Rébellions populaires dans le Chili néolibéral du président Piñera

«Tout a commencé à Santiago, avec cette étincelle qui a enflammé le tout: une augmentation de 30 pesos du prix du passage du métro (de 800 à 830 pesos)», rappelle l'auteur.
Photo: Pedro Ugarte Agence France-Presse «Tout a commencé à Santiago, avec cette étincelle qui a enflammé le tout: une augmentation de 30 pesos du prix du passage du métro (de 800 à 830 pesos)», rappelle l'auteur.

Après Haïti et l’Équateur, voilà que c’est au tour du Chili de s’embraser et de connaître des manifestations populaires massives dénonçant les hausses des prix des transports ou du coût de la vie, décrétées par des gouvernements de droite. Et voilà que, comme ailleurs, le gouvernement néolibéral du président Piñera y répond par la répression. Mais à quel prix ?

Tout a commencé à Santiago, avec cette étincelle qui a enflammé le tout : une augmentation de 30 pesos du prix du passage du métro (de 800 à 830 pesos), mais annoncée avec une telle suffisance, et dans un contexte d’exaspération sociale diffus, qu’il n’en fallut pas plus aux jeunes du secondaire pour collectivement occuper le métro et refuser de le payer en sautant allégrement par-dessus ses tourniquets. Et, il faut le noter, avec la sympathie bienveillante de larges secteurs de la population : écho des difficultés grandissantes des classes moyenne et populaire, exaspérées d’un côté par la hausse généralisée du coût de la vie ajoutée à des coupes dans l’éducation et la santé, et de l’autre par la croissance sans frein des inégalités. D’après les chiffres de la CEPAL, en 2017 les 50 % des ménages les plus pauvres ont accédé à 2,1 % de la richesse nette du Chili, tandis que le 1 % le plus riche détenait 26,5 % de la richesse.

La spirale de la répression

Puis, il y a la spirale de la répression policière qui s’enclenche d’abord dans le métro, violente et sans discernement, contre de jeunes élèves aux abois, poussant la population à descendre spontanément dans la rue et à se lancer dans les premiers concerts de casseroles résonnant à l’échelle du pays entier.

Devant ces réactions populaires massives et inattendues, le président Piñera — montant en épingle des actes de vandalisme perpétrés dans le métro de Santiago et des supermarchés de la capitale — va jouer la carte du défenseur de « la loi et l’ordre », exacerbant toutes les tensions existantes. Il déclare pour 15 jours l’État d’urgence dans la région métropolitaine de Santiago et plusieurs grandes villes du Chili. Il décrète aussi, puis reconduit, le couvre-feu à Santiago et d’autres villes du pays. Et surtout, il va faire descendre, en soutien à la police, l’armée dans la rue, responsable désormais du maintien de l’ordre, le tout sous la gouverne du général Iturriaga del Campo, un homme réputé pour sa fermeté et sa fidélité à l’époque au régime du général Pinochet. Le bilan est lourd : avec plus de 20 000 militaires et policiers dans les rues, on comptait déjà le 23 octobre, selon l’Institut national des droits de la personne, 18 morts (dont sept dans des incendies allumés dans des supermarchés, et plusieurs tués par les forces de l’ordre), 269 blessés et 1900 personnes arrêtées.

Un véritable bras de fer

Rien d’étonnant alors si la situation semble dangereusement se tendre, d’autant que le président Piñera, ayant tardé à prendre conscience de l’ampleur d’une contestation sociale se répandant d’un bout à l’autre du pays (il affirmait début octobre que le Chili était « un oasis » en Amérique latine), souffle depuis le chaud et le froid. Après avoir justifié sans vergogne ses politiques répressives (« le pays est en guerre contre un ennemi puissant et implacable »), le voilà maintenant qui appelle à la négociation avec les forces politiques du pays et même « demande pardon » au peuple chilien, mettant en avant, outre l’abandon de la hausse des prix du métro, l’augmentation du salaire minimum et de la retraite ainsi que le gel des tarifs de l’électricité et la réduction du salaire des parlementaires.

Mais sans que cesse pour autant une répression dure et systématique (rappel officiel des réservistes, nombreux cas d’abus et d’arrestations arbitraires, utilisation documentée d’agents provocateurs participant aux incendies et pillages, etc.). Et surtout sans que cela ait empêché les grands mouvements sociaux et les principales organisations syndicales du Chili de paralyser le pays le 21 octobre, puis d’appeler avec succès et pacifiquement à une grève générale très suivie les 23 et 24 octobre, notamment dans les grands ports du pays. Et cela, malgré l’état d’urgence, les couvre-feux et la présence de l’armée dans les rues.

Il se joue donc au Chili un véritable bras de fer dont, à l’heure actuelle, il est bien difficile de prédire le résultat exact. Sauf que, cette fois-ci, ce bras de fer prend des dimensions insoupçonnées et redoutables. Comme si, dans la mémoire du peuple chilien, se réfractaient soudain 46 ans de vie sociale et politique et qu’on se retrouvait d’un seul coup en 1973 face aux formidables aspirations de justice sociale de l’Unité populaire de Salvador Allende, pourtant étouffées dans le sang par le régime militaire du général Pinochet. Laissant voir se rouvrir toutes les blessures du passé, toutes les pesanteurs, mais aussi les indéracinables espoirs d’une histoire qui n’en finit pas de se rappeler à la mémoire des vivants d’aujourd’hui.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 25 octobre 2019 09 h 41

    Merci

    Je trouve cet article intéressant. Il rejoint un article paru hier dans The Guardian :
    https://www.theguardian.com/commentisfree/2019/oct/24/democracy-chile-protesters-pinera-pinochet

    Or l’un et l’autre s’opposent à la rubrique rose-bonbon de Wikipedia qui présente le Chili comme un pays prospère, modèle économique pour l’Amérique latine. Tout ou plus est-il caractérisée par des grands écarts des revenus, nous dit-on.

    Cette opinion est partagée par la CIA Word Facebook, d’habitude plus objective qu’on pense.

    Contrairement aux reportages superficiels de Radio-Canada (qui se limitent à relater les protestations), le texte te M. Mouterde nous aide à comprendre _pourquoi_.

    Mais j’inviterais l’auteur (qui est un expert à ce sujet) à revenir à la charge et d’écrire un texte qui approfondit, justement, les causes de cette révolte et de moins insister sur le récit des événements de ces derniers jours.

  • Jean-François Trottier - Abonné 25 octobre 2019 09 h 45

    Néolibéral???? Pantoutte!!

    Pinera n'a rien de "néolibéral". C'est un "bon vieux" carnassier catho rigide "Deu et mon droit" comme il y en a eu tant en Amérique du Sud dans la lignée de Peron et Pinochet.

    Les compagnies qui possèdent la terre et les mines sont, dans leur pays d'origine, "néolibérales". Elles croient aux beautés de marché libre et à son autorégulation et leurs patrons y gagnent à tout coup. Au Chili elles ont un valet très obéisssant, imbu de sa petite morale, qui leur sert de police. On est loin du marché libre et de l'autorégulation, c'est la puissance de l'État qui garantit leur richesse.
    Ailleurs ces compagnies sont contre l'État, non? Oui.

    Faudrait que l'on cesse de tout confondre. C'est vraiment important parce que sinon on finit par tout mettre dans un même panier et considérer qu'il faut faire exactement le contraire pour bien faire, ce qui est archi-faux.

    Faire le contraire, c'est faire la même chose à l'envers. Stupide et dangereux.

    On ne peut pas parler du même souffle de néolibéralisme et de la répression sanguinaire d'un autocrate borné. Oui, l'un et l'autre se côtoient, et alors?

    Pinera n'est pas néolibéral. Il serait "de gauche" qu'il utiliserait les mêmes méthodes barbares. On le voit au Vénézuela.

    Le néolibéralisme n'exerce que la liberté de marché, et laisse aux autres les "petits" problèmes de pression sociale intolérables qu'il cause.

    Ne pas faire la nuance, c'est se condamner à répéter le mêmes schémas dans une roue qui ne fera que tourner dans l'autre sens.
    Oui, vraiment stupide.