L’école privée n’est pas à blâmer

«Les enseignants doivent se sentir soutenus et valorisés», insiste l'auteur.
Photo: iStock «Les enseignants doivent se sentir soutenus et valorisés», insiste l'auteur.

En lisant récemment dans Le Devoir que notre système scolaire se classe bon dernier sur l’échelle de la justice sociale, et au moment où Québec s’apprête à démanteler les commissions scolaires, je présente humblement mon témoignage en guise de piste de réflexion.

J’enseigne dans l’un des plus prestigieux collèges privés de Montréal depuis bientôt quatre ans. Et pourtant, j’ai fréquenté une très modeste école publique de Trois-Rivières. Milieu peu scolarisé, famille disloquée, adolescence plus que difficile : l’éducation publique m’a certainement sauvé du naufrage. Elle m’a permis de me faufiler du cégep au collège militaire, de la littérature à la philosophie, pour aboutir à l’enseignement au secondaire. Parcours ironique d’un jeune homme qui détestait l’école. Et qui aujourd’hui enseigne dans une école privée. Honte à moi !

Vraiment ?

Après des études de deuxième cycle en littérature et en philosophie, je fus pris par l’envie de transmettre aux jeunes le savoir qui m’avait sauvé. Mais n’enseigne pas qui veut dans ce « système »… Dépourvu du brevet d’enseignement, j’ai dû subir, pendant trois ans et demi, la maîtrise « qualifiante » offerte à temps partiel depuis quelques années. L’horreur ! Que de temps perdu ! Que de sectarisme !

Enfin, j’ai tenu bon. Puis, deux stages non rémunérés dans des écoles publiques m’ont permis de mesurer la terrifiante réalité des enseignants du « système » public. Aucune valorisation. Très peu de soutien. Une énorme machine administrative qui déshumanise le rapport à l’école. Et, je dois le dire, des enseignants pas toujours motivés, souvent blasés, presque toujours étouffés par l’anxiété et souffrant très souvent d’une formation disciplinaire très lacunaire. Mais il va sans dire que les écoles publiques comptent aussi parmi leurs rangs des enseignants chevronnés qui changent le monde un élève à la fois.

Enfin, c’est à ce moment qu’une alerte d’emploi a surgi dans ma boîte de réception. Une entrevue, et je fus engagé. Du jour au lendemain, j’étais devenu un enseignant. Et j’étais parmi d’autres enseignants au parcours atypique, des gens avec plusieurs diplômes, qui valorisent la culture et le savoir ; des gens qui me considéraient déjà comme leur égal. Ainsi l’école privée me donna accès à un bureau personnel, à du soutien administratif, à une source de valorisation constante et à des moyens concrets pour atteindre mes objectifs pédagogiques. Allais-je refuser cette chance inouïe pour éviter d’encourager un système à deux vitesses ? Allais-je plutôt m’entêter à passer par l’enfer de la suppléance, de la bureaucratie et des tâches d’enseignement ridicules que l’on offre aux nouveaux enseignants ? Non, merci.

À vous qui avez du pouvoir : si vous voulez que l’école publique rivalise avec l’école privée, donnez-lui les moyens de le faire. Cela commence par des enseignants passionnés qui se sentent soutenus et valorisés. Que ces professionnels de l’éducation deviennent réellement une élite culturelle ! Et qu’ils soient fiers, comme je le suis, d’enseigner dans leur école. Pour cela, il faut décentraliser le « système ». Suivez le modèle norvégien et donnez davantage de pouvoir aux écoles. Et valoriser les études ne ferait pas de mal : comment est-ce possible qu’un enseignant qui a 20 ans de scolarité ne puisse accéder in fine à un meilleur salaire qu’un simple bachelier ? Je n’y comprends rien.

Non, selon moi, le problème du « système » ne réside pas dans les écoles privées, mais dans le sectarisme pédagogique des facultés d’éducation, dans la mauvaise formation des maîtres, dans le sous-financement du réseau public et dans la déshumanisation de l’appareil administratif des commissions scolaires.

Mais qui suis-je pour juger ? Je ne suis après tout qu’un enseignant…

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