Aide médicale à mourir: quand l’amour ne suffit plus

«Considérant l’importance et l’irréversibilité du geste, le recours à l’aide médicale à mourir est strictement encadré et balisé par la loi québécoise et le Code criminel», rappelle l'auteure.
Photo: Manon Allard Getty Images «Considérant l’importance et l’irréversibilité du geste, le recours à l’aide médicale à mourir est strictement encadré et balisé par la loi québécoise et le Code criminel», rappelle l'auteure.

Le 10 décembre 2015 entrait en vigueur la loi québécoise concernant les soins de fin de vie, instituant les directives médicales anticipées et l’aide médicale à mourir. Le Parlement fédéral emboîtait le pas quelques mois plus tard en adoptant la loi modifiant le Code criminel et apportant des modifications connexes à d’autres lois (aide médicale à mourir).

Cette loi, qui a eu pour effet de modifier le Code criminel afin d’encadrer l’aide médicale à mourir au pays, a été adoptée à la suite de l’arrêt Carter c. Procureur général du Canada, qui invalidait la prohibition criminelle de l’aide médicale à mourir.

Considérant l’importance et l’irréversibilité du geste, le recours à l’aide médicale à mourir est strictement encadré et balisé par la loi québécoise et le Code criminel, qui énoncent des conditions d’admissibilité contraignantes. Parmi ces conditions figure celle concernant l’aptitude de la personne malade à consentir aux soins de fin de vie.

L’aptitude à laquelle se réfèrent les législateurs québécois et canadiens consiste en la faculté de comprendre et d’apprécier l’information qui est communiquée par le médecin. L’aptitude à consentir aux soins est donc une situation de fait qui renvoie aux facultés intellectuelles d’une personne.

Ainsi, dans l’état actuel du droit canadien et québécois, il est impossible de formuler une demande d’aide médicale à mourir de manière anticipée, alors que la personne est apte à donner un consentement libre et éclairé à une éventuelle aide médicale à mourir et en mesure de le faire, que ce soit au moyen des directives médicales anticipées ou autrement.

Élargissement de l’accès

L’interdiction de demander l’aide médicale à mourir de manière anticipée a fait l’objet d’une réflexion auprès d’un groupe d’experts constitué en octobre 2017 par l’ancien ministre de la Santé et des Services sociaux Gaétan Barrette. Ce groupe, constitué de treize experts des domaines de la santé, du droit et des services sociaux, avait notamment pour mandat d’« examiner la question de l’application de l’aide médicale à mourir aux personnes inaptes ».

Dans son rapport remis à l’automne 2019 à la ministre québécoise de la Santé, Danielle McCann, le comité d’experts recommande d’élargir l’accès à l’aide médicale à mourir en permettant aux personnes ayant obtenu un diagnostic de maladie grave et incurable de formuler une demande anticipée d’aide médicale à mourir. Tel que cela a été annoncé vendredi dernier par la ministre McCann, il sera donné suite à cette importante recommandation par la mise sur pied d’une consultation publique sur un éventuel élargissement de l’aide médicale à mourir.

Sur la question, le premier ministre François Legault s’est permis une réflexion personnelle en affirmant ceci : « Moi, j’aime la vie. Alors, j’aimerais qu’on s’acharne un peu. » En lisant ces mots, je n’ai pu faire autrement que d’être choquée. Non pas que j’estime que l’acharnement n’a pas lieu d’être : cela est personnel à chacun.

En fait, ce sont plus les premiers mots de M. Legault que j’estime dérangeants. Je suis d’avis qu’il ne s’agit pas ici d’une question d’aimer ou non la vie. Je suis convaincue que la plupart des personnes (sinon toutes) qui ont demandé l’aide médicale à mourir jusqu’à présent et qui envisagent de le faire aiment tout autant la vie que vous, Monsieur Legault.

Cependant, malgré tout l’amour qu’elles peuvent porter à la vie et à leurs proches, ces personnes souffrent. Énormément. Et depuis longtemps. Elles se sont sûrement « acharnées » tant qu’il leur était supportable de le faire. Cependant, la souffrance physique et morale a ses limites. Et lorsqu’elles sont atteintes, nous ne pouvons que faire preuve de respect et de compassion à leur égard, en évitant de ramener de façon réductrice leur décision à une simple question d’amour ou de non-amour pour la vie.

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4 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 3 décembre 2019 06 h 37

    Merci pour cette Lettre ouverte, fort bien écrite.

    Madame Clouet, gratitude pour votre lettre ouverte, pour vos réactions.

    Pour moi, les paroles du Premier ministre se sont voulu une tentative maladroite d'humour. Je suis certain qu'il respecte à un plus haut point les personnes en fin de vie ou rendues à la fin de leur vie. Il sait que la dignité passe tellement par le respect de la personne en fin de vie jusqu'à Sa fin. Il reconnait la primauté du seul intérêt de la Personne finissante de la vie.

    Fait intéressant.
    Elle est publiée le jour même, il y a exactement 10 ans aujourd'hui, la cheffe de l'Opposition officielle, madame Pauline Marois, accompagné par les porte-paroles des dossiers Justice et Santé, Véronique Hivon et Bernard Drainville, donnait une conférence de presse annonçant la création de la Commission spéciale sur le droit de mourir dans la dignité. Moins de 2 mois plus tard, on a remplacé le mot «droit» par «question». À raison. Tellement à raison! L'avenir l'a confirmé. Terminologie, ô terminologie appropriée, que de meilleur futur l'on porte et construit en ton nom!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 3 décembre 2019 10 h 03

    Cela me rappelle les galimatias de M. Legault sur sa foi et ses croyances religieuses


    Au mois de mai dernier, questionné sur sa foi et ses croyances religieuses, le premier ministre François Legault s’était confié aux journalistes : « Moi, je souhaite que Dieu existe. Je pense que, sinon, la vie serait injuste. Je pense aux gens qui ont eu de la misère, qui sont décédés jeunes... Moi, je souhaite que Dieu existe, mais je n’ai pas de confirmation. Les deux théories se valent. On peut dire que Dieu existe, on peut dire que tout est un hasard, mais un hasard assez spécial, qu’il y a eu le Big Bang, la vie, les êtres humains qui pensent. Donc, les deux options se valent, il n’y a personne qui peut confirmer par la science ni une position ni l’autre. »

    Le premier ministre aurait été mieux de se taire, comme l’ont fait fort justement d’autres politiciens. Car un politicien n’a pas à aborder ce sujet personnel, surtout lorsque qu’un projet de loi sur la laïcité est à l’étude. D’autant que ses confidences sont incompréhensibles : « Moi, je souhaite que Dieu existe. Je pense que, sinon, la vie serait injuste. Je pense aux gens qui ont eu de la misère, qui sont décédés jeunes... » Quel galimatias!

    M. Legault devrait lire la grande Simone de Beauvoir, qui a écrit sur le sujet : « Il m’était plus facile de penser un monde sans créateur qu’un créateur chargé de toutes les contradictions du monde. » Et garder tout cela en privé.

    https://www.ledevoir.com/politique/quebec/553873/francois-legault-espere-que-dieu-existe

  • Marc Pelletier - Abonné 3 décembre 2019 15 h 44

    Se taire

    C'est à " brailler " !

    Jusqu'à date, je n'ai lu que deux (2) commentaires sur cette opinion de Mme Johanne Clouet.

    D'autre part je ne vois que quatre (4) commentaires, en réponse à la lettre de M. Paul G. Brunet, intitulée : " L'amour de la vie du premier ministre Legault ".

    Bien que je concoive que les lecteurs du Devoir sont totalement libres de commenter les sujets qui rejoignent leurs intérêts, permettez-moi de constater que les deux sujets, que je mentionne ne me semblent pas retenir plus d'intérêt que ceux et celles qui croupissent présentement dans les CHSLD !

    Pendant ce temps, je dénombre plus de 50 commentaires sur d'autres sujets qui touchent la politique de près ou de loin .

    Est-ce un reflet d'une société très individualiste ?

  • Marc Pelletier - Abonné 3 décembre 2019 16 h 20

    Merci Mme Johanne Clouet

    Vous avez couvert avec succès le sujet de l'aide médicale à mourir et je vous en suis reconnaissant !

    Vous dites aussi que vous avez été choquée par les propos de M. Legault ; pour ma part, je ressens de la honte en lisant la réflexion de notre premier ministre ! Quelle manque de sensibilité face à ceux et celles qui souffrent depuis de longues années. Comment peut-on aimer la vie qu'ils vivent ? Si M. Legault a voulu faire de l'humour sur ce sujet, il n'a pas fait la preuve du jugement qui s'imposait !