Le port du voile et la liberté de conscience

«Le débat concernant la laïcité de l’État ne relève pas de la science: c’est une question politique», affirme l'auteur.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir «Le débat concernant la laïcité de l’État ne relève pas de la science: c’est une question politique», affirme l'auteur.

Dans le cadre du débat sur la laïcité de l’État à l’école, un argument est souvent réitéré : « personne n’a pu prouver jusqu’à présent que le port de symboles religieux portés par des enseignantes violerait la liberté de conscience des élèves » [« En attendant la prochaine dérive », Le Devoir, 30 août 2019]. Le gouvernement a en effet soutenu que la loi 21 avait notamment pour but de protéger la liberté de conscience des écoliers. La conclusion coule apparemment de source : la loi 21, jusqu’à preuve du contraire, non seulement perturbe inutilement l’harmonie sociale, mais le problème qu’elle veut régler est inexistant dans nos écoles publiques.

Le problème avec ce raisonnement est qu’il est illégitime. À quoi pourrait donc ressembler une « preuve » que le port d’un hidjab par une enseignante du primaire ou du secondaire porterait atteinte à la liberté de conscience des élèves de sa classe ou de son école ? Nul ne l’a jamais dit, et il est plus que probable que personne ne le sait. De quelle sorte de preuve s’agirait-il au juste ? D’une preuve clinique, testimoniale, documentaire ? Et de quel ordre : psychanalytique, sociologique, pédagogique, théologique, philosophique ?

Une telle « preuve » n’existe tout simplement pas parce qu’elle est impossible à établir. Il est donc incorrect de présupposer qu’il serait possible de la confirmer ou de l’infirmer si l’on s’en donnait la peine. Qui plus est, on ne peut logiquement soutenir qu’il soit faux de prétendre qu’une enseignante portant le voile porte atteinte à la liberté de conscience de ses élèves sous prétexte que la chose n’a jamais été prouvée. Soutenir que la loi 21 est sans fondement parce que cette relation causale n’a pas été établie constitue un paralogisme pur et simple.

Mais l’erreur de raisonnement est beaucoup plus conséquente encore, car l’argument part d’une erreur de catégorisation. En effet, dans cette diatribe, on présente ce débat sur la désirabilité de la laïcité des enseignants des niveaux primaire et secondaire comme étant de nature scientifique : il faudrait, prétend-on, détenir des preuves confirmées avant d’agir législativement pour restreindre leurs droits. Or, le débat concernant la laïcité de l’État ne relève pas de la science : c’est une question politique. Ainsi donc, ce ne sont pas des preuves factuelles, mais plutôt des principes rationnels fondamentaux qui sont requis dans la discussion en cours.

Parmi ces principes, un est de nature déontologique : il est acquis, en effet, que certaines fonctions sociales exigent un devoir de réserve de la part des personnes qui les assument. Il semble unanimement acquis que, chez les enseignants des niveaux concernés, nul ne peut afficher ses partis-pris idéologiques et politiques. La question revient donc, en somme, à se demander si, en matière de religion, les enseignants du primaire et du secondaire (voire d’autres employés de l’État) devraient être astreints à la même obligation que, par exemple, les juges dans une société démocratique comme la nôtre, une restriction que nul ne remet en cause. Sans doute est-il raisonnable de différer d’opinion dans le cas des croyances religieuses. Encore faut-il que la question soit bien posée, car autrement, c’est à un dialogue de sourds que nous continuerons d’assister.

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88 commentaires
  • Hélène Gervais - Abonnée 6 septembre 2019 06 h 55

    En ce qui me concerne ....

    nulle personne ne devrait montrer par son habillement et/ou ses accessoires la religion à laquelle il appartient. La religion ne devrait se pratiquer que chez soi ou aux endroits désignés pour cela (église, mosquée, etc....).

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 septembre 2019 11 h 46

      De plus, pourquoi afficher et imposer une religion plus qu'une autre? La neutralité et l'impartialité de l'État s'impose.
      Les signes religieux relèvent d'un affichage politique qui n'a rien à faire avec la religion. C'est une déclaration politique et identitaire qui n'a pas sa place dans une société plurielle et diversifiée.
      Tous les pays civilisés qui ont adopté la laïcité comme principe du bien vivre en semble, ont imposé des contraintes vestimentaires notamment au seine de la fonction publique. On ne peut pas vivre dans le moyen âge quand les religions avaient préséance sur la politique, juste pour faire plaisir à quelques intégristes religieux.

  • Roxane Bertrand - Abonnée 6 septembre 2019 07 h 08

    La religion c’est de la politique

    L’afficher, c’est afficher son attachement et son engagement envers les valeurs et à la direction que propose cette religion.

    Par ailleurs, il n’a jamais été prouvé que ce qu’etait le professeur n’influencait pas les enfants.

    Un devoir de réserve est le minimum du savoir vivre en société multiconfessionelle si on tient à garder son professionnalisme.

    • Claude Bariteau - Abonné 6 septembre 2019 08 h 32

      Mme Bertrand, M. Nadeau, vous mettez en relief l'essentiel. Le reste est secondaire à côté du devoir de réserve. Refuser ce devoir, c'est inacceptable, car c'est faire de la politique sans réserve.

  • Gilles Delisle - Abonné 6 septembre 2019 07 h 14

    Un débat qui a assez duré.

    La loi sur la laicité a été maintes fois discutée. Elle a été adoptée par l'Assemblée nationale du Québec, et chacun a été libre de la commenter et d'exprimer son point de vue. La population du Québec a soutenu cette loi très majoritairement. Il est maintenant temps de passer à autre chose. A tous ceux et celles qui refusent d'obtempérer à cette loi, il n'ont qu'à quitter ce pays du Québec et de s'expatrier ailleurs, au Canada par exemple, qui sera tellement heureux de vous accueillir.

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 septembre 2019 11 h 51

      À monsieur Gilles Delisle: Il y'a une nouvelle coalition qui veut continuer à s'attaquer à la loi sur la laïcité, qui vient de voir le jour. C'est l'opposition qui ne veut pas passer à autre chose!

    • Gilles Delisle - Abonné 6 septembre 2019 14 h 17

      Mme Alexan,
      Oui bien sûr, c'est à ces nouveaux groupes d'opposition ( et les plus récalcitrants du début) que je pensais lorsque j'ai rédigé mon commentaire!

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 6 septembre 2019 14 h 57

      Monsieur Deslile,
      Vous avez entièrement raison. Ça suffit de s'expliquer, de se faire attaquer en nous traîtant d'intolérants. Ce sont plutôt les voilées qui ne lâche pas le morceau.
      Ça suffit les explications et les accusations d'intolérance. On en a ras-le-bon.
      Moi, je leur réponds : SI TON VOILE EST PLUS IMPORTANT QUE TA JOB, LÂCHE TA JOB.
      Voilà tout et qu'on en finnisse.

    • Christian Montmarquette - Abonné 6 septembre 2019 17 h 44

      "SI TON VOILE EST PLUS IMPORTANT QUE TA JOB, LÂCHE TA JOB." - Jocelyne Bellefeuille

      Il est assez cocasse de voir que certains "laïquards" placent le voile au-dessus du droit au travail, et même, dans le constexte de pénurie d'enseigants, au-dessus même du droit des enfants à l'éducation.

    • Christian Roy - Abonné 6 septembre 2019 21 h 19

      Comme le disait l'auteur du texte commenté (M. Nadeau): " Or, le débat concernant la laïcité de l’État ne relève pas de la science : c’est une question politique. Ainsi donc, ce ne sont pas des preuves factuelles, mais plutôt des principes rationnels fondamentaux qui sont requis dans la discussion en cours."

      Rien de plus irrationnel qu'une question politique comme celle qui est discutée.
      Les laïcistes et ceux qui s'opposent à la Loi # 21 n'ont ni un ni l'autre le monopole de la "rationalité". "Fondamentalement, ce n'est pas là qu'il faut chercher ! Tout deux font référence à des biais perceptuels chargés d'émotivité. Tout deux prennent racine prennent racine dans une partie du cerveau qui se rit bien du lobe frontal.

      D'ici là, il y aura des "bons" et des "méchants". Eux et Nous.

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 6 septembre 2019 07 h 28

    Éducation et laïcité

    Votre argumentation est difficile à comprendre.

    À mon avis, si le rôle de l'enseignant est d'aider l'enfant à se débrouiller, à développer un sens critique, à penser et à agir par lui-même pour qu'il devienne responsable de lui-même et de son savoir, il importe que l'enseignant s'affiche en toute neutralité, qu'il ne prosélytise pas dans un sens ou dans l'autre.

    À observer notre monde moderne, ça crève les yeux que l'habillement (ou l'absence de) envoie un message. La reine d'Angleterre coiffée d'une couronne, le conseiller municipal portant la kippa, la musulmane vêtue d'un hidjab, en passant par la garde robe multiculturaliste de Justin Trudeau lors de son voyage mémorable en Orient, bref, tout ce beau monde attire notre attention pour nous informer de leurs croyances, pour affirmer à quelle enseigne ils logent. C'est un acte conscient qui a des conséquences et c'est pour ça qu'ils-elles le font. Et ils peuvent le faire à peu près partout parce qu'on vit dans une société libre et démocratique. Sauf à l'école. Par respect pour l'enfant.

    Quand l'enfant deviendra un adulte responsable grâce, entre autre, à son éducation, il s'habillera comme il le veut bien.... Sauf s'il enseigne dans une école. Par respect pour l'enfant.

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 6 septembre 2019 14 h 59

      Entièrement d'accord avec vous.

    • Claude Bernard - Abonné 6 septembre 2019 19 h 31

      @ Jean-Pierre Marcoux

      Je crois que M Nadeau partage votre opinion et qu'il est contre le voile chez les enseignantes.
      La loi 21 ne parle pas de l'habillement de l'enfant, mais le texte ci-haut prétend que le voile met en péril la liberté de conscience des enfants du primaire et du secondaire et qu'aucune preuve n'est requise parce que de toute façon elle est impossible à faire.
      Certaines idées sont en dehors du royaume des preuves, tel que l'existence de dieu, ou encore l'égalité des hommes et des femmes ou l'existence du libre arbitre.
      La logique peut être utile ou le bon sens ou la réalité vécue ou l'observation dans de tels cas.
      On observe dans toutes les sociétés que les enfants jusqu'à leur majorité sont soumis à la volonté de leurs parents et n'ont donc pas réellement de liberté de conscience en tant que telle.
      Ils ne peuvent pas choisir leur religion, leur école, l'heure du coucher etc...
      Ils, sans doute, construisent au fur et à mesure qu'ils prennent de la maturité et de l'expérience la liberté de conscience des adultes.
      Voir une enseignante voilée fait partie de cette expérience de la réalité nécessaire à ce développement, n'est-il pas vrai?
      À moins que cette évidence ne soit un cas de paralogique?
      Quoi qu'il en soit, un anthropologue ou une biosociologiste statisticienne pourrait écrire une thèse de doctorat sur le sujet et ainsi faire la preuve d'un problème assez sérieux pour nécessiter une loi.
      En attendant ce jour, la preuve manque toujours à l'appel.

    • Christian Roy - Abonné 6 septembre 2019 21 h 27

      "Respect des enfants", présente un problème qu’elle veut régler et qui est inexistant dans nos écoles publiques.

      L'argumentaire est théorique... et discriminatoire (quel vilain mot). Libre à vous de transmettre cette transmission de préjugés à notre jeunesse. Ne comptez pas sur moi pour me rallier.

  • Jean-François Trottier - Abonné 6 septembre 2019 07 h 56

    Continuons dans cette "belle" logique

    Il n'a jamais été démontré que la lecture de "Mein Kampf" avait tranformé quiconque en nazi. Mais "Mein Kampf" a été longtemps interdit de publication. Or, les religions, les monothéismes du moins, sont beaucoup plus totalitaires que tout totalitarisme politique qui ait existé dans l'histoire humaine. De loin! Elles ne laissent même pas place au rêve sans juger, faut le faire! Le péché par la pensée n'a rien d'une plaisanterie.

    On n'a jamais démontré que le vision répétée de films ponographiques peut transformer une personne de quelque façon. Les monothéismes vont plus loin : dans tous les monothéismes des parties du corps doivent être cachées comme incitant à je ne sais quelle bestialité. Jamais prouvé. Seulement des vagues statistiques basées sur les préjugés de quelques personnes.

    Rien ne prouve que la présence d'un ancien drapeau de l'URSS au milieu de l'Assemblée Nationale pourait perturber les débats. NI de la Corée du Nord. Même pas des États-Unis! On ne peut même pas entrer sur la tribune de presse avec l'un de ces symboles qui ne convaincront personne.

    • Nadia Alexan - Abonnée 6 septembre 2019 12 h 01

      À monsieur Jean-François Trottier: Les professeurs qui portent de signes religieux ne vont pas, peut-être, convertir les étudiants à leur croyance. Par contre, nos enfants, comme tous les autres citoyens, ont le droit à une espace saine, neutre et paisible sans l'affichage ou la publicité intégriste religieuse.

    • Jean-François Trottier - Abonné 6 septembre 2019 14 h 14

      Exactement ce que je crois, madame. Je le démontra a contrario ou, si vous voulez, par un peu d'ironie.

      Je ne suis pas plus pour les signes religieux que pour qu'on puisse afficher un drapeau anarchiste dans la cour d'école. Bin quin.

      C'est une question de domaine avant tout, et de respect de base pour la loi humaine, qui doit ici absolument primer l'autre, divine, comme l'a précisément dit Jésus-Christ en tenant une pièce de monnaie romaine, d'ailleurs. Ici, vous pouvez rigoler un peu. C'est permis.

    • Jocelyne Bellefeuille - Abonnée 6 septembre 2019 15 h 08

      À Jean-François Trottier,

      Selon la biographie la plus juste sur Hitler, il est clairement écrit que c'est en lisant "Mein Kampt" que la pensée d'Hitler, qui se dirigeait vers la peinture, s'est transformée et qu'il est devenu ce dictateur sanguinaire qui a tué des millions de personnes et on connaît le reste..
      Tout est influence.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 6 septembre 2019 16 h 20

      Madame Bellefeuille, en lisant le livre dont il était l'ateur, en somme :)

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 7 septembre 2019 04 h 15

      « Il n'a jamais été démontré que la lecture de "Mein Kampf" avait tranformé quiconque en nazi. Mais "Mein Kampf" » (Jean-François Trottier)

      a tué ou fait tuer des millions de personnes, font son auteur !

      De ce sens-là, son interdiction était et demeure …

      … justifiée ! - 7 sept 2019 -