Lettre d’un prof de littérature à son étudiant

«Je doute d’avoir réussi cette grande chose, cette chose vitale que toi seul peux réaliser: ouvrir un livre que personne ne t’aura imposé», écrit l'auteur.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir «Je doute d’avoir réussi cette grande chose, cette chose vitale que toi seul peux réaliser: ouvrir un livre que personne ne t’aura imposé», écrit l'auteur.

Cher étudiant,

Malheureusement, la session achève. Depuis quinze semaines, nous arpentons ensemble les méandres de la littérature. Demain, déjà, tu tourneras la dernière page. Malheureusement, car pour la majorité de tes collègues, ces pages auront été les seules pages littéraires lues durant leur parcours scolaire. Pour d’autres, la littérature ne fera jamais plus partie de leur vie. Jamais. Pour la plupart, j’en ai peur. Pour toi, peut-être…

Demain, on te remettra un diplôme. Le tien. Tu l’auras mérité. Un papier comme la promesse laminée d’un avenir meilleur. Tu deviendras technicien en imagerie médicale, en éducation spécialisée, en santé animale, en loisir ou autre. Tu arpenteras le chemin de la vie professionnelle ou universitaire, persuadé d’en posséder les outils. Mais il faut que tu saches que sur ce chemin, désormais, les oeuvres littéraires seront rares comme des merles blancs. Voire inexistantes. Pourtant…

Au cours des quinze dernières semaines, tu as suivi l’ultime cours de littérature au collégial. Soixante heures imposées. Inéluctables. J’ai tenté de te montrer, au pis, comment dompter la bête, fouetter l’épreuve uniforme de français nécessaire à ta réussite. Obligatoire à ta diplomation.

Je me suis surtout employé à te convaincre, au mieux, que la littérature ne doit pas s’arrêter là, c’est-à-dire aux portes de ta formation scolaire. Là, au seuil de ta vie professionnelle. Là, à l’orée de ton adulterie. Au contraire, c’est maintenant, plus que jamais, que la littérature doit occuper une place privilégiée dans ton existence.

Au menu des quinze dernières semaines : des lectures prescrites, le plan de cours, des syllabus, les compétences à atteindre, inhérentes au devis ministériel. Sous tous ces chambranles, tu as dénoncé, toi aussi, le racisme révélé par Natasha Kanapé Fontaine. Tu as choisi, toi aussi, tu t’es engagé à la suite de La femme qui fuit de Barbeau-Lavalette. Tu as applaudi, toi aussi, je me souviens, le mariage métissé de Jean Désy. Ta nordicité de décembre. Ton autochtonie ignorée jusqu’alors.

Miroir

J’ai tenté, cher étudiant, de te convaincre, oui, que la littérature est le miroir de ce que tu es. Qu’elle éclaire, oui, tes zones d’ombre, qu’elle embrase, oui, tes joies de dentellière. Que la littérature est la voie ultime pour t’atteindre toi-même, toi en toi, mais également toi en l’Autre et la voix de l’Autre en toi. Que la littérature délimite les frontières ou fait exploser les ponts. Ai-je réussi mon pari ? Je ne sais pas… Pourtant…

Pourtant, mon échec serait une catastrophe. Un naufrage collectif. Si, demain, la littérature ne se range plus dans la bibliothèque de ta vie, comment comprendras-tu qui tu es ? Qui je suis ? Ce que nos grands-parents ont été ? Ce que vit l’Autre à l’autre bout de sa réserve ou de l’Afrique, ce qui nous anime tous et toutes, ici et maintenant ? Par quelle lunette observeras-tu l’humanité qui se déploie au-delà de ton diplôme ? Quelle fenêtre ouvriras-tu pour aérer ta claustration professionnelle ? Qui apaisera ton quotidien anxiogène ?

Une catastrophe, te dis-je, car sans la littérature, la poésie, sans cette part de ton identité qui s’enracine plus profondément que la plante de tes pieds, sans cette part existentielle de toi-même, tu ne trouveras plus de territoire où t’épanouir. Exister. Découvrir. T’exprimer. Te rebeller. Construire. Autant de verbes synonymes du nom « curiosité ».

Quinze petites semaines… Est-ce suffisant ? Je l’espère… mais j’en doute. J’ai confiance en toi, mais je doute. Je t’aime, mon cher, voilà pourquoi je doute. Je doute, car je crains que la vie t’emporte dans son torrent et qu’elle ne te laisse qu’un vague souvenir littéraire. Un prof théâtral, une classe interactive, un roman survolé en vitesse à quatre heures du matin.

Je doute aussi, mon cher, de moi-même. De mon pouvoir d’influence. De persuasion. Je doute d’avoir réussi cette grande chose, cette chose vitale que toi seul peux réaliser : ouvrir un livre que personne ne t’aura imposé.

Littéraires salutations.

16 commentaires
  • Yvon Montoya - Inscrit 7 décembre 2019 07 h 23

    Les contextes familiaux et sociaux ne sont plus propices pour la litterature. Ce n’est pas de votre «  faute » loin de là, vous ne ratez pas votre mission, votre belle lettre le démontre. La littérature comme le souci de la pensée nécessite une vocation, un appel. L’environnement culturel est absent pour l’éveil a la connaissance et du monde et de  l’altérité. Comme on tente de transformer la culture en bien de consommation alors on nous incite, ce « on » est la société avec son système mercantile, a consommer plutôt que faire la rencontre avec «  ce qui sauve » ( Holderlin, poète allemand). L’exigence qu’offre la littérature, la culture, est incompatible avec notre troisième millénaire. Voyez Paris surtout Vienne où les cafés viennois n’ont plus tous les journaux de la planète, ni toutes les revues littéraires et artistiques encore moins les intellectuels pour en parler ensemble autour d’une tasse de cafe. Le monde d’hier n’a pas d’aujourd’hui. La littérature, pas celle des émissions tv/radio dites littéraires ou rubriques dans les médias, nous fait le coup de Spinoza, elle devient anonyme, secrète, elle se cache. Farenheit 451, c’est aujourd’hui. L'autodafé est électronique, ce n’est plus le feu avec des fanatiques autour. Non décidément le monde d’hier n’a plus d’aujourd’hui. Merci et courage.

  • Irène Durand - Abonnée 7 décembre 2019 08 h 03

    Ma chère

    Mon cher, le doute fait partie d'une vie consciente. J'imagine que plusieurs élèves se souviendront de vous. Un petit conseil de féministe, il serait bien de dire mon cher, ma chère. Sinon on pourrait penser que vous vous adressez uniquement aux garçons.

    • Jacline Ducharme - Abonnée 7 décembre 2019 15 h 54

      MA CHÈRE IRÈNE, il ne faut pas s'enfarger pas dans les fleurs du tapis, quand même !

    • Frédéric Patenaude - Abonné 8 décembre 2019 11 h 04

      Très bien dit, M. Montoya. Il faut lire Le monde d'hier de Stefan Zweig, que vous connaissez sûrement, pour comprendre que cette culture littéraire généralisée a bel et bien existé.

  • Andrée Poulin - Abonné 7 décembre 2019 10 h 05

    Merci!

    Quel texte puissant, évocateur, émouvant. Merci Monsieur le prof.

  • Sébastien Provencher - Abonné 7 décembre 2019 11 h 03

    Quel beau texte !

    Évocation de nos désirs de contribuer à l’épanouissement sain de notre jeunesse en tentant de la tenir le plus longtemps possible, le plus loin possible des règles réductrices d’une société basée sur des obligations de production et des assauts des lobbys et des manœuvres de marketing. Vouloir que l’horizon continue à s’ouvrir au lieu d’entrer dans le tunnel réducteur de l’adulte manipulé. Croire, espérer que l’humanité peut grandir encore.
    Et cela, comme parents, comme enseignantes ou enseignants, comme société...
    Merci.

  • François Poitras - Abonné 7 décembre 2019 11 h 17

    Au début des années 80, j’étais étudiant en littérature à l’UQAM. Quelle ne fut ma surprise d’apprendre que sous l'ordonnance d’une certaine frilosité féministe, le département n’enseignait plus l’œuvre d’Henry Miller, un écrivain majeur de la littérature américaine du XXème siècle, Le premier poignard était planté.

    • Fernand Carrière - Abonné 7 décembre 2019 22 h 48

      Monsieur Poitras, éclairez-moi : je serais curieux de savoir comment le même département considérait AnaÏs Nin, notamment quant à sa complicité littéraire et personnelle avec Henry Miller.