Norman Bethune, entre le Canada et la Chine

Norman Bethune, au centre, photographié en 1937 en Espagne. En lutte contre le fascisme, il s'était engagé dans la guerre civile espagnole dès 1936.
Photo: National Archives of Canada PA-116883 Norman Bethune, au centre, photographié en 1937 en Espagne. En lutte contre le fascisme, il s'était engagé dans la guerre civile espagnole dès 1936.

Nous célébrons aujourd’hui le 80e anniversaire du décès du médecin canadien Norman Bethune. Ce dernier, encore méconnu au Canada, jouit d’une réputation sans égale dans le pays le plus peuplé du monde. En Chine, la jeunesse apprend encore par coeur le texte écrit par Mao Zedong « À la mémoire de Norman Bethune ». Son influence dans l’empire du Milieu impressionna fort les Canadiens qui commencèrent à connaître ce médecin seulement trente ans après sa mort, survenue en 1939, puisqu’ici, il fut davantage considéré comme un traître.

Norman Bethune n’était pas du genre à faire consensus au Canada. Dans la société polie et conservatrice de l’hôpital Royal Victoria, où il exerçait comme chirurgien thoracique, Bethune s’en prenait à ceux qui ne respectaient pas le serment d’Hippocrate en ne mettant pas le malade au coeur de leurs priorités. Il dit un jour qu’il fallait débarrasser la médecine de la rapacité individualiste.

Voilà qui ne dut pas plaire à tout le monde, alors que le système de santé est privé dans ce Canada des années 1930. Ses réflexions et son parcours le mènent à se joindre au Parti communiste du Canada en 1935. Considérant que la guerre contre le fascisme était une priorité, il s’engage dans la guerre civile espagnole en 1936.

À son retour, ses possibilités de travail sont réduites à néant. Même dans l’hôpital francophone de Cartierville, où il avait été mieux accepté que chez ses collègues anglophones du Royal Victoria, les bonnes soeurs disaient que Dieu était du côté du général Franco. Après sa mort, il disparaît du radar médiatique.

Il réapparaît d’abord timidement lorsque le gouvernement Diefenbaker négocie un accord pour la vente de blé à la République populaire de Chine en 1958. Mais son image posthume reçoit la consécration lorsque le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau cherche à établir et à développer des relations avec la Chine.

Tourisme

Il faut savoir qu’alors, Bethune est tellement important dans ce pays qu’à travers lui, les Chinois se font une image plus que positive du Canada ; le gouvernement Trudeau flaire le potentiel de cette sympathie. On en fait d’une part un grand Canadien, un citoyen d’importance nationale en 1972.

D’autre part, chose rarissime au Canada, sa maison de naissance est achetée en 1973, puis transformée en musée. Jusqu’alors, seules des personnalités canadiennes d’une immense stature historique avaient eu droit à ce type d’hommage.

Cela peut paraître étrange, mais avant que la maison ne soit achetée, le Canada recevait des délégations chinoises qui désiraient absolument faire un pèlerinage à la maison de naissance de Norman Bethune, à Gravenhurst en Ontario.

À la demande du bureau du premier ministre, un mois avant la visite de 1973 de Trudeau en Chine, la maison est finalement achetée. Le secrétariat d’État des Affaires extérieures fournit l’argent nécessaire à l’achat et à la création d’un musée, essentiellement afin de faire plaisir aux visiteurs chinois et de faciliter les relations sino-canadiennes.

L’ouverture à un marché au potentiel presque infini a justifié cette instrumentalisation. Cela semble fonctionner de prime abord. En 1972, le secrétaire d’État des Affaires extérieures, Mitchell Sharp, revient de Chine avec un accord à long terme pour la vente de blé.

Les rapports qu’entretient la Chine avec le Canada sont alors exceptionnellement chaleureux, une relation qui n’a son pareil avec nul autre pays occidental. Dans l’édition du Toronto Daily Star du 21 août 1972, une caricature montre Mitchell Sharp sortant de la Cité interdite avec une brouette pleine d’argent. Deux délégués, un Australien et un Américain, attendent pour être admis à l’intérieur et l’un dit à l’autre : « Le mot de passe semble être Bethune ».

Depuis, la commémoration de Bethune tous les dix ans représente un passage obligé pour la diplomatie canadienne. Après le massacre de la place Tian’anmen, la commémoration de Bethune en novembre 1989 a contribué à rétablir les ponts avec la Chine.

Aujourd’hui, la crise semble plus profonde, et offrir quelques cadeaux à l’effigie du médecin ne suffira pas à rétablir des relations plus harmonieuses. Du reste, des décennies de commémorations intéressées et d’hommages superficiels auront peut-être endommagé ce lien qui unit encore Canadiens et Chinois.

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