Honorer le courage de ma mère

«Le 27 janvier, je me rendrai à Auschwitz pour honorer le courage de ma mère», écrit l'auteur.
Photo: Joe Klamar Archives Agence France-Presse «Le 27 janvier, je me rendrai à Auschwitz pour honorer le courage de ma mère», écrit l'auteur.

Le 27 janvier marquera le 75e anniversaire de la libération du camp de la mort d’Auschwitz. À cette date, en 1945, l’armée soviétique est entrée sur les lieux du camp de concentration d’Auschwitz-Birkenau et a libéré plus de 7000 prisonniers encore en vie, qui étaient pour la plupart malades et mourants.

Entre 1940 et 1945, au moins 1,1 million de personnes furent tuées dans ce camp de la mort. Parmi les victimes, mes trois tantes, ma grand-mère et plusieurs autres membres de ma famille. Leurs vies effacées. Être Juif, leur seul crime. Parmi les survivants d’Auschwitz se trouvait ma mère, Bella Gelbart, qui réussit à surmonter des épreuves innombrables pour se retrouver orpheline à l’âge de 18 ans.

Le 27 janvier prochain, je me rendrai à Auschwitz et me joindrai à de nombreuses autres personnes afin de souligner la libération du camp. C’est avec des émotions mixtes que je me rends sur les lieux d’Auschwitz-Birkenau. Situé dans la ville polonaise d’Oswiecim et construit par l’Allemagne d’Hitler dans le but ultime d’exterminer des Juifs dans le cadre de « la solution finale », c’est l’endroit où certaines des pires horreurs du XXe siècle ont été commises.

Décrire les cérémonies du 27 janvier comme une commémoration de libération soulève certes un important paradoxe quand on pense aux millions de Juifs, de Polonais non juifs, de Roms et de prisonniers soviétiques qui n’ont pas réussi à voir ce jour. C’est autant pour honorer la mémoire des victimes que pour rendre hommage aux survivants que nous nous recueillons sur le site du camp le 27 janvier.

Pour ma part, j’y vais surtout pour honorer le courage de ma mère. Elle a rarement parlé du temps qu’elle a passé à Auschwitz. En 1944, à l’âge de 17 ans, elle y fut transférée avec sa mère du ghetto de la ville polonaise de Lodz. Elles furent toutefois séparées lors de la sélection des prisonniers. Mais auparavant, ma grand-mère avait insisté auprès de ma mère pour qu’elle se batte pour rester en vie et qu’elle garde espoir, parce que de meilleurs jours allaient survenir.

Après la guerre, ma mère est retournée dans son village natal de Pabianice, où elle a rencontré mon père, Boris Jedwab, qui lui aussi avait perdu presque tous les membres de sa famille. C’est ultimement dans la ville de Montréal qu’ils ont réussi à reconstruire leurs vies et à bâtir une famille. Bella a vécu selon le conseil de sa mère, en regardant l’avenir avec espoir, en célébrant la vie et en encourageant ses enfants à faire de même, tout en ne tenant rien pour acquis.

Après la guerre, c’est à la fois avec amour et tristesse que ma mère pensait à ses parents et à son frère aîné adoré, Gershon, qui a aussi perdu la vie pendant la guerre.

À 93 ans, Bella Jedwab n’est pas en mesure de se rendre à Auschwitz pour les cérémonies. À partir de 2010, cette femme et mère forte et courageuse fut atteinte de la maladie d’Alzheimer. Durant cette lente érosion de sa mémoire, elle a brièvement imaginé que ses parents et son frère étaient vivants.

Elle me disait souvent que ses parents et son frère l’attendaient à la maison pour le souper. Je n’ai jamais contredit ces images qui lui apportèrent tellement de bonheur. Au fur et à mesure que la maladie progressait, elle a malheureusement fait disparaître ces souvenirs d’une enfance heureuse. Mais elle a aussi supprimé les douloureux souvenirs de la période de la guerre.

Aujourd’hui, il y a environ 7000 Polonais qui s’identifient comme Juifs en Pologne, alors qu’avant la Shoah, jusqu’à 3,5 millions de Juifs vivaient au pays. Avant la Seconde Guerre mondiale, la Pologne était la patrie de la plus grande communauté juive du monde et le plus important centre de la culture juive.

Mes parents et leurs parents faisaient partie de cette communauté. Un rappel puissant et permanent de ce lien est notre nom de famille, Jedwab, qui en polonais signifie « soie ». J’ai longtemps pensé à la famille que je n’ai jamais eu le privilège de connaître comme à des Polonais de pure soie. Aujourd’hui, je pense à mes parents, à mon épouse Louise et à mes enfants Tamara, Romy, Ashley et David « Gershon » Jedwab comme à des Québécois de pure soie.

9 commentaires
  • Rose Marquis - Abonnée 25 janvier 2020 08 h 15

    Devoir de mémoire

    Le courage de ces gens qui ont subi le pire et qui ont pu se faire une bonne vie ici... Du courage.

  • Alain Roy - Abonné 25 janvier 2020 08 h 25

    Jolie expression

    C'est original, j'aime bien l'image, pure soie, pure laine, on devient presque cousins.

  • Micheline Labelle - Abonnée 25 janvier 2020 09 h 28

    Micheline Labelle

    J'ai beaucoup apprécié ce témoignage touchant. Beaucoup de Québécois pure soie sont solidaires avec vous.

  • Denis Paquette - Abonné 25 janvier 2020 10 h 48

    allons nous un jour etre capable de penser que le monde est beaucoup plus vieux, que nous le croyons

    n'êtes vous pas, le peuple le plus courageux, Moise n'a-t-il pas apris des égyptiens,le courage, ce que nous avons fait plus tard, les présocratiques n'ont-ils pas été formé par les égyptiens, qui a l'origine étaient des africains , nous avons tellement de choses a apprendre qui sont tellement plus vieux que nos mythes

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 janvier 2020 11 h 33

    Un texte nécessaire

    J'espère qu'une chaîne de télé pensera à nous programmer « Shoah », ce chef-d'oeuvre impérissable de Claude Lanzmann : https://fr.wikipedia.org/wiki/Shoah_(film)

    Son autobiographie, « Le lièvre de Patagonie », est à lire.