L’argent et la marchandise sont nos idoles

«Nous croyons que la production infinie de valeur abstraite mène au bonheur, au progrès et à la liberté alors que la science et la raison prouvent précisément le contraire», estime l'auteur.
Photo: Khaled Desouki Agence France-Presse «Nous croyons que la production infinie de valeur abstraite mène au bonheur, au progrès et à la liberté alors que la science et la raison prouvent précisément le contraire», estime l'auteur.

Il faut cesser d’écouter les « prophètes de malheur », affirmait Donald Trump cette semaine. L’écologisme est une « religion séculière », ajoutent nombre de chroniqueurs qui pourtant « ne peuvent plus rien dire ». Et il ne faut pas croire le discours « apocalyptique » des militants radicaux, répète notre élite nuancée.

Il y a longtemps que l’économie n’est plus envisagée comme une construction historiquement située, mais comme la seule incarnation possible de la raison dans l’histoire. Toute critique substantielle de la société marchande apparaît ainsi comme une critique de la raison même. Les temps sont cependant difficiles pour les amis du statu quo : la science, le noyau dur de leur prétendue rationalité, affirme et répète depuis des décennies que notre quête de productivité nous mène progressivement vers la catastrophe.

Inondations, températures extrêmes, réfugiés du climat, feux de forêt, disparition d’espèces animales, tempêtes… Ces phénomènes à venir n’ont pourtant pas été imaginés par Hollywood ou prophétisés par une quelconque secte millénariste, mais bien par la communauté scientifique internationale. Le réchauffement de la planète et les nombreuses catastrophes qu’il engendrera ne sont plus à prouver : ils existent déjà, ici et ailleurs. Mais entre la raison et le profit, le choix a depuis longtemps été fait. L’économie l’ayant évidemment emporté, c’est la science qui se retrouve au banc des accusés.

« Le vrai est un moment du faux », disait Guy Debord. On ne saurait trouver meilleure formule pour décrire ce renversement dégradant la science en croyance et le productivisme en fondement de la raison. Nous l’avons oublié, mais la marchandise et l’argent sont des créations humaines. Dans un processus aveugle, tautologique et sans fin, tout ce que nous faisons et possédons n’a de valeur que dans la mesure où cela produit de la valeur d’échange.

Les croyants se soumettent à un dieu imaginaire, quitte à tuer en son nom, alors que les individus libres et rationnels que nous sommes se soumettent à la loi du profit, qui a consumé la planète entière. […]. L’ancienne porte-parole d’Équiterre, Laure Waridel, nous expliquait dernièrement comment « vieillir riche en sauvant la planète ». Et aucun politicien n’oserait parler de mesures écologiques sans ajouter, afin de ne pas provoquer la colère les dieux, qu’elles seront compatibles avec les impératifs de la « croissance économique ».

L’argent et la marchandise sont nos idoles. On ne peut rien imaginer sans eux, y compris les solutions aux problèmes qu’ils créent. Ils déterminent la valeur de chaque chose, structurent notre travail et nos « temps libres » (une expression qui en dit long sur notre rapport à la productivité). Ils dégradent l’art, la culture, la nature et le temps en formules mathématiques. Ils exigent sacrifice, prière et dévotion, déterminent les classes, les statuts, l’utilité et l’inutilité, séparent les actifs des inactifs. Ils sont tellement ancrés dans notre culture et nos moeurs que l’on a fini par ne plus les voir.

Les anthropologues diraient sans doute que c’est toujours ainsi en ce qui concerne les croyances. L’irrationnel, c’est toujours l’autre qui en souffre. Jésus a transformé l’eau en vin, nous transformons l’accumulation de pièces de monnaie en logique universelle. Cette déraison déguisée témoigne cependant d’une usure philosophique bien à nous.

La tête à l’envers, le sang nous monte à la tête, et on pense avec les pieds. Nous croyons que la production infinie de valeur abstraite mène au bonheur, au progrès et à la liberté alors que la science et la raison prouvent précisément le contraire. L’argent et la marchandise renversent le monde et ses logiques : ils dégradent la raison en fausse croyance et élèvent les croyants au rang d’économistes. Ils ne tuent pas seulement la vie, mais l’intelligence.

13 commentaires
  • Gilbert Troutet - Abonné 24 janvier 2020 03 h 56

    Excellente réflexion

    Vous avez raison de dire que « toute critique substantielle de la société marchande apparaît comme une critique de la raison même.» Tout se passe comme si l'on ne voulait pas croire ce qu'on sait. Il y a presque 50 ans déjà que des scientifiques commençaient à sonner l'alarme avec le rapport du Club de Rome : « Halte à la croissance » (1972). Depuis, le seul credo qu'on nous sert est celui de la croissance. Pour les politiciens en place et les médias en général, il y a inquiétude dès que la croissance fléchit ou qu'elle n'est pas au rendez-vous. Or, l'utopie n'est pas le fait de gens qui s'insurgent contre ce « système », mais bien du côté de ceux (comme Trump, Macron et consorts) qui pensent qu'on peut continuer comme on l'a toujours fait.

    • Cyril Dionne - Abonné 24 janvier 2020 09 h 03

      Bien oui, halte à la croissance et vive la décroissance qui entraînera un Armageddon économique d'une telle ampleur que ce sera la fin du monde, en tout cas pour les humains.

      Bon ceci dit, quelles sont vos solutions concrètes et crédibles? Sans croissance économique, il n’y a plus de pensions, de revenus gouvernementaux, de filet social, d’état et bonjour la dissension sociale, le chômage, les guerres, les famines, les épidémies et j’en passe. La simplicité volontaire? Mais celle-ci sous-entend un retour au Moyen Âge où la médecine et toute la technologie n’existent pas. Vous savez, c’est grâce à la croissance économique que nous sommes en bien meilleure santé aujourd’hui et que nous nous pouvons aspirer à vivre beaucoup plus longtemps dans une dignité socioéconomique. Durant la grande noirceur moyenâgeuse, l’espérance de vie était à peu près de 25 ans.

      Les gens qui s'insurgent contre ce « système », sont les premiers à en tirer les bénéfices. C’est bien beau de parler des changements climatiques, mais personne concrètement, n’est prêt à faire les sacrifices personnels. Et je ne parle pas des gens qui pratiquent la simplicité volontaire, de façon involontaire. En fait, le véritable problème du réchauffement climatique est la surpopulation combinée aux hydrocarbures. On peut faire une différence pour le dernier, mais pour le premier, on vous souhaite bonne chance lorsque 80% de la population mondiale carbure encore aux amis imaginaires qui dictent : « Soyez féconds, multipliez, remplissez la terre, et l'assujettissez; et dominez sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du ciel, et sur tout animal qui se meut sur la terre ».

      Oui, misère.

    • Marc Pelletier - Abonné 24 janvier 2020 12 h 45

      M. Marc-André Cyr,

      Très peu de gens, comme vous, se permettent en ce début de 2020 d'utiliser leur " franc- parler ", pour souligner le gouffre dans lequel nos biens et notre matérialisme risquent de nous étouffer : ils nous ont déjà aveuglé depuis longtemps. Merci M. Cyr !

      Il est facile de glisser dans le bla-bla tout en adorant le " veau d'or ", mais je suis porté à perser que le vide intérieur nous détruira avant les changements climatiques. Il a commencé à le faire depuis quelques dizaines d'années.

      En gros titre ce matin dans J de M, page 22 : " Legault promet un " boom " d'investissements " : Notre premier ministre est présentement au Forum économique mondial à Davos et il nous annonce une autre couche de bonheur, à n'en point douter !

      Qui osera affirmer que les religions n'existent plus ? La seule différence avec les anciennes, c'est que les nouvelles religions sont imprimées sur des coquilles vides, des beaux $$$.

      Misère de misère !

  • Nadia Alexan - Abonnée 24 janvier 2020 04 h 21

    Le néolibéralisme, un échec monumental, est dénoncé, maintenant, par les économistes respectables sur toutes les tribunes.

    Il me semble que vous êtes trop pessimiste, monsieur, Marc-André Cyr. Il ne faut pas s'attarder aux paroles de Trump un voyou, sans conscience. Au contraire, je trouve que des économistes respectables, récipiendaires du Ptix Nobel, comme Joseph Stiglitz, Paul Krugman, et Thomas Piketty dénoncent l'idéologie néolibérale sur toutes les tribunes. Ils déclarent haut et fort que l'idée de la croissance éternelle et la société de consommation est insoutenables dans un monde avec des ressources limitées.
    Même le Forum économique mondial a dressé un constat d'échec du capitalisme occidental. De plus, Mark Carney, gouverneur de la Banque d’Angleterre et ancien président du Conseil de stabilité financière, appelle à un encadrement plus serré du système financier mondial pour limiter le réchauffement climatique. Alors, il y'a espoir que la société marchande est une idée dépassée.

    • Pierre Fortin - Abonné 24 janvier 2020 14 h 44

      Et pourtant, notre rythme de consommation continue dans la plus aveugle inconscience de la réalité. Ainsi les ventes de VUS et de véhicules énergivores qui ont encore augmentées, et de beaucoup (+16%), selon les dernières données colligées.

      « Nul n'est plus esclave que celui qui se croit libre sans l'être. » — Goethe

    • Nadia Alexan - Abonnée 24 janvier 2020 17 h 55

      À monsieur Pierre Fortin: Le changement est toujours plus long surtout quand il s'agit d'un changement radical d'une idéologie prédatrice telle que le capitalisme. Mais au moins, le changement s'en vient surement, au moins pour notre survie sur la terre.

  • Jean Duchesneau - Abonné 24 janvier 2020 05 h 25

    C’est quoi votre opinion M. Cyr?

    Comme des dizaines d'autres lettres, dites d'opinion, publiées par le Devoir, j'y lis une série de gérémiades dénonçant ceci ou celà responsable de la fin des temps. Ici, on explique qu'on court àsa perte par désir effrenné d'argent et de marchandises. Au fait, à qui vous adressez-vous M. Cyr? Aux sept milliards d'humains toujours en croissance ? Et sourtout, qu'avez-vous de concret à proposer ? Sensurer les besoins? Abolir l'argent ? Créer des pénuries de marchandises ? Freiner l'augmentation de la population mondiale ? Abolir le capitalisme ?

    C'est simpliste d'adopter une posture aussi moralisatrice afin de culpabiliser les gens. La réalité est toutefois très complexe lorsqu'il s'agit de proposer des solutions qui concernent l'entièreté de l'humanité.

    C'est ce que j'aimerais lire dans ces pages, des lettres d'opinion complètes, qui posent une problématique appuyée sur des faits crédibles et qui débouche sur des propositions concrètes selon tel ou tel cadre de référence.

    • Marc Therrien - Abonné 24 janvier 2020 18 h 25

      De mon côté, ce que je retiens du texte de M. Cyr c'est que le développement de la pensée écologique se heurte à l'hégémonie de l'économie. Et j’y ajoute que l'omniprésence des discours sur l'économie voire l'obsession pour une économie en santé qui côtoie celle pour la santé elle-même et pour la météo, a pour but de nous amener à croire que ce système capitaliste néolibéral ne peut pas être changé et qu'il vaut mieux pour en jouir de se changer soi-même pour continuer de s'y adapter et survivre.

      Pour le reste, je ne m’attends pas comme vous à ce qu’un texte d’opinion débouche sur l’identification de solutions. À son premier niveau de définition, l’opinion consiste plutôt en un simple jugement sur une réalité, une offre de point de vue sur un phénomène particulier qui peut contribuer à une prise de conscience chez les autres qui « n’avaient pas vu ça d’même ». Et de simplement côtoyer la multiplicité des points de vue nous fait prendre conscience de la grande difficulté à s’entendre sur la définition du problème. Car trop souvent, c’est dans ses solutions que persiste un problème mal défini.

      Marc Therrien

    • Jean Duchesneau - Abonné 26 janvier 2020 08 h 13

      Je comprends votre point de vue M. Therrien, mais de tels discours, de plus en plus répandus dans les pages de notre journal, visent à la petite semaine à miner le "système" sans que les auteurs de ces chroniques n'affichent clairement leur posture idéologique: est-elle réformiste ou révolutionnaire. Les réformistes compteront sur toutes les forces vives de la société, notamment les entrepreneurs, afin d'apporter des solutions aux problèmes. C'est l'approche qu'a notamment décidé de prendre Laure Waridel, Steven Guilbault. À l'inverse, une dénonciation radicale du "système" comme le font Marc-André Cyr et enncore et encore Jean-François Nadeau, en appelle incidieusement à la "révolution" et ce, sans mesure des conséquences d'une telle posture idéologique. C'est ce que je reproche à l'extrême gauche et QS son véhicule politique qui oeuvre à la déconstruction en s'affichant comme des chevaliers de la vertu.

  • Raynald Blais - Abonné 24 janvier 2020 07 h 05

    Veaux d'or

    Dans sa lettre d’opinion, l’historien politique accuse "l’argent et la marchandise" d’être les dieux de la société marchande. Il les associe à un culte par lequel « Nous croyons que [leur] …production… mène au bonheur… ». Il reporte ainsi la force de ces dieux à l’entendement humain. « …la marchandise et l’argent sont des créations humaines », écrit-il, devenues hors-contrôle, ajouté-je.
    Venant d’un historien politique, je me serais attendu à non seulement constater les dégâts que le capitalisme cause à l’intelligence humaine, mais pourquoi il s’est imposé à l’humanité et s’écroulera devant la ténacité de la vie. Au lieu de cela, il reprend un dogme de la religion qu’il dénonçait tantôt, à l’effet que notre survivance dépend de l’abattage de veaux d’or.

  • Jean Lacoursière - Abonné 24 janvier 2020 07 h 05

    Et vlan ! dans les dents

    « Les temps sont cependant difficiles pour les amis du statu quo : la science, le noyau dur de leur prétendue rationalité, affirme et répète depuis des décennies que notre quête de productivité nous mène progressivement vers la catastrophe. »