À la défense de Peter Handke

«Concernant Peter Handke, la question essentielle me semble celle-ci: l’ensemble de son oeuvre est-elle concentrée autour des opinions qu’il a émises en 1995-1996, lors de la guerre en ex-Yougoslavie?», se questionne l'auteur.
Photo: Anders Wiklund / TT News Agency / Agence France-Presse «Concernant Peter Handke, la question essentielle me semble celle-ci: l’ensemble de son oeuvre est-elle concentrée autour des opinions qu’il a émises en 1995-1996, lors de la guerre en ex-Yougoslavie?», se questionne l'auteur.

Sans nier que l’octroi du prix Nobel de littérature à Peter Handke puisse entraîner des questionnements d’ordre éthique sur cet écrivain, la dernière phrase de l’article paru dans l’édition du 7 décembre du Devoir, sous le titre « Peter Handke rattrapé par la polémique », soulève la question suivante : la politique serait-elle au-dessus de la littérature ? Une des membres démissionnaires du comité Nobel, Gun-Britt Sundström, a déclaré : « Le choix du lauréat 2019 ne s’est pas limité à récompenser une oeuvre littéraire, mais a également été interprété […] comme une prise de position qui place la littérature au-dessus de la politique. […] Cette idéologie n’est pas la mienne. »

Si la politique et les politiciens étaient plus vertueux que la littérature et les littérateurs, si les politiques émises (ou commises) étaient plus vertueuses que les oeuvres et les propos des écrivains, on le saurait ! Si toute action politique portait la marque d’un humanisme « appliqué » qui transcenderait les conflits et les dérives de toutes sortes, on le saurait ! Nos sociétés et le monde s’en trouveraient mieux. Mieux que les pitoyables simulacres de « saine » gouvernance que, bon an mal an, nous subissons.

Concernant Peter Handke, la question essentielle me semble celle-ci : l’ensemble de son oeuvre est-elle concentrée autour des opinions qu’il a émises en 1995-1996, lors de la guerre en ex-Yougoslavie ? De toute évidence, non. A-t-il appelé quiconque à « faire croisade » contre qui que ce soit ?

Il conviendrait d’établir un parallèle entre Handke et l’écrivain norvégien Knut Hamsun, qui reçut ce même prix Nobel en 1920. Ces deux écrivains furent accusés de sympathie proserbe pour l’un et pronazie pour l’autre. Or ce sont des écrivains pour qui l’esprit de la race (Volkstum) n’a jamais été le mobile de leurs engagements. Ce qui les caractérise est plutôt leur attachement à un certain Heimat (l’amour de la terre natale), nordique pour Knut Hamsun, slave pour Peter Handke… tous deux à des degrés divers, dans le sillage des écrivains néo-romantiques, fervents amoureux d’un vaste terroir naturel-culturel, certes idéalisé, surtout chez Hamsun, mais toujours tendu vers l’universel comme ultime « patrie».

Nos compatriotes qui ont perdu le sens de la verticalité, de la transcendance, obnubilés par la « réalité » plus que par « le réel à travers les apparences » (Virginia Woolf), semblent plus enclins à condamner qu’à comprendre cet enjeu essentiel-existentiel de la littérature : « aider la petite âme à boire à la coupe infinie » (Victor Hugo). Nous sommes toutes et tous de petites âmes en mal d’infini. C’est à cause de cette carence que le monde court à sa perte et que l’on s’attache à la lettre plutôt qu’à l’esprit des propos des auteurs qui ont une vision élargie et inclusive du monde.

4 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 10 décembre 2019 06 h 47

    Oui la littérature est un territoire au-dessus de la politique. Elle est aussi extraordinairement cosmopolite et multiculturelle. J'émets toutefois un bémol pour ce grand écrivain que fut/est K. Hamsun parce que tout de même il fit présent de sa médaille du Nobel a Goebbels. Sans oublier le reste. En somme l'écrivain tombe bas lorsqu’il s’affiche avec des nationalismes en général. Ce ne sera pas mieux s’il prend l’aspect théorique pour la cause du peuple. Meme si la littérature a des incidences sur la consciennce politique, on le sait, elle s’occupe du monde tel qu’il va. Voyez Mathieu Bock-Cote prenant référence chez De Gaulle, Pompidou (auteur d’une anthologie de la poésie) et L’ecrivain Maurice Druon. L’ecrivain peut «  servir » des causes deleteres et empoisonnées. Peter Handke a fait l’erreur en porte a faux de son oeuvre de se rapprocher des pires nationalistes mais cela regarde le citoyen dans ses errances plus que l’auteur formidable, important, qu’il est. Merci.

  • Maryse Pellerin - Inscrite 10 décembre 2019 09 h 13

    Madame Loyat,

    L’attachement de Peter Handke à un certain Heimat ne l’obligeait pas à défendre un criminel de guerre jugé coupable par la Cour pénale internationale.

    Plusieurs des livres de Handke ont compté pour moi. Je ne le renie pas comme écrivain. Je pense simplement qu’aucun prix ne devrait venir cautionner les dérives nationalistes de quelque artiste que ce soit.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 décembre 2019 10 h 09

    Commentaire plus ou moins pertinent

    Suite à une chronique dans ce journal vantant les qualités stylistiques, hautement littéraires, de Peter Handke, j'ai emprunté un peu au hasard deux de ses romans (L'angoisse du gardien de but..., et Le Chinois de la douleur) pour me faire mon idée sur lui. Ai-je bien choisi? Ces livres m'ont décontenancé, oui, par leurs méandres infinis,
    mais pas épaté, par la froideur et l'insignifiance des protagonistes. N'est pas Proust qui veut ! Ça fait plusieurs fois, récemment, que j'abandonne des bouquins hautement acclamés où on essaie de réaliser un exploit littéraire,
    de faire parler de soi, plutôt que décrire des situations qui me font dire '' j'ai ressenti ça moi aussi'', ou ''ça aurait pu arriver à tel ami ou parent'', ou encore ''qu'aurai-je fait, moi, pris dans cette situation?''

  • Michel Lebel - Abonné 10 décembre 2019 11 h 20

    Quête d'infini


    Belle conclusion. L'écrivain est en quête de transcendance, de verticalité, qui manque tellement à l'être humain de nos jours. Victor Hugo avait vu juste; toujours à la recherche de l'infini.

    M.L.