Salut Falardeau

Pierre Falardeau lors d'un rassemblement sur la souveraineté au Medley en décembre 2001
Photo: Éric Saint-Pierre Le Devoir Pierre Falardeau lors d'un rassemblement sur la souveraineté au Medley en décembre 2001

Salut Pierre.

Non, on ne se connaît pas personnellement. Mais comme je te considère comme mon frère, mon compatriote, et que tu me manques, tu me permettras.

 

Ça fait maintenant dix ans que tu es parti. Si tu voyais ça…

La lutte ? Quelle lutte ? « Vous êtes lutteur ? Entraîneur ? Arbitre ! », disait Gratton au gars dans l’avion.

Il n’y a plus de lutte, Pierre, il ne reste que des arbitres, des messieurs pis des « madames » qui commentent ce qui ne se passe pas, ce qui a déjà été, ce qui aurait pu être, ce qui aurait dû arriver. C’est décourageant sans bon sens.

La lutte pour l’indépendance du Québec a lâchement été tablettée, devenue aujourd’hui une mince affaire de fonctionnaires, du vieux souvenir made in Quebec tout poussiéreux des années passées, des douleurs ensevelies, pas du tout guéries, à peine soignées, que tolère encore, et lamentablement, ce peuple endormi. Car oui, l’ami, notre peuple dort toujours au gaz, « cacanadien » et les autres.

« Y est où le monde ? », t’insurgeais-tu, il y a de cela quelques années. « Ils doivent être chez Ikea », tu répondais toi-même. Ils sont encore là, chez Ikea, au Dollarama, Walmart, etc. Sinon, ils ont les yeux rivés sur leur téléphone vraiment intelligent, leurs « suiveux », leur Netflix, leur maudit « livre à faces » insupportable, égocentrique, narcissique… Si tu voyais ça, mon vieux, c’est horripilant sans bon sens.

Notre grand projet de nous donner un pays a été réduit à un vague dossier qui embaume le cèdre et les boules à mites quelque part, survivant frêlement dans les coulisses sombres de la petite politique québécoise, dite « provinciale »…

Le dernier référendum, tu le sais, ça fait maintenant 24 ans. Vingt-quatre, Pierre ! Rien, il ne s’est strictement rien passé depuis.

Et c’est précisément pour cette raison que tu me manques. Notre peuple, confrère, aurait certainement besoin d’une grande gueule indépendantiste comme la tienne pour se faire secouer un brin, se faire botter le derrière… « Sais-tu c’que ça t’prendrait, toé ? C’est d’un bon coup d’pied dans l’cul ! », disait « tendrement » mon père quand j’étais jeune. Il n’avait pas complètement tort.

Notre bon peuple québécois aurait effectivement besoin de se faire brasser la cage fédéraliste… avant que tous les indépendantistes soient rendus à Ottawa.

Mais voilà, notre bon peuple, cher ami, comme tout animal bien dressé, domestiqué, reste dans sa cage. Elle est drôlement confortable, la cage, tu sais. Elle est même jolie, la maudite cage, dorée, reluisante, familière, sécurisante.

Et comme on la connaît déjà très bien, la cage, alors on reste dedans, de peur de voir ce qui se trame dehors, par crainte de découvrir ce qui se passe de l’autre bord du grillage, et surtout, surtout, de peur d’avoir à s’affranchir.

Car à ce moment-là, on serait alors obligé, comme peuple, de sortir de la cage, de se développer des gonades pis une précieuse colonne vertébrale, de se tenir enfin deboutte, une bonne fois pour toutes, de s’impliquer, de se battre, de lutter, de s’émanciper… Et tout ça, eh bien, ça donne le vertige.

Devenir, s’assumer, être fier, autonome, indépendant, avoir une identité claire et propre à nous, tout ça, dans la tête de bien des humains, je ne t’apprends rien, c’est immense, gigantesque, incommensurable. Ça semble même, par moments, une tâche colossale, une mission insurmontable.

Alors on préfère encore la cage. On préfère encore, comme peuple, rester à genoux, dans notre marde.

Oui Falardeau, c’est toujours à vomir, icitte, dans ce presque-pays, malheureusement.

À plus, camarade.

 
 

Extrait de Les boeufs sont lents mais la terre est patiente:

« Moi, j’écris pour combattre le sentiment d’impuissance qui m’étreint jour après jour. J’écris pour garder le moral. J’écris pour me venger des salopards qui nous racontent des peurs. J’écris pour lutter contre la bêtise et le mensonge médiatisé. […] Quand j’écris, c’est pour partager mon écoeurement. J’écris pour ne pas étouffer dans mes propres vomissures. J’écris pour me libérer de ma haine dévorante. J’écris pour respirer un peu d’air pur dans toute cette marde. »


Pierre Falardeau (1946-2009)

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