Sauver la planète une tétée à la fois?

«De tout temps les mères ont été soumises à de multiples injonctions concernant l’alimentation de leurs nourrissons», estime l'auteure.
Photo: iStock «De tout temps les mères ont été soumises à de multiples injonctions concernant l’alimentation de leurs nourrissons», estime l'auteure.

Cette semaine, Le Devoir nous apprenait que, selon une étude publiée dans le British Medical Journal, « inciter et aider les femmes britanniques à allaiter permettrait de réduire les émissions de carbone qu’induisent entre 50 000 et 77 500 voitures par année » et que « l’empreinte écologique de l’allaitement est minime, voire nulle, comparativement à celle des préparations de lait maternisé dont la production contribue à la dégradation de l’environnement et aux changements climatiques ». C’est donc faits à l’appui que les femmes sont encouragées à utiliser leur « superpouvoir », celui de produire du lait, pour sauver la planète. Un geste à la fois, une tétée à la fois. Vraiment ?

Les préparations pour nourrissons sont un aliment de base. Même si les Québécoises privilégient l’allaitement dans une très grande proportion (89 %), il demeure qu’elles sont peu nombreuses à le faire exclusivement (19 %). De nombreux parents québécois utilisent donc des préparations pour nourrir leur enfant. Il ne s’agit pas de faire ici l’apologie de cette industrie qui a soulevé son lot de critiques ces dernières années, principalement à cause de ses techniques « agressives » de commercialisation. Il ne s’agit pas non plus de nier l’existence des déchets produits par cette industrie lucrative qui doivent faire l’objet d’une réglementation plus musclée. Il s’agit seulement de rappeler que le « lait en poudre » est un aliment quotidien essentiel à la survie de plusieurs enfants.

Renouveler le discours

Inciter les femmes à allaiter n’a rien de nouveau. Depuis près de 20 ans, les femmes sont encouragées par les autorités médicales et de santé publique à exclusivement allaiter leur nourrisson durant les six premiers mois de leur vie, puis jusqu’à deux ans avec l’ajout d’aliments complémentaires. L’argument « des bienfaits de l’allaitement pour assurer le développement optimal de leur enfant » est au centre de ce discours, dont les dérives ont maintes fois été soulignées par de nombreux chercheurs (surestimation dans le discours des bienfaits de l’allaitement ; culpabilisation des mères ; absence de prise en compte de la diversité des expériences selon les positionnements sociaux — genre, classe, groupes racisés, âge, handicap). L’argument environnemental, qui ne date pas d’aujourd’hui mais qui reprend du galon à cause du contexte actuel, vient donc ajouter de l’eau au moulin d’un discours de promotion de l’allaitement déjà bien vigoureux. Si bien que, maintenant, en plus d’allaiter pour le développement et le bien-être de leur enfant, les femmes seront incitées à allaiter pour sauver la planète, rien de moins !

Sauver la planète par amour !

À défaut de situer l’injonction d’allaiter dans un contexte global, la solution proposée dans l’éditorial du BMJ pour réduire les GES renvoie à une responsabilité individuelle, à l’idée que chaque geste compte et que les femmes devraient allaiter parce qu’elles ont la capacité physiologique de le faire et qu’elles sont « par nature » des humains altruistes. Elle renvoie les femmes à leur corps sans tenir compte des contextes sociaux et des inégalités sociales.

En fait, l’injonction d’allaiter pour « l’amour de la planète » s’ajoute à la longue liste de ce qui est attendu des femmes. Elle s’ancre dans une représentation idéalisée de la maternité, dont les déclinaisons sont de plus en plus sophistiquées et qui, pour s’exécuter, implique notamment la mobilisation et l’appropriation du corps et du temps des femmes. Sous peine de sanctions sociales, les femmes, devenues mères, sont encouragées à prioriser les besoins de leurs enfants tout en étant performantes au boulot, en cuisinant de bons petits plats maison — de préférence bio et zéro déchet —, en continuant d’assumer plus de tâches ménagères que leur conjoint et en « prenant soin » de leur corps et de leur santé mentale. Une tarte aux pommes bio avec cela ?

De tout temps les mères ont été soumises à de multiples injonctions concernant l’alimentation de leurs nourrissons. Ces dernières années, l’acte de nourrir est devenu la mesure de la mère. Force est de constater qu’en 2019, nous en sommes toujours à un argument près pour réduire l’espace de liberté des femmes et pour consolider les inégalités de genre.

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