Grève au CN: dormir au gaz

«On doit à tout le moins s’étonner que les gestionnaires gouvernementaux de notre agriculture et de notre énergie aient dormi au gaz», souligne l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «On doit à tout le moins s’étonner que les gestionnaires gouvernementaux de notre agriculture et de notre énergie aient dormi au gaz», souligne l'auteur.

La récente grève d’une semaine au Canadien National a révélé la dépendance de notre agriculture vis-à-vis du gaz propane pour sécher la récolte annuelle de grains. Les porte-parole des agriculteurs ont souligné qu’ils avaient besoin, au minimum, de 2,5 millions de mètres cubes par jour pour ne pas perdre ces précieuses denrées, par ailleurs cruciales pour l’alimentation des différents cheptels animaux du Québec.

On doit à tout le moins s’étonner que les gestionnaires gouvernementaux de notre agriculture et de notre énergie aient dormi au gaz, si l’on peut dire, devant ce problème, alors qu’il existe des solutions plus fiables, plus économiques et plus acceptables au plan environnemental.

En effet, en 2013, Agriculture et Agroalimentaire Canada ainsi que le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation (MAPAQ) publiaient conjointement les résultats du projet conjoint 10-304, intitulé Évaluation d’un système de séchage des grains par déshumidification. Le projet, qui s’est étendu sur trois années, a été signé par trois chercheurs, Christian Cardinal, Marcel Cardinal et Caroline Provost.

Le procédé testé fonctionnait par déshumidification et il a été testé pour le séchage des céréales et notamment sur des grains de maïs. Il permet de transformer la vapeur dans l’air en eau liquide par voie de condensation. Et comme le système produit de la chaleur, celle-ci est réintégrée dans la section de séchage pour accélérer le phénomène en réduisant la perte d’énergie. Selon les conclusions de cette étude fédérale et provinciale, « Cette méthode permet un séchage plus doux, beaucoup moins chaud qu’au gaz propane : donc pas de grains endommagés au séchage. »

Quant aux coûts, ils sont tout simplement réduits de moitié, passant en moyenne de 10,12 $ à 14,25 $ pour le séchage d’une tonne de grains au propane à une fourchette de 6,43 $ à 6,12 $ avec le procédé de déshumidification alimenté à l’électricité.

On se rappellera que lors de l’examen par le BAPE en 2004 du projet de centrale de cogénération à Bécancour par TransCanada Energy, il a été établi que cet équipement allait consommer 2,5 millions de mètres cubes par jour de gaz naturel pour produire un peu plus de 500 MW. Or, c’est précisément ce que le milieu agricole estime devoir consommer minimalement chaque jour pour sécher les récoltes d’aujourd’hui. Selon les données du rapport 188 du BAPE, cela équivaut à des émissions de 4657 tonnes de GES par jour (1,7 Mt / an, divisé par 365).

Quand on pense que cette étude a été réalisée en 2013, que le Québec accuse présentement d’importants surplus d’électricité et qu’aucun programme majeur de conversion des équipements n’a été mis en place depuis lors pour remplacer les séchoirs au propane, on se doit de conclure que ni les ministères de l’Agriculture ni celui des Ressources naturelles n’ont à coeur de prendre le train de la transition énergétique ou, pire, l’intérêt des agriculteurs en leur offrant un moyen efficace et économique de réduire leurs coûts et leur dépendance aux combustibles fossiles.

Il aurait été pour le moins pertinent de financer une partie de cette transformation technologique avec le Fonds vert puisqu’il en aurait résulté une réduction directe et comptabilisable des émissions de GES. Il faut espérer que le choc de la récente grève du rail servira d’amorce à un programme de modernisation à l’électricité des séchoirs à grains, dont tout le monde bénéficierait.

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9 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 novembre 2019 08 h 13

    C'est toujours un plaisir de lire ce cher M. Francoeur

    Je n'en reviens pas que l'électricité n'ait pas encore remplacé le gaz dans ce domaine.

    Envoyons vite un message à Kenney et cie à l'effet que nous allons remédier au problème prochainement, eux qui voyaient dans nos difficultés d'approvisionnement une bonne leçon à donner au Québec.

  • Jean-François Robert - Abonné 28 novembre 2019 09 h 13

    Constat de dépendance

    Le modèle agricole dominant, particulièrement en ce qui concerne les grandes cultures, qui a cours en ce moment au Québec comme ailleurs est caractérisé par sa dépendance aux intrants tels que le gaz ET les pesticides. Or il ne faut pas passer sous silence l'importance des politiques agricoles qui sont associées, depuis le début des années 80, à la prépondérance actuelle du maïs-soya en termes de superficies. Au cours des 40 dernières années ces programmes (comme l'Assurance stabilisation des revenus agricoles) ont contribué à l'accéllération du phénomène de concentration des exploitations et des conséquences qui en découlent. Ça devient difficile de cultiver de telles superficies sans avoir recours aux pesticides, les méthodes alternatives n'ayant pas suivi au même rythme, malgré les beaux discours. Même constat pour le séchage des récoltes : comment conditionner de tels volumes à temps, compte tenu de notre climat, autrement qu'en utilisant les moyens auxquels on est habitués ? Là aussi, le questionnement sur les moyens n'a pas été à la hauteur de l'ambition excitée par les possibilités (spéculatives) des marchés.

  • Jean Richard - Abonné 28 novembre 2019 10 h 04

    Et si c'était la piètre fiabilité du réseau électrique ?

    Se pourrait-il que la piètre fiabilité du réseau électrique fasse hésiter les agriculteurs ? L'hiver n'est pas commencé que déjà certaines régions ont connu des pannes électriques prolongées. Changer la dépendance au propane par la dépendance à l'électricité pourrait soulever certaines inquiétudes. Les pannes à répétition au moindre verglas obligeraient les fermes à se doter de puissantes génératrices diesel pour prendre la relève.
    La même insécurité face à la dépendance d'une source unique existe en ville, avec la différence qu'on fait appel au gaz naturel et non au propane. Dans bien des immeubles résidentiels, une panne électrique le moindrement prolongée va se traduire non seulement par des dégâts coûteux, mais par des immeubles devenus inhabitables. Il ne faut donc pas s'étonner de voir de nombreux appartements en copropriété équipés d'un chauffage d'appoint au gaz naturel.

    • François Boucher - Abonné 28 novembre 2019 12 h 14

      La durée de la panne récente qui a commencé le 2 novembre a été de 5 jours et moins. La grève du CN a durée plus de 7 jours. L'électricité est beaucoup plus fiable en terme de distribution. Il faut aussi noter qu'un séchoir à grain au propane a également besoin d'électricité pour fonctionner. La panne électrique aurait de toute façon empêché l'usage des séchoirs.

  • Jean-Yves Arès - Abonné 28 novembre 2019 12 h 03

    Utilisation sur une trop courte période pour justifier la puissance de distribution requise.

    D'autant que les fermes agricole sont dispersées sur le territoire.

    Le portrait est tout a fait semblable a celui des producteurs de sirop d'érable qui sont nombreux a utiliser du mazout. Sinon que les puissances requises pour le maïs-grain sont bien plus grandes, vue les volumes traités (1,000 tonnes de maïs et plus par agriculteur).

    Pour exemple un magazine spécialisé donnait un comparatif de l'alternative de l'utilisation de la biomasse au fin de séchage. La puissance donné aux bruleurs (propane ou biomasse) était de 8 millions de BTU. Cela représente une installation électrique qui peut débiter en continu quelques 2.4 mégawatheures. En comparaison une maison unifamiliale type est alimentée par une puissance utilisable maximale d'un peu moins que 0.04 mégawatt, soit 60 moins.
    Ce séchage de grain ne dure que quelques semaines par années. Les coûts d'installation de ligne et d'équipement pour Hydro Québec serait bien trop grands pour que l'opération soit rentable pour la société d'État.

    Même le bilan de la biomasse n'est pas convaincant dans l'état actuel de la technologie.

    Source pour le comparatif, page 15
    http://www.laterre.ca/wp-content/plugins/page-flip

    • François Boucher - Abonné 28 novembre 2019 12 h 17

      Les systèmes électriques sont basés sur des thermopompes pour déshumidifier les grains. Le principe de fonctionnement est différent qu'avec le propane qui déshumidifie en surchauffant les grains, ce qui peut aussi les endommager dans ce processus. Des thermopompes utilisent une puissance électrique beaucoup plus faible que des éléments chauffants qui serviraient à reproduire le fonctionnement d'un séchoir au propane.

  • Pierre Gaudette - Abonné 28 novembre 2019 17 h 26

    Un beau dossier d'enquête pour l'UPAC ????

    SCANDALEUX... et le seul mot qui me vient à l'esprit pour décrire l'ineptie, l'incompétence et l'incurie qui ont contribués à "engraisser" les petits amis du PLQ qui ont engoufrés une grande partie des millions de $$$ destinés au programme de transitionn vers les énergies vertes...la raison d'être du Plan Vert au lieu de subventionner les programmes orientés vers l'utilisation intelligente des surplus d'HQ !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 29 novembre 2019 00 h 05

      Lorsque l'incident ( grève des cheminots au CN) a débuté...je me disais qu'il y avait anguille sous roche.car...
      presque qu'aussitôt, on avançait partout que le propane allait faire défaut . (Coup monté par les syndicats du ROC ? )
      Paradoxalement, c'est le Québec qui était le plus touché...cherchez l'erreur !

      Ma première réaction a été de dire: " Mais ici ,au Québec , il y a l'hydro-électricité. Pourquoi on ne s'en sert pas?
      Il doit y avoir sûrement un ou des moyens autres pour "sécher le maïs" ! Et voilà qu'aujourd'hui, nous apprenons que,
      effectivement, nous avions dans les tiroirs du MAPAQ (de l'ANdQ,) "un projet 10-304" bien ficelé apte à remplacer un système
      beaucoup plus poluant, celui du propane. Mais les "grosses têtes" du PLQ et Cie ont préféré le tabletter" ...because "les
      p'tits amis de l'Ouest " n'aimeraient pas ça. Sûrement quelques backchichs ...
      .
      Voici un topo...
      Le "projet conjoint 10-304" (Cultivons l'avenir) a été évalué de Novembre 2010 à Janvier 2013. sous l'égide du MAPAQ ..
      Il est intéressant de noter que le Parti québécois est au pouvoir à Québec depuis le 4 septembre 2012. Gouvernement MINORITAIRE!.
      Il sera défait par le PLQ de Couillard le 7 avril 2014.
      Et ainsi ...la boucle était ..bouclée. Le PLQ y verra !
      "Tablette svp pour le projet «Cultivons l'Avenir»...et ici, je ne parle pas de "bière " mais de maïs.

      Qu'attendons-nous pour nous révolter....Qu'on nous ait tous et toutes mis sur tablette-éjectable... Un peu de fierté !
      Il est minuit...je viens de voir à l'écran TV que: " Le prix du propane explose" rien de plus , rien de moins...Et on me dira que ce ne
      fut pas prémidité ? Mon oeil !