L’immaturité des Albertains les mènera à leur perte

Jason Kenney (à droite) et son ministre des Finances Travis Toews, lors de l'adoption du budget albertain le 24 octobre 2019
Photo: Jason Franson La Presse canadienne Jason Kenney (à droite) et son ministre des Finances Travis Toews, lors de l'adoption du budget albertain le 24 octobre 2019

Il est toujours désagréable de rabrouer un membre de sa famille. Mais le premier budget du gouvernement Kenney m’inspire cette critique de l’irresponsabilité d’une part appréciable des Albertains, incapables de se libérer du souvenir de l’époque où ils pouvaient flamber des sommes astronomiques d’argent sans penser au lendemain.

Je suis totalement insensible aux plaintes de notre turbulent cousin, que ce soit en matière de péréquation ou en matière de construction de pipelines. Jason Kenney, que j’observe depuis 15 ans et que j’ai côtoyé quatre ans à la Chambre des communes, est un charlatan qui s’est fait élire sur la promesse de livrer le beurre et l’argent du beurre dans son mandat. Le problème est que les citoyens de cette province seront privés des deux, étant donné la crise économique à venir et le maintien très bas du prix du baril de pétrole sur les marchés, assortis aux prévisions irréalistes de ce premier budget.

Le 14 mai 2015, le Comité permanent des finances, dont je faisais partie, et l’Université Carleton organisaient conjointement une conférence sur les répercussions au Canada du prix du baril à 50 $. J’étais totalement sceptique à la perspective d’une remontée du prix à 75 $ d’ici la fin de l’année 2015 promue par des experts canadiens et je l’ai exprimé à la période des questions en appuyant mon point de vue sur l’offre trop abondante de pays largement dépendants de l’or noir. À ma grande surprise, M. Adam Sieminski, actuellement conseiller principal au programme énergie et sécurité nationale du Center for Strategic International Studies, m’interpella en me disant : « M. Côté, nous devons nous parler ! » Non seulement M. Sieminski me donnait raison pour les perspectives d’avenir et pour les causes du maintien du bas prix du pétrole, mais il ajoutait, à raison, le facteur important du retour de l’Iran comme producteur majeur à la suite de l’accord sur le nucléaire iranien.

L’Alberta est actuellement incapable d’accepter le fait que la cause du bas prix de son pétrole sur le marché n’est pas l’opposition de ses méchants cousins canadiens qui refusent le passage de pipelines ou le « pétrole non éthique » de l’Arabie saoudite, mais la production massive et égoïste de son voisin états-unien. L’exploitation désordonnée et dévastatrice, digne des pires épisodes des ruées vers l’or du XIXe siècle, du pétrole de schiste aux États-Unis est un phénomène qui dépasse l’entendement. Et malgré la menace qui pèse sur la santé et la sécurité de millions d’États-Uniens, nous ne voyons pas encore de ralentissement notable du rythme effréné de cette production.

Peter Lougheed avait mis en place l’Alberta Heritage Savings Trust Fund en 1976 pour assurer l’avenir des Albertains. Malgré des revenus de près de 200 milliards de dollars provenant des énergies non renouvelables en 35 ans, le fonds avait une valeur d’à peine 17,3 milliards de dollars en 2014. En comparaison, l’Alaska Permanent Fund affiche une valeur de 55 milliards de dollars en 2016 (pour une population qui représente moins de 20 % de celle de l’Alberta) et le fonds souverain de la Norvège, inspiré de l’idée de Lougheed, vaut 1000 milliards de dollars.

L’héritage de Peter Lougheed a été dilapidé par l’avidité ordinaire de ses successeurs avec la complicité d’une partie des contribuables. Cette gênante avidité a culminé avec les « Ralph Bucks » de 400 $, comparables au « Buck a beer » de Doug Ford ou au « remboursement » des trop-perçus d’Hydro-Québec de François Legault. Le sinistre souvenir de Ralph Klein, un irresponsable qui a poussé sa province à l’imprévoyance, n’a pas empêché 55 % des Albertains de choisir Jason Kenney, qui poursuivra dignement le travail de démolition de Klein. Malheureusement, les plus faibles de la société souffriront énormément de l’irréalisme du pouvoir en place à Edmonton.

Connaissant le catholique fondamentaliste qui s’est installé sur le siège de premier ministre, je vais m’inspirer de la parabole du fils prodigue des Évangiles. L’Alberta ne montre ni le repentir du fils cadet ni le sens du devoir du fils aîné. Cette province va payer le prix fort de son acharnement à s’illusionner.

Espérons que les Albertains ne pousseront pas trop loin l’aveuglement.

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13 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 26 octobre 2019 08 h 29

    Allez vous coucher SVP

    SVP, les néo-démocrates, allez vous coucher. Les gens du Québec vous ont dit non à votre imposture politique le 21 octobre dernier. Ils ne veulent plus rien savoir de vous.

    L’Alberta est productrice de vraies richesses en termes de croissance économique. Tout comme pour la Saskatchewan, ces deux provinces, de façon très conservatrice, ont une possibilité de richesse qui dépassent le 1 000 milliards de dollars chacune à partir de leur réserves pétrolières et gazifières qui sont exportables. C’est cette richesse qui permet aux gens d’ici d’avoir accès à toutes les ressources mondiales pour leur bien-être, même pour nos écoanxieux.

    Bon, que l’Alberta ait choisi de ne pas faire porter le fardeau fiscal à ses citoyens demeurent légitimement leur choix inaliénable. Ce n’est pas aux autres de leur dicter leur façon de vivre. En fait, ils ne demandent pas des paiements de péréquation, c’est eux qui les paient en majorité aux autres. Ce n’est pas le BS des provinces maritimes.

    Plusieurs diront qu’ils ont une possibilité de développer leur développement hydroélectrique, soit environ 10 000 MW qui est rentable économiquement. Oui, mais cela ne procure aucune richesse autre que de procurer de l’énergie propre et verte à ses citoyens. Le Canada, cet accident géopolitique hégémonique d’un ancien empire où le soleil ne se couchait jamais, est un pays pétrolier. Sans cette richesse, il risque de sombrer dans les méandres des pays pauvres.

    Et pour ceux qui disent que l’Alberta ne risque pas de se séparer du ROC, vous devriez réfléchir un peu en prenant exemple sur leur voisin du sud. Les USA sont devenus un pays et pourtant, les gens étaient tous des anglais d’origine qui partageaient la même langue, culture et religion. L’Alberta risque de suivre leurs pas si la situation empire. Vous savez, la richesse économique pour les Anglo-Saxons est très importante. Comme le disait les révolutionnaires américains : « Taxation without reprensentation is tyranny ».

    • Pierre Grandchamp - Abonné 26 octobre 2019 12 h 38

      "En fait, ils ne demandent pas des paiements de péréquation, c’est eux qui les paient en majorité aux autres. Ce n’est pas le BS des provinces maritimes.".
      A ce que je sache, c'est le fonds général du gouvernement fédéral qui assume les paiements de péréquation; auquel les Québécois contribuent pour quelque 23%.....et "le BS des Maritimes" contribue aussi. Ceci étant dit, il y a une autre argumentation: à savoir ce que nous, les Québécois, avons payé pour l'industrie pétrolière, l'industrie automobile...en particulier.En décembre 2018, un intervenant, M. Martel, avait suggéré une réflexion, là-dessus, dans ces pages, sur "Le colonialisme économique canadian"
      https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/543659/le-federalisme-payant

      En conclusion, j'apprécie le point de vue de cet ex-député NPD relié à son expérience.

    • Clément Fontaine - Abonné 26 octobre 2019 15 h 06

      M. Dionne, ce serait plutôt à vous d'aller vous « coucher » avec vos renagines d'extrême droite. Le Parti Populaire de Maxime Bernier n'a pas fait élire le moindre député le 21 octobre.

    • Paul Laberge - Abonné 26 octobre 2019 16 h 10

      J'aime le réalisme de votre expression "accident géopolitique".
      Car le pays de nos ancêtres s'appelait bien le Canada. Ceux qui venaient d’être
      conquis en 1759 s’identifiaient comme « canadiens » depuis un siècle car ils
      habitaient déjà un pays que Jacques Cartier a baptisé "Canada" dans son journal de voyage à partir d’août
      1535. Le parti que Joseph Papineau a dirigé à partir de 1815 s’appelait le parti
      canadien, leur journal de combat s’appelait Le Canadien, la chanson écrite en
      1842 à la mémoire des patriotes déportés s’intitule Un Canadien errant, l’hymne
      O Canada qu’a composé Calixa Lavallée en 1880 s’adressait à l’origine qu’aux
      seuls francophones (il n’ avait pas de paroles anglaises). Et d’ailleurs, comment
      s’appelle le club de hockey montréalais créé en 1909 pour représenter
      spécifiquement les montréalais francophones?
      Le nom du Canada émane du régime français.

    • J-Paul Thivierge - Abonné 26 octobre 2019 17 h 05

      Vous devriez savoir que l'Alberta reçoit depuis plus de 50 ans au delà de 3 G $ en subventions de toutes sortes ;
      technologies d,exploitation plus efficace ? maintien d,emplois, feux de forêts de fort Mac qui réduit la production etc
      De Plus, quand les émissions de carbone vont couter 100 $ la tonne ce sont des dizaines de G $ de frais à payer,
      Selon moi l'Alberta devrait fournir les besoins canadiens uniquement et en réduction par étapes pour encore une trentaine d,années.
      La transition énergétique propre vers l,utilisation plus efficace des énergies renouvelables est urgente et incontournable.
      les extrêmes climatiques meurtriers vont devenir de plus en plus destructeurs et couteux,
      on ne peut pas juste les ignorer et passer rapidement à autres choses ; ce n,est pas un jeu vidéo.

  • Gilles Théberge - Abonné 26 octobre 2019 08 h 55

    C'est simple, laissons-les partir...!

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 26 octobre 2019 09 h 06

    Superbe texte

    Les Albertains sont les bébés gâtés du Canada. Ils en veulent toujours plus.

  • François Beaulé - Abonné 26 octobre 2019 09 h 14

    La bêtise des gouvernements populistes

    M. Côté démontre à quel point les choix faits par les gouvernements successifs de l'Alberta sont irréalistes et dangereux. Ces choix ont été déterminés par l'industrie pétrolière et gazière et affirmés par des politiciens populistes.

    Il faut aussi dénoncer l'actuel gouvernement libéral fédéral qui répète les mêmes âneries après l'élection qui lui a fait perdre sa majorité. MM Trudeau et Morneau, après avoir acheté à coup de milliards un pipeline dans le but d'en tripler la capacité, prétendent que cet achat facilitera la réduction des émissions de GES !

    Au contraire, pour rentabiliser cet achat et la construction d'un nouveau pipeline ayant un débit triple, il faudrait que la consommation de pétrole à l'échelle mondiale se maintienne ou augmente. Ce qui signifierait l'échec du projet de réduction radicale des émissions mondiales pourtant nécessaire afin de stabiliser le climat.

    Il n'y a eu, à ce que je sache, aucun débat à la Chambre des communes précédant l'achat de ce pipeline ni pour la construction d'un nouveau pipeline à même les deniers publics. Le NPD a-t-il une stratégie pour forcer la tenue d'un tel débat lors de la reprise des travaux parlementaires ?

  • Julien Thériault - Abonné 26 octobre 2019 10 h 14

    Néolibéralisme et déclin économique

    Naguère, quand le pétrole valait plus cher, les Albertains prônaient le libéralisme économique. Rien de tel que le libre marché. Ça les enrichissait. Ici, dans l'est, les industries périlitaient à cause, entre autre, de la force du dollar canadien, dopé par la valeur du pétrole. C'est la loi du marché, nous disait-on et et le marché a toujours raison. Maintenant que le marché a changé, ils goûtent à leur propre médecine. Plutôt que de se plaindre, ils devraient remercier leur sacro-saint marché.

    En bon économistes, ils prônaient le désengagement de l'État, la faiblesses des impôts. Plutôt que de financer leurs services publics en payant des impôts et des taxes, ils comptaient sur les redevances liées à une ressource non renouvelable mais jugée inépuisable. Or, même s'il est pratiquement inépuisable, le marché et la simple logique de la vie sur terre ne permet pas de garantir que cette ressource conservera sa valeur indéfiniment. S'ils avaient, comme au Québec, près de 10% de taxe de vente, ils auraient pu conserver leur fonds comme le font les Norvégiens.

    Quant à la péréquation, s'il est vrai que l'Alberta n'en reçoit pas, il est archi-faux de dire qu'elle en paie. Ce sont les contributables de partout au pays qui paient pour ce programme et, en autant que je sache, si vous gagnez 75 000 $, que vous habitiez Montréal ou Calgary, vous payez les mêmes impôts au fédéral. Le gouvernement de l'Alberta ne paie pas d'impôt fédéral et n'envoie pas de chèque au fédéral pour la péréquation.