Hommage à Renée Noiseux-Gurik

Le collège Lionel-Groulx en 1985. Renée Noiseux-Gurik y a passé 35 années à défendre le théâtre et la culture, à former acteurs, techniciens et scénographes.
Photo: Inventaire des biens culturels Le collège Lionel-Groulx en 1985. Renée Noiseux-Gurik y a passé 35 années à défendre le théâtre et la culture, à former acteurs, techniciens et scénographes.

Renée Noiseux-Gurik (décédée le 14 septembre) est née, comme ma mère, à une époque encore conservatrice à bien des égards, où les femmes devaient se marier pour devenir épouse. Puis elle est devenue adulte à ce moment charnière où les femmes commençaient à s’émanciper, par l’éducation entre autres, mais où la place qu’elles se faisaient devait être gagnée de chaude lutte.

Quand elle est enfant, sa mère la surnomme cyclone ou tornade tant elle est remuante ; pleine d’imagination aussi puisque Renée nous racontait que sa mère lui reproche : « Cesse de parler toute seule, Renée ! »

Elle nous racontait que, jeune fille, elle aime aller patiner sur l’une des patinoires extérieures du quartier Notre-Dame-de-Grâce des années 1940.

Elle nous racontait que, jeune femme, elle aime follement aller danser dans les nuits chaudes du Montréal des années 1950.

Elle suit un cours de secrétaire pour acquérir son indépendance. Puis elle décide d’étudier à l’Institut des arts appliqués de Montréal, où elle obtient un diplôme de décoratrice. Elle décide ensuite d’étudier à la nouvelle École nationale de théâtre du Canada, dont elle devient l’une des premières diplômées en scénographie.

Elle racontait que, lors des étés passés à Stratford, en Ontario, étant la seule personne bilingue, elle traduit de l’anglais vers le français pour ses camarades unilingues, puis du français vers l’anglais…

Scénographe, elle conçoit de nombreux décors et costumes. On lui demande de participer à la création d’une nouvelle école de théâtre qui deviendra L’Option théâtre du cégep Lionel-Groulx, à Sainte-Thérèse, programme qu’elle dirige de nombreuses années et où elle passe 35 années à défendre le théâtre et la culture, à former acteurs, techniciens et scénographes.

Certains de ses anciens étudiants se souviennent de ses exigences élevées, de sa rigueur et de sa discipline, comme cette femme que j’ai rencontrée par hasard, qui faisait une belle carrière, mais qui avait trouvé éprouvants les trois ans de sa formation ; mais d’autres, nombreux, se rappellent avec bonheur ces années de formation, sachant que cette femme généreuse, avec ses connaissances historiques vastes, pouvait leur ouvrir un monde jusque-là ignoré. Et plusieurs sont devenus des amies fidèles.

Sans la moindre formation universitaire, elle s’était pourtant acquis le respect d’éminents chercheurs en théâtre, grâce notamment à sa persévérance et à sa minutie dans la quête d’informations historiques sur ce sujet qui fut sa passion.

De mon côté, j’ai eu la chance incroyable d’être, pendant des années, sa compagne spectatrice alors qu’elle me permettait de profiter du privilège des nombreuses invitations au théâtre que lui conférait son rôle de juge à la défunte Académie de théâtre ou alors qu’elle siégeait au Conseil des arts de la communauté de Montréal. Ces soirées furent pour moi une école, car elle était toujours prête, à mettre dans son contexte une pièce et son auteur, heureuse de partager ses lumières, de me faire remarquer des éléments de scénographie qui m’avaient échappé, jeux dans l’espace, objets, décors, éclairages, couleurs…

Ces derniers mois, elle devenait, à l’image du roi Béranger Ier, une femme dont l’univers perdait petit à petit des parcelles, son monde se rétrécissant lentement, la faille de son mur s’élargissant sans cesse. Si j’évoque ici le héros de la pièce Le roi se meurt, de Ionesco, c’est qu’elle avait scénographié l’une des pièces de cet illustre auteur, Les chaises, et qu’elle avait gardé chez elle, en souvenir, une chaise sur laquelle Ionesco lui-même s’était assis lors de son passage à Montréal. Car ainsi était Renée Noiseux-Gurik : sa table était toujours ouverte à quiconque, de l’humble étudiant au grand écrivain. Et l’on ne saurait énumérer tous ceux qui partageaient avec elle la passion du théâtre et qui ont trouvé la porte de sa maison ouverte.

Nombreux sont ceux et celles qui n’auront pas su le rôle que cette femme aura joué dans l’histoire de la scène au Québec des années 1960 jusqu’au début de ce siècle ; c’était un rôle à la fois modeste et essentiel, un rôle qui n’attire guère les feux de la rampe, mais dont les effets pourtant réels perdureront.

Adieu Renée, adieu Madame Gugu, adieu Madame Noiseux, adieu.

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1 commentaire
  • Gilbert David - Abonné 30 septembre 2019 08 h 04

    Respect, Renée Noiseux-Gurik!

    Merci pour votre témoignage vibrant qui souligne la disparition d'une des grandes figures du théâtre contemporain au Québec. Son action de pédagogue, son humanisme critique et sa générosité proverbiale auront été une invitation à perpétuer son exemple. Je salue de tout mon coeur la vision que nous lègue cette chercheuse méconnue, mais je me réjouis du fait que ses écrits restent afin d'inspirer les générations futures.