Yémen, Syrie et déclin de l’hégémonie américaine

«En réalité, les
Photo: Delil Souleiman Agence France-Presse «En réalité, les "guerres" sont des expéditions faciles contre des pays faibles, mais diabolisés pour favoriser l’intervention», écrit l'auteur.

En moins d’un mois, les paradigmes dominants depuis un quart de siècle ont été invalidés. Révélatrices des bouleversements dans le système international, deux dates sont à marquer d’une pierre blanche. Le 14 septembre 2019, 18 drones et 7 missiles de croisière des Ansarullah (Houthis) yéménites mettent hors service la moitié de la capacité de traitement du pétrole saoudien. Le 6 octobre 2019, Trump annonce le retrait des troupes américaines de la Syrie. Ces deux événements revêtent une grande signification.

La physionomie de la situation militaire depuis la disparition de l’URSS est celle d’une supériorité absolue des Occidentaux, basée sur la technologie. En réalité, les « guerres » sont des expéditions faciles contre des pays faibles, mais diabolisés pour favoriser l’intervention.

Toutes les guerres sont déséquilibrées, obligeant les agressés à élaborer des stratégies « du faible au fort ». En 2006, le Hezbollah fait une démonstration de sa stratégie en refoulant une invasion israélienne du Liban. Situation nouvelle, Israël subit des dommages sur son territoire lors d’une attaque contre ses voisins. Le temps des promenades-massacres sans conséquences pour l’agresseur est révolu ; il y a maintenant un prix à payer et guère d’assurance de succès.

Le Hezbollah illustre comment remporter une guerre asymétrique. Sa performance fait école. Les Palestiniens de Gaza en tirent des leçons ; les Ansarullah (Houthis) yéménites s’en inspirent. L’opération du 14 septembre 2019 est un coup de tonnerre. Les systèmes américains de défense antiaérienne ne voient rien venir et ne servent à rien. Un équipement payé en dizaines de milliards de dollars est déjoué par des engins ne coûtant que quelques milliers de dollars et capables de produire des milliards de dollars de dégâts. Surprise : l’armement du pauvre l’emporte sur celui du riche.

La clôture de l’ère de l’impunité s’annonce. Ainsi la guerre projetée contre l’Iran est reportée sine die et l’attaque israélienne contre le Liban est en suspens. La démonstration du 14 septembre fera des adeptes partout. Les cartes sont rebattues. La technologie est désormais accessible aux plus faibles. Elle devient un facteur de rééquilibrage et un antidote aux agressions.

Reconfiguration du monde

Le dénouement de l’imbroglio syrien est proche. Le retrait annoncé des États-Unis représente l’abandon par l’État qui dirige la coalition qui s’en prend à la Syrie. En jetant l’éponge, Trump reconnaît ipso facto l’échec. Faute de perspectives et devant le besoin d’un résultat de valeur électorale, il cherche à se dégager d’une guerre perdue.

Les néoconservateurs de l’« État profond » ont souvent forcé Trump à faire volte-face. Si l’orientation est vers le départ, les États-Unis conservent une capacité de nuisance en s’emparant du pétrole syrien pour gêner la reconstruction du pays et en rejouant la carte kurde plus au sud toujours aux fins de balkanisation de la Syrie. Toutefois ce n’est qu’une action de retardement.

Cette guerre est un conflit hybride dissimulant une agression étrangère derrière des troubles intérieurs. Les fantassins sont des bandes djihadistes agissant comme supplétifs pour le compte de leurs commanditaires. C’est une guerre d’un type nouveau, car les djihadistes font du terrorisme leur arme principale de combat. Elle constitue le conflit le plus important de l’après-guerre froide.

Les néoconservateurs visent la mise en coupe réglée du monde arabe, l’éclatement des structures étatiques et leur remplacement par des entités confessionnelles sectaires, dysfonctionnelles et manipulables. Des entreprises de déstabilisation sous forme de « guerres sans fin » devaient généraliser le désordre dans un « Moyen-Orient élargi ». En Syrie se déroule l’épisode le plus affirmé de cette politique du chaos. Il se solde par un échec.

Les implications sont majeures. En Syrie s’affrontent les camps qui incarnent les deux axes des relations internationales contemporaines. D’un côté, les États-Unis et leurs alliés essaient d’installer un monde unipolaire, notamment au moyen d’ingérences et de « changements de régime ». De l’autre, un camp émerge qui rejette cet unilatéralisme et rappelle les règles de la souveraineté et de la non-ingérence enchâssées dans le droit international. Que la politique des souverainetés l’emporte sur la politique du chaos est une issue de portée mondiale qui dénote la recomposition de l’ordre international.

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8 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 11 novembre 2019 09 h 12

    Petits détails

    C’est toujours avec plaisir que je lis dans Le Devoir les analyses de M. Saul.

    J’aimerais préciser que les entreprises déstabilisatrices des Etats-Unis dont parle M. Saul concernent exclusivement des pays producteurs de pétrole qui sont des alliés militaires de Moscou; Libye, Irak, et Syrie. Bientôt l'Iran.

    Cela découle d’une politique d’isolement de la Russie qui a partiellement réussie (sauf en Syrie).

    D’autre part, il faut ajouter que toutes ces guerres étaient une moyen de tester de nouvelles armes et surtout, de maintenir une insécurité régionale destinée à motiver les alliés (l’Arabie saoudite et le Qatar, notamment) à acheter de l’armement (américain, principalement).

    Tout comme la crise avec la Corée du Nord n’avait pour but que d’inciter le Japon à acheter de l’armement américain.

    Pour terminer, un petit détail; je ne crois pas que les Houthis au Yémen aient de l’équipement capable de frapper l’Arabie saoudite aussi précisément qu’ils l’ont fait.

    Mon hypothèse est que ce sont les Saoudiens eux-mêmes qui ont saboté leurs installations afin de provoquer (finalement en vain) la guerre des États-Unis contre l’Iran.

    Les détails de cette hypothèse sont développés dans le texte ‘Le mystère des attaques contre les champs pétroliers saoudiens’.

    Ceci étant dit, mon commentaire n’enlève en rien l’à-propos du texte de M. Saul, que je remercie.

  • Bernard Terreault - Abonné 11 novembre 2019 09 h 14

    Un peu confus

    Samir Paul nous avait habitués à plus de clarté et de lucidité. Ici, il utilise les hyperboles confuses.

    • Richard Lupien - Abonné 11 novembre 2019 11 h 37

      Monsieur Terreault,
      Pourriez-vous être au moins un peu explicite, avoir de la clarté et nous rendre lucide et aider à comprendre votre propos?
      Richard Lupien
      Ormstown

  • Cyril Dionne - Abonné 11 novembre 2019 09 h 18

    Le Moyen-Orient

    Déclin de l’hégémonie américaine, eh bien, c’est tant mieux et c’est ce que vous diront les Américains. C’est fini pour la « pax americana ». Que les Russes et les autres nations aillent s’embourber dans des guerres civiles religieuses sans fin. L’Amérique tourne maintenant la page sur ces guerres d’empire.

    La Russie est un pays qui connaît une dépopulation agressive et où son économie est comparable à l’état de New York. Enlever ses exportations de gaz naturel et de pétrole et elle serait assise au banc des nations les plus pauvres de la planète. On exagère toujours sa puissance alors qu’elle n’est que de deuxième ordre.

    Qu’on les laisse s’entretuer à leur guise, un phénomène qui existe depuis la nuit des temps dans cette partie du monde. Si on intervient, ils nous disent que nous sommes des impérialistes et lorsqu’on n’intervient pas, ils crient aux crimes contre l’humanité. En cette journée du jour du souvenir, bien malin ceux qui pourraient expliquer les bienfaits qu’a eus de notre présence en Afghanistan sur cette population. Les guerres d’empire sont maintenant terminées en cette ère nouvelle de l’isolationnisme.

    Maintenant, on essaie de créer une armée iraquienne sous l’égide des Nations unies, une institution corrompue et aujourd’hui inutile. Il faut le faire, juxtaposer une générale de l’armée canadienne à la mission en Irak qui ne recevra que des fins de non recevoir de la part d’une société misogyne musulmane en pleine guerre civile. Et de quelle armée parle-on; celle sunnite ou chiite? Notre soldate professionnelle dont le métier ne sert que pour tuer les autres faisait concours à une autre illuminée sur le plateau de TLMEP durant une émission « quétaine » et subventionnée que seuls eux réussissent à produire avec brio afin de parler pendant des heures sans rien dire. Le médium était le message. Excusez-nous Marshall Macluhan, c'était tellement évident.

    Comme le disait si bien Charles de Gaulle, notre seul rival international, c’est Tintin.

  • Richard Lupien - Abonné 11 novembre 2019 09 h 23

    Tempête sur le Grand Moyen-Orient.

    Merci monsieur Saul de nous informer sur ces enjeux de grande importance. Vos articles paraissant à l'oaccasion dans Le Devoir nous aident grandement à comprendre notre monde.
    À tous ceux qui aimeraient avoir plus d'information sur la situation en Syrie et sur les événements des Printemps Arables il pourrait être suggéré de consulter le livre de monsieur Michel Raimbaud, diplomate français à la retraite qui dénonce entre autres les politiques françaises et anglaises, tout comme celles des États-Unis. Comme vous l’écrivez si justement, il démontre comment ces trois pays ont utilisé et armé les djihadistes pour renverser les gouvernements arabes et dans quelle intention.
    Richard Lupien
    Ormstown

  • Martin Marier - Inscrit 11 novembre 2019 12 h 32

    L'Antiaméricanisme primaire

    M. Saul, comme à l'habitude, semble saluer implicitement la "résistance" du monde arabe à l'hégémonie américaine - certes imparfaite -, mais qui ne se compare nullement aux idéologies passéistes des États faillis cités ici. Que ce soit le Hamas ou le Hezbollah, on retrouve toujours un équilibriste de la pensée pour "saluer" leurs interventions. Imaginons un seul instant que le parti Républicain stipule l'annihilation du Mexique dans son programme, par exemple, cela ne passerait pas une seconde. Sous la plume de M. Saul, le "Parti de Dieu" (traduction littérale du Hezbollah) trouve, à l'encontre d'Israël et de l'antisionisme (qui est un antisémitisme à peine déguisé). Le retrait américain ne changera rien à la donne: ces pays, à l'opposé de l'interprétation totalement délirante de M. Saul, n'ont pas besoin des occidentaux pour s'entretuer. Une seule mention aux articles 1 ou 2 des pays arabes suffit à les liguer "éternellement" les uns contre les autres, galvanisés par un Jihad souvent imaginaire qui, à chaque fois depuis Mahomet, ne fait que confirmer ce que M. Saul passe sous silence: ces oummas sont irrécupérables dans la haine de l'Occident, fiel que l'on retrouve cette cette plume ici.