il semble que le spectacle dont parle l’auteure incarnait bien cette possibilité qu'offre l’érotisme que la sexualité devienne art et rythme comme le dirait le philosophe Alain. L’érotisme peut être un esthétisme. Alain voyait dans l’érotisme le pouvoir de s’opposer à la brutalité du désir en la déguisant et proposait que dans la danse amoureuse il est de bon ton que « l'animal ne se montre pas trop, et enfin qu'il s'humanise ». Il offre cette possibilité de sublimation qui ne sert pas tant à se détourner de la sexualité que de la purifier de son ennui.

    « Les femmes qui nous ont précédées ont fait tous ces débats pour qu’on dise que c’est ça, l’émancipation de la femme ? » Puisque les pulsions sexuelles et le désir, ces forces vitales qui sont habitées du conatus qui les pousse à vouloir persévérer dans leur être, la possibilité d’émancipation de la femme dans ce domaine essentiel de la condition humaine est de devenir le sujet du désir plutôt que son objet.

    Marc Therrien