Le traumatisme de Polytechnique

«Durant six mois, des murs entiers, au sixième étage, témoignaient des marques de sympathie venues d’ailleurs, des lettres du pays et de l’étranger», relate l'auteur.
Photo: Jacques Grenier Archives Le Devoir «Durant six mois, des murs entiers, au sixième étage, témoignaient des marques de sympathie venues d’ailleurs, des lettres du pays et de l’étranger», relate l'auteur.

Je me souviendrai jusqu’à la fin de mes jours de ce funeste 6 décembre 1989. Nous nous trouvions à plusieurs dans un bureau lorsque, vers 16 h 30, nous entendîmes quelques forts claquements secs, que nous prîmes pour des pétards annonçant la fin des examens. Mais ce n’étaient pas des pétards, c’étaient des coups de feu ! Un étudiant affolé pénétra dans le bureau en nous avertissant : « Un fou se promène à travers l’école. Il tire sur tout ce qui bouge. Enfermez-vous ! »

Les coups de fusil s’approchaient de notre bureau et la peur nous gagna. Nous cherchions à comprendre ce qui se passait. La police arriva, mais les policiers mirent du temps pour pénétrer dans l’édifice, craignant un acte terroriste.

La panique régnait. Les étudiants et les membres du personnel se sauvaient en courant. Les coups de feu s’éloignèrent, puis cessèrent. Après un temps qui nous parut très long, la police nous informa que le tueur s’était suicidé et qu’il n’avait pas de complices.

Nous sortîmes du bureau. Dehors, c’était la désolation. À quelques pas gisait une secrétaire. La deuxième victime était un garçon blessé à la hanche et à la tête. Plus loin gisait une fille légèrement blessée. Deux garçons lui tenaient compagnie, en attendant les secouristes. Plus loin encore, un garçon blessé. Puis une fille déjà inanimée.

La police intimait à tous l’ordre de quitter les lieux immédiatement. Les gens ne se faisaient pas prier. Nous fûmes tous dépassés par l’ampleur du drame : 14 morts, toutes des filles, et plusieurs blessés, garçons et filles. C’était l’horreur. Des rescapés racontaient des scènes atroces.

L’assassin était entré dans une salle de cours, avait tiré en l’air et ordonné aux garçons de quitter la classe. L’individu s’était lancé ensuite dans des slogans antiféministes pour décharger enfin son fusil semi-automatique contre les filles impuissantes. Une fois sorti de la classe, il longea plusieurs couloirs de l’école en tirant à gauche et à droite et entra dans une autre classe où il acheva son horrible besogne. Puis il décida de se supprimer et se tira une balle dans la tête.

La police était débordée. Il fallait d’abord évacuer les blessés. Ensuite, identifier les cadavres. Il fallait aussi empêcher l’entrée des journalistes et contenir les gens qui affluaient aux entrées de l’école : étudiants qui voulaient chercher leurs affaires, parents qui voulaient voir les victimes et employés de Polytechnique qui étaient revenus donner un coup de main.

Les autorités de l’Université de Montréal nous offrirent leur collaboration pour tenir une conférence de presse, pour prodiguer des soins psychologiques aux gens qui en auraient besoin et pour organiser les funérailles.

Louis Courville, qui remplaçait le directeur de l’École ce jour-là, rencontra les journalistes d’abord, les parents ensuite. Il fut débordant d’humanité. Il se sentait responsable de ce qui venait d’arriver et ne ménageait aucun effort pour apaiser les craintes des parents ou pour soulager la douleur des gens frappés.

Le dimanche suivant, mon épouse Suzanne et moi allâmes rencontrer les parents et les amis des victimes, dans une chapelle ardente, organisée d’une façon sobre, mais digne, à l’Université de Montréal. Comment oublier le regard d’une mère qui nous disait : « Ma fille était ma seule raison de vivre » ou la voix d’un père qui nous confiait : « Vous savez, j’étais l’un des policiers qui sont entrés parmi les premiers à l’École. Et ma fille gisait là, inanimée… »

Pour certains d’entre nous, le traumatisme ressenti fut intense. Des secrétaires avaient peur de venir au bureau travailler. Des étudiants sentaient la poudre de feu encore dans l’air. Les garçons avaient tous honte de leur incapacité à réagir et à protéger les filles, leurs soeurs. Durant six mois, des murs entiers, au sixième étage, témoignaient des marques de sympathie venues d’ailleurs, des lettres du pays et de l’étranger.

Aujourd’hui, une plaque située à l’entrée, sur la façade extérieure, honore la mémoire des 14 jeunes femmes victimes d’un cerveau détraqué.

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