Les précaires permanents

«Nous avons les moyens, collectivement, de soutenir adéquatement les enseignants», réitère l'auteure.
Photo: iStock «Nous avons les moyens, collectivement, de soutenir adéquatement les enseignants», réitère l'auteure.

Le 1er février marquera l’anniversaire de mes dix ans comme enseignante au collégial. Petites bougies, mes souvenirs Facebook me rappelaient cette semaine ces mots publiés sur la page populaire du collège où j’enseigne : « Spotted à Jennifer B. […] qui parle de Miron avec des galaxies dans les yeux, avec un amour, calme et grand, qui nous fait apprendre. » C’était un an avant mon congé pour épuisement professionnel et dépression majeure.

Le 1er février, je soufflerai les bougies de mes dix ans de précarité comme enseignante de littérature. Or, j’enseigne de moins en moins la littérature et de plus en plus le français à titre de chargée de cours. Je n’y vois pas de rétrogradation ; la classe est d’abord un lieu d’échange, de fraternité, d’amour : de la langue, de la lecture, de la culture. La magie de l’apprentissage et de l’enseignement opère au programme ordinaire comme à la formation continue et je me dévoue également, que j’enseigne l’accord du participe passé, l’enchâssement de la subordonnée ou encore La marche à l’amour.

Les cégeps ont connu une baisse généralisée de l’effectif étudiant depuis 2011. La formation continue, qui assure notamment l’accueil des nouveaux arrivants dans le programme Tremplin DEC, se porte bien, engrangeant même des surplus. Ce sont les enseignants en mal de travail au programme ordinaire qui y assurent un enseignement de qualité… pour la moitié du salaire.

En vérité, les chargés de cours donnent aussi bien souvent les mêmes cours qui sont offerts au programme ordinaire, les soirs ou l’été… pour la moitié du salaire. Ils n’ont pas droit aux vacances, non plus aux congés de maladie, non plus aux avantages. Un enseignant qui devient chargé de cours l’espace d’une session et qui a le malheur de tomber malade au cours de celle-ci ne touchera pas les prestations d’invalidité pour lesquelles il cotise depuis deux, cinq, dix ans. Il devra aussi cuver seul sa douleur, ayant perdu le droit aux assurances et donc au secours d’une aide professionnelle, qu’il n’aura pas le moyen de s’offrir.

Pour ajouter l’insulte à la blessure, on nous refuse souvent le droit à l’assurance-emploi, même lorsqu’on est plusieurs mois sans travail ou que l’on connaît une baisse significative de notre revenu. On accuse le logiciel de paye : peu importe le temps travaillé, la paye sera étalée sur six mois. Je ne vous dis pas le cauchemar qu’occasionnent les remplacements de courte durée. Il y a toujours quelques profs pour ramasser les miettes, qui doivent accepter des fractions de tâche, des remplacements de dernière minute, des horaires impossibles. Bien sûr, on a toujours la possibilité de refuser, avec la menace de se faire dépasser sur la liste d’ancienneté.

Historiquement, le chargé de cours était le plus souvent un professionnel aguerri qui donnait un cours çà et là. Le portrait type du chargé de cours en 2019 se précise : ils ont la fin trentaine ou la quarantaine, des enfants, une hypothèque et une santé mentale mise à rude épreuve par la pérennisation de leur précarité. Nous sommes en droit de nous demander à qui profite celle-ci.

Comme chaque session depuis cinq ans, j’ai été avisée qu’on n’aurait pas de travail pour moi à l’hiver. On s’habitue à vivre sur la corde raide. Bien sûr, nous sommes de plus en plus nombreux à tomber au combat. Les médecins ont délaissé les diagnostics d’épuisement professionnel pour y préférer celui de « troubles de l’adaptation ». C’est effectivement le terme idoine pour désigner les effets délétères d’une précarité érigée en tant que système, système malade auquel nous refusons de nous adapter.

Nous sommes nombreux, parmi les précaires de l’enseignement, à nous réunir pour chercher des solutions. Les négociations qui approchent font d’ailleurs la part belle à la problématique de la précarité. Il faudra alors s’attaquer à l’éléphant dans la pièce et revoir le financement des cégeps et universités, principal responsable de cette précarité systémique.

Nous avons les moyens, collectivement, de soutenir adéquatement les enseignants. Nous avons le devoir de mettre en place des conditions favorables pour laisser nos enseignantes et enseignants faire ce qu’ils font de mieux, d’après les beaux mots d’Yvon Rivard : aimer, enseigner.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

4 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 6 novembre 2019 10 h 18

    Traiter les professeurs comme des esclaves est inhumain et injustifiable.

    L'exploitation systémique des professeurs précaires, chargés de cours est scandaleuse. Les collèges et les universités traitent ces professeurs à temps partiel comme des esclaves sans ni bénéfices ni jours de congé. C'est honteux.
    Le nouveau gouvernement avec ses intentions louables de justice sociale devrait rectifier le sort misérable de ces êtres humains qui se donnent âme et coeur à leurs étudiants.

  • Georges Berrier - Abonné 6 novembre 2019 10 h 55

    Tellement vrai

    Enseignant au collégial depuis près de 20 ans, toujours précaire (que cela soit à la formation ordinaire ou continue).
    Je ne recherche pas la permanence et s'il n'y a pas de tâche pour une session au régulier ou pas de départ de programme à la formation continue, je comprends tout à fait qu'on ne m'engage pas. Un permanent serait déclaré en mise en disponibilité (MED) et continuerait de conserver ses droits et salaire en tout ou en partie ou serait contraint d'accepter d'aller enseigner temporairement dans un autre cégep. Mon but n'est pas d'opposer les profs précaires aux enseignants permanents, on est tous dans le même bateau. Il s'agit de contextualiser la problématique spécifique du chargé de cours à la formation continue.
    Le noeud du problème et que je trouve difficile à accepter, comme le souligne très justement l'auteur, c'est le fait qu'en tant que chargé de cours on n'ait pas de droit de base comme tout autre métier : vacances, maladie, etc.
    La rémunération est à l'heure. Le temps de préparation et de correction est à notre charge, on est payé le temps que l'on dispense notre cours. On ne peut pas s'arrêter, sinon on n'est pas payé, donc pas de vacances possible, sauf contraint car il n'y a pas de cours pendant les fêtes de fin d'année et les deux semaines de la construction. Donc, on touche un dernier salaire fin décembre et le prochain sera versé fin janvier, le temps de redonner des cours pendant deux semaines début janvier.
    C'est plus difficile d'apprécier des vacances quand on n'a pas de salaire, surtout quand on est mono.
    Enfin, on pourrait se dire que l'enseignant n'a qu'à donner 37.5h de cours, voilà tout, mais c'est impossible au niveau de la charge, à moins de rechercher l'épuisement professionnel ou bien de le faire, mais au détriment de la qualité des cours fournis aux étudiants. À partir de 20h de cours, on est comme en pleine charge: pour 1h de cours donné, en général on évalue à 2h au minimum le temps de préparation et de correction.

  • Loyola Leroux - Abonné 7 novembre 2019 09 h 28

    L’épuisement ‘’professionnel’’ et être à sa place

    Nous ne pouvons que compatir avec la misère humaine et la maladie, mais ne faut-il pas reconnaitre que, des quatre niveaux d’enseignement au Québec, celui de prof de cegep est le plus chouchouté.

    J’ai vécu dans le monde des cégeps pendant plus de 50 ans, et compte tenu des conditions de travail, plus qu’avantageuses, ne faut-il pas reconnaitre que certains ne sont pas à leur place dans cette vocation ? Un individu peut, à l’occasion, etre débordé de travail, comme après la remise des travaux de session, quelques semaines par année, mais celui qui est toujours fatigué, stressé, épuisé, et j’en ai connu quelques-uns, ne devrait-il pas trouver un emploi qui lui convienne mieux au lieu d’étaler son mal de vivre sur la place publique ?

  • Pierre Lincourt - Abonné 7 novembre 2019 21 h 00

    Texte convaincant

    Le texte est d'autant plus convaincant que l'auteure a écrit «Pour ajouter l’insulte à la blessure» et non l'insulte à l'injure, calque de «add insult to injury», que l'on entend et lit trop souvent.
    D'autres options sont proposées et l'expression anglaise serait elle-même un calque de l'expression latine
    injuriæ contumeliam addere
    https://www.btb.termiumplus.gc.ca/tpv2guides/guides/chroniq/index-fra.html?lang=fra&lettr=indx_autr8BKE-TUZytps&page=9AB8O_r7T1O4.html

    Pierre Lincourt