Une conversation dans une prison près de la mer

Manifestation de soutien aux indépendantistes catalans emprisonnés, le 14 octobre dernier, à Barcelone
Photo: Lluis Gene Agence France-Presse Manifestation de soutien aux indépendantistes catalans emprisonnés, le 14 octobre dernier, à Barcelone

La prison Mas d’Enric, près de Tarragone en Catalogne, n’apparaissait pas comme un endroit désagréable au premier abord pour les visiteurs que nous étions. Quelqu’un qui ne sait pas qu’il s’agit d’une prison pourrait même trouver l’édifice plutôt joli.

Nous avons traversé un couloir vitré, de même qu’une terrasse où on retrouvait des oliviers bien entretenus, avant d’atteindre une grande salle, également vitrée, meublée de tables et de fauteuils. Les parois vitrées de cette salle avaient été décorées par les détenus en prévision de Noël. De ce lieu, on pouvait apercevoir la forêt méditerranéenne au loin. La mer se trouve à moins de 10 kilomètres de distance. Puis elle est entrée et nous l’avons chaleureusement accueillie.

Nous avons pris place sur les fauteuils exigus et avons entrepris la conversation. Elle nous a dit que la présence de personnes comme elle dans la prison contribue à attirer l’attention du public sur les conditions de détention et le fonctionnement du système judiciaire. Elle a poursuivi en nous expliquant que plusieurs de ses codétenues, qu’elle appelle ses « compagnes », ont connu de difficiles conditions de vie à l’extérieur de la prison et qu’elle essaie de les aider.

« Sans un certain niveau d’éducation et un solide noyau familial, dit-elle, les chances sont grandes qu’on aboutisse dans un lieu semblable à celui dans lequel je me trouve aujourd’hui. Ça ne va jamais vraiment tout à fait bien lorsqu’on est en prison, mais j’essaie de demeurer positive. Les choses s’amélioreront. »

Cette femme à qui nous avons parlé en ce doux milieu d’après-midi d’automne n’est nulle autre que Carme Forcadell, l’ex-présidente du Parlement de la Catalogne. Elle est emprisonnée depuis bientôt deux ans. Le 14 octobre dernier, elle fut condamnée à une peine de onze ans de prison après avoir été reconnue coupable de sédition, un chef d’accusation pour le moins suranné et inusité, par la Cour suprême espagnole.

La Cour a justifié la sentence de Mme Forcadell en évoquant « le rôle décisif qu’elle a joué à la direction d’un processus de construction légal, qui, en dépit de ses failles juridiques plus qu’évidentes, a servi de référence illusoire à des citoyens, de [façon à les] mobiliser pour faire pression sur le gouvernement et l’État ». En d’autres termes, le « crime » qui lui a valu d’être emprisonnée fut de permettre à un Parlement démocratiquement élu de débattre et d’adopter des lois.

Dans le cas présent : une loi permettant aux Catalans de se prononcer et d’exercer leur droit à l’autodétermination dans le cadre d’un référendum, et, dans l’éventualité d’une victoire, d’entreprendre la transition vers le statut d’État souverain. Bref, elle a été condamnée à plus d’une décennie d’emprisonnement pour avoir fait ce qui est naturellement attendu de la part du président de n’importe quel Parlement démocratiquement élu, soit de favoriser les débats et la prise de décisions par les parlementaires, et ce, dans le respect du règlement de la Chambre.

Une peine aussi inique et disproportionnée — tout comme l’est la sentence imposée à l’ensemble des prisonniers politiques catalans, laquelle totalise pas moins de 100 ans de prison — est pour le moins inhabituelle dans un pays membre de l’Union européenne et ne suscite pourtant que très peu de réactions scandalisées dans l’opinion publique internationale, ce qui laisse nombre de Catalans et de démocrates partout à travers le monde tout simplement perplexes.

Une démocratie digne de ce nom ne devrait jamais priver de sa liberté le président d’un Parlement, élu par la population et investi de son autorité par ses collègues parlementaires, pour le motif de ne pas avoir empêché la tenue d’un débat en Chambre et la mise en oeuvre d’une décision adoptée démocratiquement. Et le silence assourdissant de la communauté internationale à l’égard d’un tel abus de pouvoir ne saurait jamais être justifié.

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8 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 19 décembre 2019 06 h 12

    C'est bien pour dire ....

    en Espagne les Catalans sont emprisonnés pour rien et ici au Kébec certains devraient l'être et ne le sont pas.

    • Claude Bariteau - Abonné 19 décembre 2019 08 h 10

      C'est ainsi parce que les opposants à la liberté contrôlent l'expression des promoteurs. Ils le font par les armes et l'ordre politique qu'ils contrôlent depuis 1763.

      En d'autres termes, ils ont l'absolution du pouvoir. Charest et Bibeau l'ont. Et Charest se présentera à la tête du PC pour en bénéficier, car ça le rentra intouchable.

  • Denis Drapeau - Abonné 19 décembre 2019 07 h 17

    Mouvement politique pacifiste et terrorisme juridique

    L’histoire peut se résumer ainsi : volonté politique et pacifiste des catalans de se doter d’un pays, partition de l’Espagne interdit par la constitution, droit à l’autodétermination inapplicable ici car réservé aux ex-colonies désirant s’affranchir plutôt que de servir à la partition d’un pays existant, réponse juridique du gouvernement espagnole à un problème d’abord politique.

    Ajoutons à ce contexte une autre donnée stratégique ayant trait à la mobilisation. Sur le territoire catalan vivent des catalans d’origine et des espagnols intégrés ou pas, ou peu, à la culture catalane et à la langue. Les résultats du référendum et des sondages montrent qu’une forte majorité des catalans d’origine est favorable au oui mais que cette majorité est beaucoup plus près du 50% en considérant tous les résidents de la Catalogne. Cela a certainement contribué à modeler le comportement du gouvernement espagnol. D’abord, celui-ci a choisi d’ignorer le « malaise » (euphémisme) du peuple catalan et poussé ce dernier à faire un référendum sur l’indépendance et, ce faisant, sur la partition de l’Espagne. Puis, réponse juridique totalement disproportionnée dans le but évident de terroriser la population catalane et étouffer toutes autres velléités d’indépendance. Cette disproportion est telle qu’on ne saurait la qualifier de judiciarisation abusive. Non c’est carrément du terrorisme juridique. Et si les autres pays de l’Europe et du se monde confinent dans un silence assourdissant c’est qu’aucun d’eux ne désire la partition de son propre territoire par une de leurs minorités insatisfaites. Que voulez-vous, c’est comme ça depuis la nuit des temps, les pays protègent leur intégrité territoriales par les armes, si nécessaire, lorsque l’agression est extérieur et par les tribunaux, la police et l’armée lorsque le danger vient de l’interne.

    Et si politiquement un pays reconnaissait le droit de partition d’un pays existant, cela ouvrirait un débat qui pourrait un jour nous

  • Germain Dallaire - Abonné 19 décembre 2019 09 h 49

    Un silence qui s'explique

    "Le silence assourdissant de la communauté internationale". Il faut bien voir que les indépendantistes catalans heurtent de front une tendance de fond faisant partie intégrante du néolibéralisme. Cette tendance est celle de l'affaiblissement des états et les dirigeants d'états européens sont les premiers à travailler à cet affaiblissement au profit de la libre circulation des capitaux et des personnes. L'entrée en fonction de Macron au son de l'hymne à la joie et des drapeaux européens claquant au vent n'était pas qu'une coquetterie. Il faut savoir que dans les bureaux feutrés du pouvoir francais, on discute actuellement de la privatisation des barrages hydro-électriques et la "réforme" des retraites vise le même objectif à terme: une retraite que chacun aura à se payer individuellement par le biais de firmes privées. L'Union Européenne est le modèle le plus abouti de regroupement néolibéral. Dans un tel monde, il n'existera à terme que des individus qui doivent s'organiser individuellement pour se payer des services de santé et d'éducation, l'accès aux autoroutes, l'accès à l'électricité, et tout le reste. Et le collectif là-dedans? Et la démocratie? De plus en plus... des coquetteries. L'Union Européenne est une machine à broyer les états.
    Dans un tel contexte, quel intérêt ont les dirigeants européens à voir apparaître un nouveau pays? Absolument aucun. Ils ont même un grand intérêt à étouffer l'affaire. Qu'est-ce que c'est que cette idée: un groupe de personnes qui parlent un dialecte différent avec des valeurs qui leur sont propres? Tout cela est passé date. Je vais en surprendre plusieurs mais je vois dans le Brexit une brèche sérieuse dans cette impasse. Avec le Brexit, on sait que l'Écosse risque fort de tenir un nouveau référendum qui aurait de bonnes chances d'être gagnant et l'Irlande du Nord risque aussi de s'orienter vers un rattachement avec l'Irlande. Que ferait l'Union Européenne devant la demande d'intégration de deux nouveaux états? Gros problème!

    • Denis Drapeau - Abonné 19 décembre 2019 15 h 02

      Tout à fait d'accord avec vous.

  • Gaston Bourdages - Abonné 19 décembre 2019 10 h 28

    Pourquoi « le silence assourdissant....

    ....de la communauté internationale » ?
    Encore une affaire ayant à sa base le dieu dollar ?
    Je m'y connais si peu, là aussi, en matière de politique internationale sauf que je trouve aberrant que des personnes politiques ayant des opinions et en faisant la promotion soient condamnés comme elles et ils l'ont été et le sont.
    La malpropreté dont sont capables des êtres humains en pouvoirs ou politiques ou économiques voire même religieux semble sans bornes.
    Nous n'achetons plus de vins espagnols.
    Merci à vous deux messieurs Bergeron et Solé.
    Gaston Bourdages,
    saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Denis Drapeau - Abonné 19 décembre 2019 14 h 58

    Mouvement politique pacifiste et terrorisme juridique (suite)

    Et si politiquement un pays reconnaissait le droit de partition d’un pays existant, cela ouvrirait un débat qui pourrait un jour nous concerner dans un Québec devenu indépendant. Oui je rêve bien sûr mais bon pourquoi pas. Jusqu’où peut-on fragmenter un territoire ? Qu’elles sont les conditions pour y parvenir ? Peut-on prétendre qu’il faut que le territoire convoité soit déjà sous la juridiction d’un gouvernement et non d’une simple entité administrative telle une ville ou une MRC, etc. ? C’est pour éviter ses débats sans réponses claires que les pays se taisent face au comportement de l’Espagne.

    • Germain Dallaire - Abonné 19 décembre 2019 20 h 24

      En 1995, Jacques Parizeau a confié au constitutionnaliste André Binette la mission d'examiner toute la question du droit du Québec à l'autodétermination y compris l'intégrité de son territoire. Pour s'acquitter de sa tâche, M. Binette s'est associé à cinq éminents juristes de plusieurs pays dans le monde. Les études établissent sans aucun doute le droit du Québec à la sécession ainsi qu'au maintien de son territoire. Une présentation est disponible par l'entremise de l'aut'journal.
      Personnellement, je crois qu'il y a tout lieu d'être optimiste quant à l'indépendance du Québec. Le néolibéralisme est en recul et réveille immanquablement une réaction nationaliste et démocratique dans les peuples.