Il m’arrive de nous trouver idiots

«Enseigner les religions à des musulmans, des bouddhistes, des pentecôtistes et des hindouistes, pour des professeurs d’ordinaire athées et qui ont tout juste le temps pour préparer leurs cours à leurs élèves du primaire a quelque chose d’assez désespérant», estime l'auteur.
Photo: Vector Mine «Enseigner les religions à des musulmans, des bouddhistes, des pentecôtistes et des hindouistes, pour des professeurs d’ordinaire athées et qui ont tout juste le temps pour préparer leurs cours à leurs élèves du primaire a quelque chose d’assez désespérant», estime l'auteur.

Ainsi, le ministre Jean-François Roberge a décidé d’en finir avec le cours d’Éthique et culture religieuse (ECR). Ayant passé une année à lire Mathieu Bock-Côté, pour qui ce cours figure aux nombres des scandales qui menacent l’âme du Québec, et qui l’attaque avec véhémence depuis des années, je ne peux m’empêcher d’inscrire cette décision au nombre des victoires du nationalisme conservateur.

Elles s’accumulent, ces victoires, ce qui devrait nous permettre de voir sous peu s’il est vrai que cette vision du monde est une voie rapide qui mène de l’affirmation nationale à l’indépendance du pays. En tout cas, ces jours-ci, on sable le champagne parmi cette droite nationaliste, et on entend monter les plaintes des défenseurs d’un Québec inclusif et ouvert à l’infinie richesse des cultures. Un grand débat public s’amorce, il faut croire.

Il ne faut pas avoir d’enfants ni avoir enseigné pour s’émouvoir positivement ou négativement de ce cours. Enseigner les religions à des musulmans, des bouddhistes, des pentecôtistes et des hindouistes, pour des professeurs d’ordinaire athées et qui ont tout juste le temps pour préparer leurs cours de français, de mathématiques et de sciences à leurs élèves du primaire a quelque chose d’assez désespérant. Mes enfants, qui sont au secondaire, regardent des films en ECR. La vie de Jésus, celle de Mahomet, un film sur Gandhi, ce qui n’est pas pour leur déplaire, mais est-ce vraiment là un cours d’histoire de l’éthique et des religions ?

En outre, quand je lis un peu partout qu’avec ce cours, il faudrait croire que nous formions des petits Hérodotes épris du besoin de se connaître en embrassant du regard l’ensemble des grandes cultures humaines, je souris.

La politique ayant horreur du vide, le ministre a déjà émis le souhait de remplacer le cours d’ECR, mais en l’abolissant avant de savoir ce qui le remplacera. Mais pourquoi diable doit-on toujours mettre au programme de ces minuscules cours que très peu de profs aiment ou savent enseigner ? ECR ou quoi que ce soit d’autre.

Y a-t-il une personne de ma génération qui conserve un souvenir impérissable des cours de Formation personnelle et sociale ou d’Éducation aux choix de carrière ? Faudrait-il désormais, selon les voeux de M. Roberge, que les profs enseignent soudain le droit, la sexualité à l’ère des identités multiples ou la citoyenneté numérique ? Aussi bien demander au concierge de l’école de venir les aider : il saurait tout aussi bien faire. Mais le concierge ne peut sans doute pas aider puisqu’il est déjà occupé à enseigner le français ou la musique, vu la pénurie d’enseignants.

Sur sa page Facebook, Mathieu Bock-Côté a fait une proposition qui, ma foi, me paraît sensée : « Par quoi remplacera-t-on ECR ? La réponse devrait être simple : on devrait accorder le temps libéré au français et à l’histoire. » Que voilà une excellente proposition. Mais devait-on, pour y arriver, dénoncer dans le cours de ECR rien de moins qu’« un programme antidémocratique », qui « instrumentalise la culture religieuse pour faire la promotion active du multiculturalisme », qui entend « pousser les jeunes Québécois vers une forme de relativisme extrême, où ils devront accepter tous les symboles religieux et identitaires, et au premier rang, le voile islamique, du simple hidjab jusqu’au niqab ».

Le philosophe Georges Leroux, artisan et défenseur de ce projet et, à ma connaissance, souverainiste convaincu, serait-il à considérer comme un vil propagandiste, corrupteur de la démocratie et de la jeunesse, en cela inspiré de Socrate, qui aurait ainsi bien mérité le sort que l’histoire lui a réservé ?

Les conservateurs se lamentent partout et toujours de l’impossibilité de débattre de nos jours si nos échanges ne retrouvent pas un minimum de décence. On aimerait bien qu’ils accordent leur dire et leur faire. Le surgissement de ce débat sur ce cours microscopique, alors que l’école est devant d’immenses défis, et son enflure au statut de question existentielle, a de quoi surprendre. Quelle est cette société qui voit dans de telles vétilles un enjeu civilisationnel alors que, par ailleurs, le monde brûle ? Il m’arrive de nous trouver idiots.


 
74 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 14 janvier 2020 01 h 59

    Le bien-vivre ensemble et la convivialité ne veut pas dire s'attarder à nos différences religieuses.

    Je viens d'un pays arabe musulman. J'ai grandi à Alexandrie, une ville vraiment cosmopolite où toutes les religions et toutes les ethnies vivaient ensemble en harmonie. Les Grecques, les Arméniens, les Italiens, les Juifs et les musulmans vivaient côte à côte en convivialité exemplaire, sans jamais discuter de religion. Mes voisins étaient juifs avec 5 enfants. On jouait ensemble et nos parents discutaient de la difficulté d’élever des enfants. On réjouissait de ce que l'on avait en commun, au lieu de s'attarder à nos différences religieuses. C'est cela l'échange, l'inclusion et le bon voisinage.
    Évidemment, c'était avant l'islamisme qui nous est venu de l'intégrisme wahhabite de l'Arabie saoudite avec l'imposition du port du voile aux femmes et l'interdiction de mettre un maillot de bain pour nager dans la mer.

    • Pierre Grandchamp - Abonné 14 janvier 2020 09 h 00

      Je me permets de noter la jeune médaillée olympique iranniene qui vient de sortir de cette *prison sociale* islamiste en se réfugiant dans un pays d'Europe.

      Il m'a été donné, l'été dernier, dans une colonie de vacances, de voir des familles musulmanes autour d'un lac. Les pères et les fils en costume de bain; les filles et les mamans habillées des pieds à la tête.Misère de misère!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 janvier 2020 05 h 42

      J'ai moi-même vu très souvent des femmes porter des maillots de bain qui leur cachaient les seins. Ô misère ! Ô horreur ! Ça devait être des intégristes...

  • Bertrand Gagnon - Abonné 14 janvier 2020 05 h 02

    Les progressistes aussi veulent l'abolition du cours ECR

    L'abolition du cours ECR semble faire consensus. Tout mon entourage est progressiste et est favorable à son abolition. Que des conservateurs soient aussi pour son abolition, tant mieux! Laissant peu de place à la critique des religions et ignorant la présence d'athées et d'agnostiques, il restera toujours une minorité pour souhaiter son maintien.

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 14 janvier 2020 10 h 12

      Bien dit. Il restera toujours une minorité... multiculturaliste pour souhaiter son maintien.

      Leroux a beau être indépendantiste, il semble en même temps multiculturaliste. Je ne mange pas de ce pain-là.

  • Jean Lacoursière - Abonné 14 janvier 2020 06 h 24

    « Je ne peux m’empêcher d’inscrire cette décision [abolition du cours ECR] au nombre des victoires du nationalisme conservateur. » (Mark Fortier)

    Nadia El-Mabrouk et ses collègues (par exemple), toutes ces femmes qui se sont battu pour l'abolition de ce cour, l'auraient donc fait sous une impulsion nationaliste conservatrice ? Hé ben... .

    Et si l'abolition de ce cours (et de la manière dont il aborde les religions) était plutôt un pas vers la modernité ?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 janvier 2020 09 h 02

      Sous son impulsion? Non. Elles ont d'autres raisons, qui relèvent de leur histoire et qui infléchissent d'une manière qui leur est propre la manière dont elles posent les enjeux de modernité. Qu'on les ait instrumentalisées ne fait pas de doute. Qu'elles y aient trouvé profit pour leurs luttes, peut-être.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 14 janvier 2020 09 h 19

      Je range pourtant Benhabib parmis le lot. «Instrumentalisée» dites-vous? Pourquoi? Simplement parce qu'en utilisant les mêmes arguments qu'elles, on passait automatiquement pour un vil-réac-miso-xéno. Heureusement, quand des arabes, elles-mêmes intellos et elles-mêmes parfois croyantes (pensons au mémoire de Madame Fatima Houda-Pepin), ont dit la même chose que Daniel Baril, on a pu discuté sur le plan des idées

    • Denis Drapeau - Abonné 14 janvier 2020 09 h 24

      @ Richard Maltais Desjardins

      On a instrumentalisées Nadia El-Mabrouk ? Considérez-vous chanceux si elle ne se donne pas la peine de vous répondre.

    • Gilles Théberge - Abonné 14 janvier 2020 12 h 48

      Elle, madame El-Mabrouk ne se donne pas la peine de répondre monsieur Drapeau, parce que c'est une remarque insignifiante. Elle ne mérite pas une réponse !

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 janvier 2020 21 h 54

      Monsieur Drapeau, je me considérerai « chanceux », mais pas tant, si elle se donne la peine de me lire, elle, avec les yeux. Ce n'est ni elle ni DBH ni FHP que je vise mais ceux qui utilisent leurs luttes à des fins détournées.

    • Jean Lacoursière - Abonné 15 janvier 2020 06 h 26

      Superbe procès d'intention, monsieur RMD, c'est formidable.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 15 janvier 2020 09 h 54

      Merci, monsieur Lacoursière. Vos amis ne vous demanderont pas de justifier le vôtre à mon endroit, heureusement pour vous. La cause est entendue bien avant que je dise le premier mot. J'y ajoute que ce n'est de ma part qu'une observation liant deux faits : d'une part une défense de la laïcité qui vise principalement de leur part un affranchissement de l'islam, le terme désignant une assez grande variété de déclinaisons qui n'ont entre elles de commun que d'être assez détestables, semble-t-il et, d'autre part, un nationalisme identitaire qui estime que les idiosyncrasies religieuses, quand elles occupent trop de place dans l'espace public, empêchent la constitution d'une nation de citoyenneté. Il y aurait procès d'intention à affirmer que ces femmes n'auraient agi que sous l'impulsion d'un nationalisme conservateur. Elles ont leurs motifs, qui peuvent se coordonner avec ceux des nationalistes, mais ne s'y réduisent pas. De même, l'attention que les nationalistes leur accordent ne relève pas toujours ni de façon si accusée d'une instrumentalisation qui me paraissait pourtant bien réelle.

      Je ne me fais pas d'illusion. Il serait quand même un peu gênant pour vous de reconnaître que nous étions bien plus d'accord qu'il semblait. Pas pour moi.

    • Alain Béchard - Inscrit 15 janvier 2020 11 h 32

      Pourquoi devrions nous accepter qu'une religion avec une option réellemnet politique qui visent une déstabilisation de la société hôte pour simplanter et devenir une faction sociale qui en sera toujours en conflit avec ses cocityens? Regardons ce qui se passe en Europe et ailleurs, la réponse s'y trouve. Présentement cette faction ne tolère pas la fornication avrec d'autres mais la tolère jusqu'à la prise d'un futur pouvoir. En France et Angleterre il y a des cafés qui présentement refuse de servir des femmes. Jusqu'ou ira notre ouverture irrationnelle et aveugle? Alain Béchard

  • Marc Therrien - Abonné 14 janvier 2020 07 h 16

    Parce que c'est comme ça qu'on pense au Québec, ou pas, c'est selon


    Il est de plus en plus évident que le but premier de l’école secondaire n’est pas encore de former une pensée critique visant à questionner ce qui existe, mais plutôt de se préparer à mieux composer avec la diversité, donc à mieux se préparer à s’adapter à la société une fois rendu sur le marché du travail. Donc, ce cours d’ECR avait pour but, entre autres, de préparer à la neutralité religieuse inhérente aux valeurs multiculturalistes des gouvernements libéraux du temps où il a été implanté. On apprenait à être exposé à diverses formes d’expression religieuse pour mieux les comprendre idéalement sans les juger. De toute façon, à cet âge-là, où est en train de construire son identité et estime de soi, est-on si ouvert que ça à la critique? Aussi ouvert que ses parents qui peuvent nous montrer comment faire? Juger son prochain est ce qu’il y de plus facile à faire, car c’est même un réflexe, même pas besoin de penser. Qui est vraiment capable de remettre en question une croyance qu’il chérit parce qu’elle le rassure? La neutralité religieuse inhérente au multiculturalisme canadien est un bien difficile apprentissage. Et finalement, ce sont peut-être les enfants qui auraient pu aider leurs parents à mieux le réaliser si ceux-ci l’avaient voulu, bien entendu.

    Marc Therrien

  • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 janvier 2020 07 h 27

    Mais est-ce vraiment là un cours d’histoire de l’éthique et des religions ?

    Non. Mais qui a jamais prétendu que ce devait l'être ? Si on estime qu'on y fait simplement de la mauvaise histoire ou qu'on y gaspille un temps de classe qui serait bien opportunément consacré à la belle langue française, cela justifierait peut-être qu'on le balance à titre de simple « vétille » comme FPS. MBC il a raison : ÉCR est un terrain d'élection pour les affrontements idéologiques. Quant à dire que c'est le multicul relativiste qui y triomphe, c'est une autre histoire. Néanmoins, à moins que les feux de l'Australie nous fassent grésiller les poils dans les oreilles, il y a peut-être moins idiot que de faire comme si la suggestion de MBC avait quelque mérite une fois dépouillée de ses justifications «conservatrices» parce qu'on aurait tellement plus urgent à faire, bien plus décemment.

    • Charles-Étienne Gill - Abonné 14 janvier 2020 09 h 32

      Réponse : Georges Leroux et Bouchard /Taylor (le cours correspond à l'une de leur recommandations bien qu'il ne soit pas la réponse de leur commande). La compétence centrale du cours est «manifester sa compréhension du phénomène religieux». Difficile de trouver plus explicite pour répondre à votre question «qui a jamais prétendu que ce devait l'être ». L'autre compétence c'est «réfléchir à des enjeux éthiques» ( je cite de mémoire). Enfin, pour célébrer cette poutine pro-relativiste, le fromage qui garnit le tout, c'est «la pratique du dialogue».

      Ce n'est pas un élément de communication ou la pratique raisonnée du débat, c'est une pratique qui malheureusement ne permet pas les questions difficiles. Tout est dans le programme et les critiques n'ont pas eu à aller bien loin. Quand on le lit au complet, on est plutôt horrifié.

      Ayant eu une éducation plutôt costaude des religions, basée d'abord sur la lecture des textes (2 ans de judaïsme, 2 ans sur la chrétienté, 1 sur les autres religions) j'étais LE partisan de ce cours quand il a été institué, c'est par après, en enseignant, qu'évidemment j'ai découvert à quel point il était mauvais.

      À titre d'exemple, ma compréhension, c'est que les accommodements devaient provenir des clergés, pas des institutions politiques. Je suis toujours surpris quand mes amis athées qui ne connaissent vraiment rien des hassidim me disent fièrement qu'ils sont allés allumer un lumière lors d'un sabbat.

      «Que voulais-tu que je fasse Charles, si je n'y allais pas, les enfants de la dame allaient passer la nuit la lumière allumée dans leur chambre».

    • Claude Bernard - Abonné 14 janvier 2020 17 h 05

      M Gill
      Qu'est-ce qui vous surprend quand quelqu'un rend service même à une secte qui ne communique pas avec les autres qu'ellle juge, peut-être, de goyim?
      Savoir vivre vous est-il quelque chose de nouveau.
      Si une hassidim se noyait devant vous entrainée sous l'eau par ses vêtements moyenâgeux, la laisseiez-vous périr?
      Je ne crois pas.
      Le vivre ensemble est une foule de petites choses, comme le civisme et la politesse.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 14 janvier 2020 22 h 00

      Je vous trouve bien véhément, monsieur Gill. Si nous devions choisir entre une pratique raisonnée du débat qui résoudrait les questions «difficiles» de la manière dont vous le suggérez dans votre exemple et ce que vous taxez tout à fait gratuitement d'incitation à la poutine pro-relativiste, le choix ne serait pas très difficile pour moi, je l'avoue. Cela tient peut-être au fait que comme maints autres quidams je n'ai pas joui de cette solide éducation religieuse qui me donnerait comme à vous le sentiment de l'horreur...