À propos de la nationalisation de la laïcité

Plutôt que d'être un lieu d'inclusion, Montréal devient une agglomération de communautés diverses, selon l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Plutôt que d'être un lieu d'inclusion, Montréal devient une agglomération de communautés diverses, selon l'auteur.

J’ai une grande admiration pour la personne et pour la pensée historique de Gérard Bouchard. Toutefois, je ne peux pas le suivre dans l’article qu’il consacre à la « nationalisation de la laïcité » (Le Devoir, 18 janvier 2020).

Il explique fort bien que, dans un État de droit, la majorité n’a pas tous les droits. Elle est limitée par une constitution, qui a elle-même été consentie par une majorité. Il explique aussi que la communauté québécoise n’est ni uniforme ni statique. En effet, elle évolue d’autant mieux que l’immigration l’y aide. Enfin, il laisse entendre que le gouvernement et la majorité des citoyens sont inspirés par un double mythe national dépassé.

Or ce n’est pas tenir compte de ce que la Constitution qui favorise le bilinguisme et le multiculturalisme a été imposée aux Québécois. Certes, à deux reprises, les Québécois ont rejeté l’indépendance ; ils n’ont cependant pas approuvé la Constitution canadienne. Il eût été simple pour les nombreux gouvernements libéraux de le vérifier en proposant un référendum sur la Constitution canadienne. Il est significatif qu’ils ne l’aient pas fait.

Or l’évolution du pays a été profondément marquée par la Constitution de 1982. Les effets de la loi 101 ont été enrayés par la Cour suprême. L’immigration contrôlée par le Canada orientait une bonne partie des nouveaux venus vers la communauté et la langue anglaises. Et on constate aujourd’hui que Montréal s’anglicise ! « Les minorités y sont majoritaires. » Plutôt que d’être un lieu d’inclusion, la ville devient une agglomération de communautés diverses. Cela n’est pas la faute des immigrants, mais résulte d’une action politique concertée du pouvoir fédéral.

Cette action est soutenue par ce que j’ai appelé la francophobie populaire, ce mépris larvé qu’on nomme pudiquement Quebec bashing. Elle conduit à culpabiliser les Québécois à tout propos, sous les reproches de racisme et de xénophobie. Ou à considérer que l’attachement des Québécois à leur identité est une forme de tribalisme archaïque. L’intériorisation de ce sentiment a permis aux gouvernements libéraux de laisser se dégrader la langue et l’identité québécoises.

Identité

L’« identité » n’est pas un mot sale ni univoque. L’identité d’un État, d’un peuple ou d’une nation évolue et s’enrichit habituellement d’apports extérieurs. Certes, des personnes conservatrices restent attachées à une identité ancienne, au Québec comme ailleurs et dans beaucoup de communautés d’immigrants.

Mais autant que j’aie pu le constater, même en région, particulièrement au Saguenay, la plupart des Québécois sont accueillants et ouverts. Les maladresses et l’étroitesse de la politique d’immigration du gouvernement Legault sont regrettables, malgré l’intention proclamée de faciliter l’intégration des nouveaux venus par l’emploi et la langue.

Le débat sur la laïcité est resté longtemps affaire de juristes. Il a en effet « basculé avec François Legault et la CAQ ». Il est devenu partie d’un redressement national. Le Québec constitue une minorité culturelle fragile dans l’environnement continental. Les nouveaux visages de l’impérialisme sont maintenant le multiculturalisme, la Charte canadienne et la Cour suprême. Ce sont d’abord des faits massifs observables et non des mythes. Que des faits prennent un tour mythique dans la motivation affective de certains citoyens, c’est aussi ce qu’on observe souvent.

Dans ce débat, le gouvernement a bousculé certaines habitudes juridiques. Il a bien fait et j’espère que, si cela devient nécessaire, il le fera aussi dans le prochain débat sur la langue. Car après trente ans d’immobilisme, il est urgent de réagir. François Legault a choisi de réagir dans le cadre fédéral. Espérons qu’il n’y sera pas écrasé.


 
71 commentaires
  • Yvon Pesant - Abonné 21 janvier 2020 05 h 02

    Le cadre fédéral

    "François Legault a choisi de réagir dans le cadre fédéral. Espérons qu'il n'y sera pas écrasé." (André Ségal)

    Le moins que l'on puisse en dire, c'est que le tableau fédéral comporte des ombres inquiétantes et que son cadre se ressère progressivement sur la peau de chagrin (d'un peuple) qu'est devenue l'autonomie du Québec en semblable contexte.

    Vivement l'indépendance!

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 janvier 2020 09 h 35

      Je rejette totalement la thèse du nationalisme identitaire derrière la loi sur la laïcité favorisé par monsieur Bouchard. L'on oublie que la laïcité de l'État, la séparation de la Religion de l'État, a été adoptée par toutes les sociétés modernes et civilisées pour assurer la neutralité de l'État et le respect de toutes les croyances et toutes les religions. Même quelques pays arabes comme la Tunisie et d'autres ont légiféré contre le port du voile intégral dans la fonction publique.
      La Charte des droits et libertés n'est pas ancrée dans le béton. L'on peut toujours le modifier pour contrer le communautarisme et la ghettoïsation sectaire. L'on ne peut pas tolérer une nation entre une nation de croyants qui pensent que la loi de dieu, selon eux, doit se placer en dessus des lois nationales. Avec le multiculturalisme l'on va finir par avoir un pays ingouvernable, morcelé par des enclaves ethniques et religieuses. Déjà l'on retrouve en Angleterre la rentrée de la Charia islamique dans beaucoup de secteurs à majorité islamique. C'est-à-dire, il y'a deux lois, une pour la majorité et une autre pour les islamistes. Pour la cohésion sociale, l'universalité et l'inclusion, la laïcité s'impose.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 21 janvier 2020 11 h 32

      « une nation de croyants qui pensent que la loi de dieu, selon eux, doit se placer en dessus des lois nationales. »

      S'il y en a qui le pensent, ici, ils le peuvent. Ils peuvent même utiliser les voies de la démocratie pour faire éventuellement prévaloir leur point de vue. Mais comme nous vivons depuis très longtemps dans un pays où c'est la loi du peuple qui prévaut et non la loi divine, l'acharnement avec lequel on réprime les velléités de compromettre ne serait-ce qe notre petit confort tournent à la censure et à la répression.

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 janvier 2020 12 h 10

      À monsieur Richard Maltais Desjardins : À risque de me répéter, il n'y a pas de répression dans la loi sur la laïcité. Aucune religion n’exige le port de signes religieux comme une obligation. Tous les croyants sont libres de pratiquer leur religion en privé et dans leur lieu de culte.
      Par contre, il n'y a pas de place pour le prosélytisme avec des signes religieux dans la fonction publique et dans les écoles. Il faut respecter la liberté de conscience de tous les citoyens/citoyennes. Donc, pour préserver la neutralité de l'État, en fait et en apparence, la laïcité s'impose.

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 janvier 2020 14 h 17

      Je ne comprends pas l'hypocrisie des anglophones et des bienpensants. La fierté identitaire des minorités est bonne et appréciable. La fierté nationaliste identitaire québécoise est mauvaise, raciste et xénophobe. Deux poids de mesures. Et tout cela n'a rien à faire avec l'universalité de la laïcité.

    • Christian Roy - Abonné 21 janvier 2020 14 h 45

      Mme Alexan... la laïcité était déjà en vigueur avant l'adoption de la loi 21.

      L'État était déjà neutre. L'école l'était déjà.

      Ce qui semble être votre objectif est la mise en place d'un laïcisme d'État. Rien de mieux que d'opposer aux religions diverses une religion dominante, une qui porte les culottes comme on dit en bon québécois.

      La laïcité n'appartient pas qu'aux laïcistes.

    • Pierre Raymond - Abonné 21 janvier 2020 15 h 37

      Le nationalisme Québécois "c'est dangereux". Le nationalisme Canadian "c'est vertueux". Souvenons-nous des nombreux drapeaux Canadian de Sheila Copps !

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 janvier 2020 21 h 07

      À monsieur Christian Roy: Alors on a gaspillé des milliards de dollars sur la Commission Bouchard/Taylor pour rien! Il n'y avait pas de problème. Selon vous l'État été déjà laïque. Quel sophisme!

  • Raymond Labelle - Abonné 21 janvier 2020 06 h 04

    La question de la laïcité n'a rien à voir avec l'identité.

    La question de la laïcité se pose ainsi:

    - qu'est-ce que la laïcité? On pourrait croire ça a à voir avec le principe de la neutralité religieuse de l'État.
    - si on appuie le principe (selon l'interprétation qu'en en fait), quelle est la meilleure façon de l'appliquer?

    Qu'il s'avère que l'appui à telle ou telle position se répartisse différemment dans tel ou tel groupe réel ou imaginaire n'a rien à voir avec la meilleure façon d'appliquer le principe de laïcité.

    • Marc Therrien - Abonné 21 janvier 2020 17 h 31

      J'ai de la difficulté à vous suivre. Les deux conceptions idéologiques de la neutralité religieuse qui se confrontent, c’est-à-dire la républicaine à la française et la libérale anglosaxonne, une qui interdit l’expression de toutes les religions dans l’appareil de l’état et l’autre qui permet l’expression de toutes, ne sont-elles pas composantes de deux identités culturelles d’appartenance distinctes (québécoise/française ou canadienne/anglosaxonne)?

      Marc Therrien

    • Raymond Labelle - Abonné 21 janvier 2020 20 h 42

      Il est possible, voire probable, qu'une expression de la laïcité se développe davantage d'une certaine manière dans une société et d'une autre manière dans une autre société pour des raisons historiques et culturelles leur appartenant (en supposant le choix de la laïcité, certaines sociétés, ou en tout cas leurs États, ne font pas ce choix).

      Mais dans des circonstances où est il est possible de choisir l'expression de la laïcité dans une société donnée et qu'il y a plusieurs possibilités, le simple fait que telle forme ait plus tendance à se développer dans sa société n'est pas une raison en soi pour choisir cette forme. On doit se questionner sur la valeur des politiques proposées pour elles-mêmes.

      Le but n'est pas d'affirmer l'identité de la société, le but est d'adopter la meilleure politique possible. Bien entendu, pour ce faire, on doit tenir compte de l'état actuel des choses et de ce qui y a mené, j'en conviens. Or, l'auteur présente ici une politique de laïcité comme un outil d'affirmation identitaire - comme si tel était le critère du choix de la politique.

    • Raymond Labelle - Abonné 22 janvier 2020 01 h 16

      Illustrons par un exemple M. Therrien. Il existe dans le ROC une association qui s'appelle la Canada Humanist Association. Cette association milite activement pour une séparation de l'Église et de l'État plus forte encore que la L21 et ce, pour tous les gouvernements du Canada (fédéral, provinciaux, territoriaux et muncipaux). Cette position ne se fonde sur aucun nationalisme, ni québécois, ni même canadien. Sa proposition se fonde sur sa conception de la relation que l'État devrait avoir avec la religion.

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 21 janvier 2020 06 h 28

    … mais !?!

    « Car après trente ans d’immobilisme, il est urgent de réagir. François Legault a choisi de réagir dans le cadre fédéral. Espérons qu’il n’y sera pas écrasé. » (André Ségal, Professeur retraité, U Laval)

    Bien sûr que cé captivant de savoir le retour d’un certain « Nationalisme » au Québec, une Nation à construire-habiter de fierté ainsi qu’à libérer du Canada (Ce pays si loin et si proche de nulle part) avec joie et cœur !

    Bien sûr que certes, mais, mais et …

    … mais !?! - 21 jan 2020 -

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 21 janvier 2020 07 h 06

    Réplique parfaite

    Bravo !

  • Marc Therrien - Abonné 21 janvier 2020 07 h 08

    L'oppresseur opprimé et vice versa


    Force est de constater qu’il est bien difficile pour la majorité québécoise historique des citoyens francophones nés ici et descendants des colons d’origine française, qui est en même temps une minorité à protéger au Canada, ayant souffert de la transmission intergénérationnelle du traumatisme de la colonisation de s’extirper de l’emprise de la compulsion de répétition pour transcender son sort. Voulant se libérer de la victimisation, elle se transforme elle-même en bourreau qui reproduit des situations d’oppression qu’elle dénonce pourtant pour elle-même. Bien qu’ouverte et accueillante, cette majorité québécoise-minorité canadienne demeure bien humaine, trop humaine ayant elle aussi cette difficulté à mettre en pratique la « Règle d'or » de l’éthique de réciprocité qui énonce : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse ».

    Marc Therrien

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 janvier 2020 13 h 08

      Pourquoi elle se transforme en bourreau? Elle ne fait que rendre explicite des règles implicites qu'elle applique elle-même.
      On ne peut pas avoir deux poids/deux mesures. Ainsi, on ne peut pas autoriser un message, passif, comme un signe religieux, qui «parle» constamment et qui peut avoir des interprétations problématiques ET en même temps, interdire à un prof de se présenter en classe avec la casquette MAGA de Trump.

      Cette norme était tellement évidente que nous n'avons pas cru bon la rendre formelle et malgré tout, à cause du fédéralisme, du multiculturalisme et des jugements de la CS qui l'actualisent et le renforcent, nous avons eu des gens qui ont testé nos coutumes en imposant des comportements exogènes clairement incompatibles avec nos propres normes.

      Alors il y a deux solutions : accepter la dissolution de notre propre ordre et vivre une anarchie en matière d'incarnation de valeurs et de norme où s'impose la nouvelle morale, selon l'air du temps et les rapports de force OU renforcer des normes raisonnables qui sont les nôtres et pour lesquelles il fait bon vivre ici. Les deux choix sont valables, mais ne provoquent pas les mêmes effets.

      Je refuse toutefois d'être « un bourreau » parce que je n'accepte pas béatement un comportement qui m'est d'ordinaire interdit dans d'autres circonstances, je n'accepte pas un double standard.

      Pendant les années Couillard et Charest, des intégristes (je dis ce mot sans acception péjorative) ont bel et bien essayé d'imposer une nouvelle norme et de changer notre société, comme si on était l'Ontario ou l'Angleterre, avec le sécularisme, ils ne nous ont pas demandé la permission, il n'y a rien eu de démocratique à ça.

      Il serait pourtant très malvenu d'arriver avec un t-shirt blasphématoire en classe. Avec la réélection de Couillard, le voile à l'école aurait été nouvelle réalité sociale. Les musulmans ne sont pas une collectivité minoritaire endogène historique, ce sont des individus, point.

    • Pierre Raymond - Abonné 21 janvier 2020 15 h 23

      Ayoye !!!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 21 janvier 2020 15 h 47

      « une anarchie en matière d'incarnation de valeurs et de norme où s'impose la nouvelle morale, selon l'air du temps et les rapports de force OU renforcer des normes raisonnables qui sont les nôtres » dans un cas comme dans l'autre, le rapport de forces aurait pour but de priver un adversaire du pouvoir de contribuer à définir la norme selon ses valeurs. Il est assez clair que pour vous, non seulement elles sont exogènes -non seulement dans les faits par nature ! -, mais leur présence seule compromet l'existence de la seule « nation culturelle » dans laquelle vous vous reconnaissez.

    • Claude Bernard - Abonné 21 janvier 2020 16 h 30

      M Gill
      Beaudelaire écrivait : ¨je suis à la fois la joue et le soufflet¨.
      Nous nous frappons nous-mêmes quand nous croyons nous protéger des croyants.
      La religion n'est pas la politique, vous savez.
      Quand les signes politiques furent interdits, vous conviendrez que cela parut alors tout à fait normal.
      Cela ne demanda pas une loi à cet efftet, un rêglement a suffi.
      Si la réation est différente pour les signes religieux, on peut penser que c'est parce qu'ils sont d'une autre nature, non?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 21 janvier 2020 16 h 47

      L'interdiction des signes politiques partisans pour les employés de l'État repose sur le fait que les partis politiques font la promotion chacun d'une vision particulière de celui-ci dont il doit être clair qu'elle n'interfère pas les devoirs définis dans les lois et les règlements, qui sont non le fait des partis, mais de l'AN, qui confie au parti du gouvernement la responsabilité de mettre ses consensus en oeuvre. Dans la mesure où le port du voile ou du crucifix serait investi d'une telle intention politique, par exemple en utilisant un motif ou une couleur reconnaissable qui ferait signe vers un programme de gouvernement, il devrait être interdit pour les mêmes raisons que l'épinglette péquiste ou à un moindre degré que la casquette Maga, qui ne tombe que sous la règle civique de la discrétion à l'égard des idiosyncrasies personnelles.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 janvier 2020 17 h 10

      Monsieur Maltais-Desjardins, vous me faites là une intéressante remarque qui me permet de préciser et de nuancer.
      Le « porteur » d'une norme exogène n'est pas un adversaire, il croit en une norme autre qui est à sa place dans le milieu social et culturel dont elle tire son origine, simplement. Il n'y a rien de mal à ça. Inventons un pays, le Bouboutan. Au Bouboutan, les hommes portent des buburkinini, un costume de bain très spécial, à la piscine. Dans nos saunas de vestiaires masculins, au Québec, c'est le port du maillot ou de la serviette. C'est notre norme. La présence d'homme en buburkinini ne me pose pas de problème, pas plus que les habits des hassidim de mon quartier et j'ai habité à Parc Ext, donc entre 3 mosquées, alors non, les costumes ne m'incommodent pas et rien de ce que j'écris ne vous permets de déduire que l'existence de normes exogènes, du moment qu'elle ne concerne que ceux qui la revendiquent pour eux, ne menace la nation culturelle.

      J'écris que si l'on accepte comme changement à notre norme, collectivement au Québec dans nos instituions, une norme exogène parce que ne pas le faire serait intolérant, ça mène à l'anarchie (faute de meilleur terme) parce que l'on méprise alors le principe que la loi ou les règlements doivent s'appliquer à tous, uniformément, sauf évidemment pour les victimes de handicap.

      Tous les pays ont des coutumes et des façons de faire qui sont tellement évidentes que l'on n’a pas besoin de les incarner dans la loi, mais comme les pays occidentaux sont ceux où les gens immigrent (on se demande bien pourquoi) on a fatalement (et c'est normal à cause du multiculturalisme) des gens qui pensent que le Canada postnational permet de vraiment rester intégralement «soi» en trainant le milieu d'origine, comme si le Québec était un non-lieu, le stationnement d'une zone franche.

      Donc on est obligé de réglementer ce qui n'avait pas à l'être à cause de cette méprise (alimenté par des jugements comme Anselem)...

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 janvier 2020 17 h 30

      L'anarchie dont je parle, c'est d'arriver avec des séries des normes distinctes, au cas par cas, selon tous les publics ou voire toutes les clientèles. Et c'est fondamentalement ce qui me dérange avec la religion en classe. Nous avons une règle commune, une norme de la réserve. J'entends parfaitement votre opinion sur le fait que l'on devrait plutôt valoriser, en classe, l'intégrité et accepter d'abord les expressions et plutôt punir la partisanerie et le prosélytisme, au cas par cas, s'il y en a et que de toute façon, on peut avoir l'air de rien et prêcher par exemple sa foi en Jéhova.

      Ce principe est honorable, mais pas ne peut être actualisé et comme je vous l'ai écrit, il suppose une police pire et un système délation, parce que fatalement, en voyant l'expression politique ou religieuse à laquelle on est allergique, comme parent, on voudra savoir ce qui se passe. C'est pourquoi, je crois très franchement que quitte à avoir une règle commune pour tous, mieux vaut qu'elle soit le plus simple possible et le plus facile à mettre en oeuvre. Celle des apparences me semble vraiment simple, facile, cohérente et on s'en accommodait vraiment très bien avant 2007, parce que c'est un règlement qu'on a simplement à suivre, individuellement, qu'on intériorise, et qui fait qu'il n'y a pas de police qui vient nous surveiller.

      Autrement dit, comme parent, je demande de ne pas savoir. Si le prof ne semble pas un militant de Extinction Rebellion ou d'un groupe activiste Trans ou Anar ou de toute autre idéologie qui me fatique, je ne vais pas faire une «surveillance» de ce qui peut se passer en classe. On a tous des biais et si la personne qui enseigne à notre enfant porte un signe d'un courant que l'on déteste, on voudra s'en protéger. L'anarchie dont je parle : les militants se croient toujours vertueux, donc l'affichage de leur signe (Climat/LGBT/ féministe) est toujours OK si c'est soluble dans la doxa, mais les signes qualifiés de haineux seront bannis.

    • Marc Therrien - Abonné 21 janvier 2020 17 h 39

      M. Raymond,

      Est-ce le bruit que fait une conscience quand elle est heurtée?

      Marc Therrien

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 janvier 2020 17 h 56

      Monsieur Bernard,

      La réserve politique est inscrite dans la loi sur la fonction publique aux articles 10, 11 et 16 de la Loi sur la fonction publique.
      Les signes politiques furent interdits et cela parut normal et on peut donc se demander pourquoi. Si le prof n'est pas un fonctionnaire ordinaire et s'il peut prendre la parole publiquement, il suffit qu'un directeur lui interdise le port d'un signe pour que la récidive puisse finalement mener au renvoi (au terme d'un processus d'arbitrage). Il est évident que son syndicat, même s'il le défend, recommandera au prof de cesser de porter un signe politique au lieu de s'entêter. Il n'y a pas grand syndicats qui voudraient affronter l'état, devant la Cour suprême là-dessus.

      Pourquoi cette loi ou ce règlement? Parce que bien que l'on puisse, comme fédéraliste, ne pas être d'accord sur la présentation que son enseignant fait par exemple du rapatriement de la Constitution par un prof que l'on suspecte d'être indépendantiste, au moment où il enseigne cette notion, et que l'on est sur ses gardes, quand il parle d'autre chose, on peut la baisser un peu et être un peu plus ouvert à sa didactique. C'est dur de respecter à son tour quelqu'un qui n'a pas un respect élémentaire de son auditoire pour ne pas lui imposer en permanence ses préférences politiques, comme un t-shirt du RIN, soit il cherche à attirer des sympathisants, soit il cherche à neutraliser, rendre normal, son signe. Or, quelqu'un qui affiche, passivement, son appartenance à une cause et l'expose, force son auditoire, son public à faire un travail cognitif et émotif, à se positionner. C'est tout le principe de la publicité et des macarons partisans, pour ne nommer que ce phénomène.

      C'est le droit de ne pas avoir à être exposé à ce bruit que j'invoque. Je trouve pénible et de très mauvais gout qu'un officier d'assemblée délibérante préside avec un macaron partisan.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 janvier 2020 18 h 16

      Je termine donc Monsieur Bernard au sujet du bruit cognitif en répondant à la distinction entre la religion et la politique. Prenons le symbole CoeXisT https://fr.wikipedia.org/wiki/Coexist_(image)

      Je n'ai rien contre le fait de la retrouver sur un parechoc de voiture. Mais ce message fait la promotion que la nature humaine est nécessairement religieuse au sens des grandes religions instituées, ce signe encourageant la paix, les valorise et les favorise. Il n'encourage pas à l'examen et à la critique, il les prend pour acquis. Or, il est clair que certaines religions sont basées sur des mensonges et qu'elles les entretiennent pour conserver leur cohésion. L'exemple le plus évident est celui de l'identité juive, qui serait à la fois ethnique et religieuse, les Juifs étant d'une manière ou d'une autre reliés à Abraham (ou à Ruth...), les Juifs, d'après leur propre histoire, seraient un peuple persécuté. Or, les travaux de l'historien israélien Shlomo Sand nous montrent plutôt que la religion juive a plutôt cru non parce que le peuple se multipliait, mais parce que c'était un mouvement particulièrement prosélyte, plusieurs éléments du récit sont faux (notamment ceux liés à l'Égypte). Cela a des conséquences politiques évidentes, notamment sur le conflit israélo-palestinien. Le rôle de l'école est d'enseigner les connaissances dont nous sommes sûrs et de transmettre des méthodes pour vérifier d'autres connaissances, le rôle de l'école n'est pas de ménager les institutions; dans la tradition libérale, l'école forme des citoyens critiques capables de rénover aussi le système auquel ils appartiennent, pas de servir de tribune pour un public captif afin d'exposer des signes qui demeurent politiquement chargés. Il est donc raisonnable de demander à des enseignants de se dissocier temporairement de ce qui est le contraire de la critique, d'autant plus que l'islam est à la foi un système politique, juridique et religieux, les 3 étant amalgamés dans le Coran.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 21 janvier 2020 18 h 40

      Votre commentaire de 16h47 Monsieur M-D est très intéressant en ce qu'il précise votre pensée et m'amène à répondre en citant Klemperer: « la langue [ici le signe] pense et parle à ta place »

      Premièrement, la loi sur la fonction publique ne fait pas la différence entre politique et politique partisane. Ça n'est pas seulement la question de la mise en oeuvre. Si vous voulez des services de santé pour lesquels vous payez, un permis de conduire ou payer une contravention, vous devez faire affaire avec l'état, vous ne pouvez pas vous en soustraire. Il me semble donc que c'est pour cette raison, aussi, parce que vous y êtes captif, qu'il est important que la personne qui vous sert ne profite pas de sa position et de sa tribune pour vous imposer, dans le cadre de la transaction où vous n'avez que peu de pouvoir, une idéologie, un courant, une doctrine, un programme, par le biais d'un signe (un macaron, un logo, un vêtement, etc.).

      Le fonctionnaire n'aurait pas le droit, verbalement, de vous dire qu'elle est masculiniste, qu'il faut réduire son empreinte climat, que les trans ont droit à leur toilette, etc. C'est de l'abus. Si vous voulez faire ça avec des citoyens, vous devez le faire dans un cadre où les citoyens peuvent vous ignorer ou vous confronter, ce qu'on ne peut pas faire avec un fonctionnaire. Je vois donc 3 réactions. De l'aversion face audit signe, de la sympathie et enfin une «normalisation», c'est-à-dire que tout en voyant le signe, on essaie de faire comme s'il n'était pas là.

      Des 3 réactions, c'est la plus dangereuse et je suspecte que les courants (politiques, religieux, culturels) qui rencontrent du succès sont ceux qui parviennent à légitimer, à rendre inoffensif, la prolifération de leur signe. Donc même quand on est a priori «contre», le fait de faire en sorte «qu'il ne nous dérange plus» est une victoire idéologique pour les artisans du mouvement auquel est rattaché ledit signe.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 21 janvier 2020 23 h 10

      Nous nous mettrions sans doute facilement d'accord qu'un employé de l'État doit exercer les responsabilités qui lui sont confiées en prenant garde de ne pas s'en servir pour contraindre les gens à qui il dispense le service de souscrire à des opinions auxquelles il donne préséance à l'encontre des devoirs objectifs de sa charge ou de conformer leur conduite à celles-ci. Un prof d'histoire du Québec parviendra moins aisément qu'un employé de la SÉPAQ à satisfaire le droit de « ne pas savoir » dont vous parliez et qui, en toute franchise, me semble relever du simple caprice. Je n'ai pas besoin de « ne pas savoir » que le médecin qui traite ma mère mourante réprouve l'aide médicale à mourir pour des motifs religieux. Tout au contraire, dans la mesure où elle n'est pas privée de cette assistance, je serais ouvert à connaître ses motifs.

      À la limite, ce droit de ne pas savoir et son corrélatif devoir d'invisibilité est même plutôt absurde. On pourrait s'en servir par exemple pour dire qu'on n'a aucune raison de présumer qu'un fonctionnaire de sexe féminin rendrait le service d'une manière différente, a-normale, parce qu'elle est une femme à condition qu'elle s'astreigne à rendre cette différence la plus invisible possible. Le tout en se faisant juge de ceux des « signes » dont la présence dénoterait un « féminisme » dont on se réserverait en plus de définir les contours. Attendu que tout dans la tenue vestimentaire et l'attitude d'un employé est susceptible de signifier et qu'on doit encore quelquefois avoir affaire à de vrais êtres humains, je ne crois pas qu'on puisse se contenter de règles qui ne sont simples que si elles découlent d'un simple décret qui ne s'embarasse pas de justifications autres que l'autorité du nombre. À cet égard, vos arguments sont d'une bien meilleure tenue que ceux qui se contentent de dire que c'est parce que c'est comme ça qu'on vit, au Québec. Pour ne pas nommer personne.

    • Claude Bernard - Abonné 22 janvier 2020 09 h 31

      Monsieur Gill
      Mreci à Monsieur Therrien de nous avoir rendu possible ce débat civilisé.
      Nous commençons à nous comprendre, je crois.
      Que la politique et la religion puissent être amalgamées dans une même cervelle, cela je le vois comme vous.
      Que les signes politiques aient été interdits sans problèmes, c'est dû au fait que le ministre visait les signes politiques ¨ordinaires¨, ceux des partis politiques (surtout le OUI et le NON).
      Maintenant que le voile musulman s'est ajouté dans la marmite, on pense politique dans un sens plus général comme ¨politique des Islamistes visant à conquérir le monde libre¨ ou ¨les femmes ne sont pas égales aux hommes¨.
      Un fonctionnaire ne peut porter un t-shirt arborant les mots vive le Daesh ou le drapeau de quelque pays ou mouvement que ce soit.
      Une musulmane voilée ne fait-elle que respecter sa croyance ou fait-elle de la propagande pour l'É.I.?
      Comme la loi 21 ne vise que les signes religieux, l'interprétation qu'il s'agisse également d'un signe politique clair et indiscutable, interdit de facto, devient subjectif et doit être laissée à la direction des écoles concernées ce qui n'est pas sans conséquences.

    • Marc Therrien - Abonné 22 janvier 2020 18 h 18

      M. Gill,

      M. Ségal conclut en écrivant: "François Legault a choisi de réagir dans le cadre fédéral. Espérons qu’il n’y sera pas écrasé." Si jamais cela arrive, l'opprimé oppresseur redeviendra opprimé et le tango duel historique continuera. Tout ce qui génère du plaisir se répète et le conflit est une façon comme une autre de demeurer unis.

      Marc Therrien