Rebrousser chemin sur l’âge légal de consommation du cannabis

La prohibition n'empêchera pas les jeunes d’avoir accès au cannabis, estime l'auteur.
Photo: Martin Bernetti Agence France-Presse La prohibition n'empêchera pas les jeunes d’avoir accès au cannabis, estime l'auteur.

Monsieur le Ministre Lionel Carmant,

Permettez-moi, dans un premier temps, de souligner votre expertise particulière en neurologie, qui a certainement inspiré vos récentes actions ministérielles. Vous avez à maintes reprises souligné la problématique de la nocivité du cannabis chez les jeunes, et chez les personnes ayant des prédispositions génétiques à la schizophrénie notamment.

L’objectif que vous aviez en tête me semblait clair et vous le traduisiez bien dans cette allocution : « Lorsqu’il est question du cannabis, mon jugement est guidé par une seule chose : la protection de la santé des jeunes, en retardant la première consommation le plus possible, et surtout en évitant de banaliser son usage. »

Vous m’avez toutefois grandement déçu dans les moyens législatifs que vous avez utilisés afin de répondre à cet objectif, soit en interdisant la possession, la vente et l’accès aux succursales de la SQDC aux personnes âgées de 18 à 20 ans inclusivement. Croire que le cannabis cause des dommages physiques et psychologiques est une chose, croire que la prohibition empêche les jeunes d’avoir accès à ce produit en est une autre !

L’exemple portugais

Le problème de la guerre à la drogue est qu’aucune société n’a réussi à enrayer ses sources d’approvisionnement illicites. Logiquement, restreindre l’accès à un produit nationalisé dans un tel contexte revient à encourager les jeunes de 18 à 20 ans inclusivement à fréquenter le marché noir.

Vous auriez peut-être eu intérêt à prendre des notes sur l’expérience portugaise en matière de contrôle des drogues. Imaginez-vous donc que le Portugal a décriminalisé toutes les drogues sur son territoire. Et pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, la consommation de substances illicites a diminué chez les jeunes portugais.

Pourquoi ? Entre autres parce que le sentiment de rébellion qui menait les jeunes vers la consommation a été éliminé par des politiques de santé publique tolérantes (éclipsant votre argument sur la banalisation). Entre autres, aussi, parce que cette ouverture a permis de démocratiser l’accès à des ressources de santé publique multiples, d’encourager la sensibilisation, de promouvoir la réinsertion sociale d’individus ayant des problèmes de dépendance, etc.

À l’inverse, les politiques répressives poussent les individus à se cacher, à éviter de chercher de l’aide et à se sentir honteux de leur consommation. Les politiques répressives encouragent également le maintien du marché noir que la nationalisation vise techniquement à combattre puisque ce marché aura alors le monopole des jeunes.

De plus, la qualité des produits du marché noir n’étant pas surveillée, ce sont des risques supplémentaires que les jeunes prendront en modifiant leur source d’approvisionnement, auxquels s’ajoutent les risques de violence, beaucoup plus élevés dans un contexte d’activités illicites. Bref, le dépôt de votre dernier projet de loi ne diminuera aucunement l’accessibilité du produit pour les jeunes. Il ne fera que modifier leur source d’approvisionnement, les poussant à se tourner vers une option beaucoup moins sécuritaire.

Déjudiciarisation

Je le répète, loin de moi l’idée de fustiger vos nobles intentions. D’ailleurs, votre projet de loi contient certaines mesures intéressantes, notamment l’article 10 qui interdit à la SQDC d’exploiter un point de vente à moins de 250 mètres des établissements d’enseignement professionnel, collégial et universitaire. Reste que, dans son ensemble, le projet de loi 2 fera plus de mal que de bien.

Globalement, notre société aurait intérêt à suivre la stratégie de réduction des méfaits adoptée par d’autres pays (les exemples de l’Italie et de l’Espagne sont très intéressants). La présence de centres d’injection supervisée, les campagnes de sensibilisation, le contrôle de la qualité des produits légaux et des thérapies accessibles pour les individus dans le besoin valent mille fois les vaines tentatives de répression étatique. Je rêve du jour où notre société percevra la consommation de drogues et la dépendance comme des enjeux collectifs de santé publique nécessitant une déjudiciarisation du phénomène.

Dans l’attente de plus amples réformes vers un détachement de notre société de notre bagage culturel judéo-chrétien, je vous prie, Monsieur le Ministre, d’écouter les experts en santé publique, les sociologues, les criminologues et tous les autres acteurs concernés. Prenez la sage, pragmatique et adéquate décision de rebrousser chemin sur la question de l’âge légal minimum de consommation du cannabis au Québec. Toute notre société bénéficiera d’une plus grande ouverture face aux problèmes découlant de l’omniprésence des drogues, ouverture qui permettra une meilleure prise de conscience individuelle.

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3 commentaires
  • Raymond Labelle - Abonné 2 novembre 2019 09 h 08

    Dans ce dossier, le gouvernement fédéral a raison contre le gouvernement du Québec.

    Il est clair que la légalisation effective du cannabis coupe l'herbe sous le pied au crime organisé. Entre 18 et 21 ans, c'est un âge important de consommation. L'auteur explique très bien les autres aspects. Rappelons aussi la volonté du gouvernement d’interdire la culture à domicile pour consommation personnelle, qui a fait appel contre une déclaration d’inconstitutionnalité de cette mesure (détails : https://www.ledevoir.com/societe/564509/cannabis-a-la-maison-quebec-va-en-appeler-du-jugement-de-la-cour-superieure. Le gouvernement invoque le caractère distinct de la société québécoise pour justifier cette interdiction. Je veux bien croire qu’il s’agit de culture québécoise, mais… Il est tout à fait clair que la culture à domicile nuit au crime organisé.

    Les différentes tentatives du gouvernement du Québec et de certaines municipalités de rendre quasi-inopérante cette légalisation en étirant au maximum leur juridiction sont une erreur. Par exemple, interdire la culture à domicile, hausser l'âge minimal de 18 à 21 ans, les contraintes sur les lieux où on peut fumer, etc.

    C’est à cause de ces tentatives de contrainte du gouvernement du Québec et de certaines municipalités que je ferais une distinction entre « légalisation effective » et « légalisation formelle ».

    Que fera le Bloc? Il s'agit de la position du gouvernement du Québec, mais pas d'un consensus de l'Assemblée nationale où l'opposition a voté contre le projet de loi. Je ne connais pas les points de vue des autres partis québécois sur la culture à domicile.

    Oui, c'est de juridiction provinciale, mais il s'agit de saboter l'esprit de la décriminalisation fédérale et de la légalisation initiée par le gouvernement fédéral. Et le Bloc est un parti fédéral. Que fera le Bloc? La défense des "intérêts du Québec" signifie-t-il, dans ce cas, d'appuyer le gouvernement du Québec dans cette démarche?

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 2 novembre 2019 09 h 51

    Proscrire n'est pas une prescription

    J'aimerais néanmoins questionner sur un autre plan, la prescription du ministre Carmant. Comme bon nombre de disciples d'Esculape, le ministre a tendance à considérer son opinion comme celle d'un demi-dieu. Il ferait mieux de se rappeler que la différence entre un médicament et un poison tient bien souvent à la dose comme le disait Paracelse. Aussi, son « médicament » légal administré aux moins de 21 ans appartient à la seconde catégorie, comme le démontre M. Rioux, n'arrêtant pas la contagion de l'usage de cette drogue auprès des jeunes adultes. Mais également, si le Dr Carmant pose un jugement sévère sur les cannabinoïdes (dont il aurait intérêt à nuancer les effets), il ferme les yeux sur un aspect pourtant bien connu et nettement plus grave: la consommation d'alcool éthylique demeure plus dommageable pour la santé que l'usage du cannabis. Pris avec cette contradiction, le ministre s'autorise pourtant deux poids, deux mesures, alors que ses connaissances auraient dû, en toute logique, le conforter dans l'intention d'appliquer la même « médecine de cheval » à la consommation d'alcool chez les moins de 21 ans.

    Il rétorquera du haut de son serment d'Hippocrate que l'interdiction n'est pas une solution pour cette substance, mais que l'éducation, et la prévention sont à prescrire plutôt que la proscription, etc. Si cette approche vaut pour l'alccol nettement plus dangereuse pour la santé que le cannabis, à fortiori, elle le vaut également pour cet usage du chanvre. D'autant plus, qu'on n'a jamais assisté à des décès pour cause d'intoxication de cannabis, alors que pour l'alcool, il n'y a plus de démonstration à en faire depuis Bacchus.

    Aussi à défaut de cohérence, on devrait demander au ministre d'agir avec un peu plus de modestie dans ses diagnostics à l'emporte-pièce.

  • Raymond Ayas - Abonné 3 novembre 2019 17 h 03

    Science ou idéologie?

    «Dans l’attente de plus amples réformes vers un détachement de notre société de notre bagage culturel judéo-chrétien...»
    Aïe aïe aïe.
    La triste réalité du mal-nommé «progressisme» est qu'il vise à déconstruire la société et ses institutions. Les valeurs et la sagesse populaire? un vulgaire bagage culturel, voyons.
    En vérité, les fausses comparaisons avec un pays pauvre (Portugal), la science (ah bon, des statistiques qui remontent combien loin?) et tous ces beaux arguments sur «l'ouverture» et «le pragmatisme» ne sont qu'enfumage et avocasseries.
    L'auteur l'a admis: il est en guerre contre l'autorité, soit la morale judéo-chrétienne. Il ne veut aucune limite.