La saga des producteurs de céréales

Manifestation des producteurs de grains à Montréal, le 25 novembre
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Manifestation des producteurs de grains à Montréal, le 25 novembre

Les producteurs de céréales font beaucoup parler d’eux ces temps-ci… et pour cause. Ils sont au coeur de la crise des pesticides déclenchée par la dénonciation qu’a faite l’agronome Louis Robert de leur interférence dans les recherches relatives à l’utilisation abusive des pesticides. Et ils ont été au coeur des audiences de la Commission parlementaire sur les pesticides qui a suivi, qui nous ont permis de constater que la production céréalière, de plus en plus répandue au Québec, est de loin celle qui utilise le plus de pesticides toxiques et celle qui contribue le plus à la dégradation des sols et de l’eau.

Ces jours derniers, les producteurs céréaliers ont aussi été au coeur de la crise d’approvisionnement du gaz propane provoquée par la grève au Canadien National (CN) qui a mis en danger le séchage de leurs récoltes de maïs et de soya, déjà à moitié compromises par la neige précoce.

Au-delà des stratégies tordues du CN, de l’UPA et des gouvernements d’Ottawa et de Québec dans ce sociodrame, le public a constaté avec une certaine stupeur que les producteurs dépendaient de cette énergie fossile plutôt que de notre électricité ou d’une source autonome d’énergie accessible à eux, comme le biométhane ou l’éolien et que, de plus, nos réserves de propane au Québec ne dépassaient pas 3 ou 4 jours (comme sans doute celles de pétrole dans certaines régions comme le Saguenay), ce qui est plutôt inquiétant.

Ce qui explique cette soudaine visibilité des céréaliers, c’est le fait que la production céréalière est au coeur d’un virage majeur de notre agriculture vers l’exportation, au détriment de notre autosuffisance alimentaire. La production envahissante de maïs et de soya qu’on voit se déployer partout au Québec ne sert pas d’abord à l’alimentation des Québécois mais à celle des animaux (90 %), surtout celle des huit millions de cochons que nous produisons par année et dont 70 % sont exportés.

De plus en plus de fermes laitières trop petites pour survivre sont converties par leurs acheteurs pour la production céréalière, moins exigeante et plus rentable. De sorte que nos belles terres servent de moins en moins à nous nourrir. Le seul bloc important d’agriculteurs nourriciers qui demeure est celui des producteurs sous gestion de l’offre, c’est-à-dire les producteurs de lait et de volailles. Ces derniers sont aussi menacés par les ententes de libre-échange.

Les autres productions animales et les productions de légumes et de fruits ne constituent qu’un faible pourcentage de notre alimentation. Même notre sirop d’érable fait l’objet d’une course folle à l’exportation. Et la politique bioalimentaire en vigueur propose de doubler encore nos exportations au cours des prochaines années.

Qui profite de ce virage vers le libre-échange ? Essentiellement une poignée d’intégrateurs-transformateurs, car l’effet à la base est plutôt une chute dramatique du revenu net des agriculteurs, du nombre de fermes, du potentiel de nos terres, de l’occupation de notre territoire et de notre autonomie alimentaire.

Pendant que notre agriculture nous échappe, détruit notre potentiel agricole, dépeuple les régions périphériques et nous rend de plus en plus dépendants de l’extérieur, nous nous gargarisons d’achat local, d’agriculture de proximité et de consommation responsable, lesquelles n’occupent toujours qu’un très faible pourcentage du marché alimentaire global et du pourcentage de terres cultivées.

La transition écologique exigera, on le sait, une vaste relocalisation de notre agriculture et un retour important à l’autosuffisance alimentaire. On ne pourra pas continuer bien longtemps à promener 80 % de nos aliments, en avion, des quatre coins de la planète. À nous d’agir, car nos dirigeants politiques et syndicaux semblent n’y voir que des avantages pour le PIB et la croissance économique.

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