La répression de la nation catalane

«Madrid a répondu à l’action politique pacifique catalane avec ses juges — qui ont emprisonné les leaders catalans pour plusieurs années», souligne l'auteur.
Photo: Emilio Morenatti Associated Press «Madrid a répondu à l’action politique pacifique catalane avec ses juges — qui ont emprisonné les leaders catalans pour plusieurs années», souligne l'auteur.

Les constitutions n’ont pas de clause de sécession, car les États veulent se conserver. L’Espagne n’y fait pas exception. Que l’Espagne refuse la sécession de la nation catalane, cela va de soi, mais pas pour des raisons constitutionnelles : c’est une question de pouvoir. Les nations minoritaires doivent donc se mobiliser et imposer politiquement leur droit à l’autodétermination.

Le Québec n’a pas demandé à Ottawa le droit de faire un référendum. Il s’est mobilisé et a organisé de manière pacifique et démocratique deux référendums populaires.

Certains États, comme le Canada, ont une tradition démocratique libérale plus longue, sont plus tolérants envers leurs nations minoritaires et permettent des référendums indépendantistes, qu’ils comptent remporter en jouant l’argument de la peur de l’inconnu. Ottawa n’a pas utilisé ses tribunaux, en 1980 et 1995, mais a mis tout son poids dans la balance pour faire pencher le vote du côté du statu quo.

On a dit que le référendum indépendantiste catalan était anticonstitutionnel. Or, la Constitution espagnole est muette sur cette question. Elle mentionne bien « l’unité indissoluble de la nation espagnole », mais ce genre de clause typique ne peut être traité sous le seul angle judiciaire. La relation entre une nation majoritaire, au contrôle du puissant État central, et une nation minoritaire est un problème qui doit se régler politiquement. D’autant plus qu’une constitution est un traité de paix, qui fige les rapports de pouvoir au moment de son adoption et qui incarne les intérêts et la vision du groupe majoritaire.

La Constitution d’Espagne de 1978 a été adoptée dans le contexte de fin du régime fasciste de Franco et d’une menace insurrectionnelle des généraux franquistes. Elle met l’accent sur l’unité de la nation espagnole et la primauté de la langue nationale castillane pour apaiser les forces réactionnaires. Que le groupe majoritaire castillan se conçoive comme appartenant à une seule nation espagnole, grand bien lui fasse. Mais que ce groupe majoritaire affirme aussi que tous les autres groupes nationaux doivent s’identifier à lui, lui être loyal, parler sa langue, taire leurs revendications nationales et accepter une fois pour toutes le nouvel ordre constitutionnel, voilà bien une injustice qui se drape dans le discours vertueux du droit.

Sous Franco, les Catalans ont été durement réprimés : leur langue et leur culture étaient bannies de l’espace public et leur gouvernement, exilé. La Constitution de 1978 leur redonnait leurs droits linguistiques, culturels et politiques. Devant la menace représentée par les forces franquistes, cette constitution représentait un gain à court terme pour la Catalogne, mais s’avérait insuffisante à long terme.

Le statut d’autonomie de 2006 reconnaissait la nation catalane et son gouvernement, qui existaient légitimement bien avant 1978, et lui accordait une plus grande autonomie. Comme il répondait aux revendications catalanes, un faible pourcentage de la population se déclarait indépendantiste. La campagne menée contre ce statut par les forces politiques conservatrices, couronnée par son invalidation en 2010 par le Tribunal constitutionnel, explique la montée fulgurante de l’indépendantisme catalan.

Face à cette crise, les élites de Madrid ont fait la sourde oreille aux demandes catalanes de dialoguer ou de pouvoir enclencher un référendum sur l’indépendance. Les Catalans étaient condamnés à accepter en silence cette injustice.

Le référendum catalan de 2017 était donc une réponse politique normale face à ce blocage. Comble d’injustice, Madrid a répondu à l’action politique pacifique catalane avec ses juges — qui ont emprisonné les leaders catalans pour plusieurs années — et ses policiers — qui matraquent un peuple pacifique. Madrid a aussi procédé à la dissolution et à la mise sous tutelle du gouvernement régional de Catalogne, qui était démocratiquement élu et s’était engagé auprès du peuple catalan à mettre en place un référendum sur l’indépendance de l’État-région.

L’État espagnol bafoue le droit à l’autodétermination des Catalans et s’enferme dans une interprétation rigoriste de sa constitution. Pendant ce temps, les États occidentaux, comme le Canada, s’enferment dans un silence complice.

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