Hommage à l’historien Yves Roby

«Pour Yves Roby, la discipline historique est pleinement une science non seulement par ses méthodes et ses questionnements, mais aussi et surtout par son éthique», écrit l'auteur.
Photo: Gerald Herbert Associated Press «Pour Yves Roby, la discipline historique est pleinement une science non seulement par ses méthodes et ses questionnements, mais aussi et surtout par son éthique», écrit l'auteur.

Yves Roby — «  Monsieur Roby », comme des cohortes d’étudiantes et d’étudiants l’ont ainsi appelé — a été au coeur de l’évolution de la discipline historique depuis les années 1960. Après une formation à l’Université Laval, puis à Paris et à l’Université de Rochester, hauts lieux de l’histoire sociale, culturelle et économique, il fut embauché comme professeur en histoire à l’Université Laval, où il a enseigné de 1966 à 1999. Avec Jean Hamelin, il fut le coauteur de l’Histoire économique du Québec, 1851-1896, paru en 1972, et pour lequel ils ont reçu le Prix du Gouverneur général.

Les années suivantes, Yves Roby est devenu le principal spécialiste de l’histoire des Franco-Américains et des migrations nord-américaines. Sa contribution est majeure avec deux synthèses historiques : Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre : 1776-1930 en 1990, et Les Franco-Américains de la Nouvelle-Angleterre. Rêves et réalités en 2000. Il a aussi publié Histoire d’un rêve brisé ? Les Canadiens français aux États-Unis en 2007 et, avec son épouse et complice Francine Roy, Deschambault en 2013. En élargissant la focale à une échelle continentale, en saisissant l’américanité de l’expérience québécoise, son oeuvre novatrice en ce domaine a permis de désenclaver les études historiques sur le Québec.

Photo: Famille d'Yves Roby Yves Roby

Yves Roby a été l’un des fleurons de la pratique de l’histoire à l’Université Laval. Dans son enseignement et sa recherche, Laval nourrit un regard singulier sur le passé, le présent et l’avenir des êtres et des choses ; un regard fondé sur les conditions matérielles, méthodologiques et épistémologiques du savoir historique ; un regard qui se méfie de la spéculation doctrinaire. En compagnie de ses autres collègues, Yves Roby a partagé ce regard, avec rigueur, minutie et exigence. Pour lui, la discipline historique est pleinement une science non seulement par ses méthodes et ses questionnements, mais aussi et surtout par son éthique. Il ne s’agit pas seulement de reconstituer le passé en accumulant des faits les uns après les autres : il importe surtout de mieux le comprendre dans toute sa complexité.

Cette compréhension du passé, elle repose d’abord et avant tout sur le respect de la dignité humaine. Dès lors, l’historien n’impose pas ses valeurs et son esprit de système à ceux et celles qui ont vécu et qui ne peuvent plus répondre devant le tribunal de l’actuel. Parmi cette poussière d’information déposée dans les traces des devanciers, l’historien cherche d’abord à débusquer l’humanité de ses frères et soeurs défunts, leurs intentions et leurs rêves, leurs défis et leurs défaites, leurs accomplissements et leurs inachèvements. À travers son enseignement et sa recherche, Yves Roby a dévoilé avec empathie ces fragments de vies éteintes, de Charles Chiniquy et Ferdinand Gagnon aux ouvrières canadiennes-françaises des filatures de la Nouvelle-Angleterre, pour les rendre intelligibles à nous, contemporains. En luttant contre la pesanteur de l’oubli, il a ainsi réactivé leur humanité première.

Sur un plan personnel, Yves est à l’origine de mon choix de l’histoire. Pour moi et à l’instar de plusieurs de ses étudiants, il a été plus qu’un directeur, un modèle de professeur et d’historien, un mentor. À ces titres et à d’autres encore, je l’ai beaucoup aimé. Après l’avoir étudiée, il est maintenant devenu matière d’histoire.

Devant ce mystère de la matière que je ne peux dire, il me reste plus qu’à me taire.

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4 commentaires
  • Hubert Laforge - Abonné 13 août 2019 08 h 00

    Anecdote sur la migration de nombre des 'nôtres' vers la Nouvelle-Angleterre. Il y a une dizaine d'années j'étais venu assister avec ma femme (à Waltham en banlieue de Boston) aux funérailles de sa tante et marraine. La cérémonie se déroulait en église, cimetière et sous présidence de prêtre ... tous irlandais. Quel changement ! La défunte nous avait raconté, dans les années '60, que le cardinal Cushing (allié des Kennedy) interdisait aux petits Canadiens-français d'emprunter les mêmes trottoirs que les enfants des familles irlandaises se rendant à leurs écoles respectives. Sic transit ...

  • Philippe Dubé - Abonné 13 août 2019 08 h 55

    Yves Roby

    Cher Martin,

    Bravo pour ton texte en hommage à notre collègue Yves Roby qui fût en effet pour nous un modèle de probité et de pondération. Il exerçait dans notre assemblée une influence en surplomb empreinte de justice, d'équité et du sens profond de la collégialité. Son intégrité faisait partie du legs que nous ont laissé ceux et celles qui ont édifié ce département dont la réputation dépassait largement les limites de l’Université Laval.

    Avec le départ de plusieurs de ces pionniers, il semble que cet héritage s’est au fil des années étiolé. Du moins, c’est mon expérience personnelle qui a débuté à ce département en 1988 pour se terminer en 2017. Quand tu écris, en parlant des valeurs dont Yves Roby et d’autres étaient porteurs : « Cette compréhension du passé, elle repose d’abord et avant tout sur le respect de la dignité humaine. Dès lors, l’historien n’impose pas ses valeurs et son esprit de système à ceux et celles qui ont vécu et qui ne peuvent plus répondre devant le tribunal de l’actuel. », je crois qu’il s’agit là de belles paroles qui, dans les faits, ne se sont jamais avérées, du moins durant mon passage de près de trente ans dans cette unité. J'ai pu effectivement en flairer des bribes à mes débuts, mais rapidement le climat s’est détérioré.

    J’espère sincèrement que ta lettre-hommage saura remettre en mémoire (le domaine pourtant de prédilection des sciences historiques) ce bagage spirituel qui a été le socle sur lequel s’est construit notre département et qui semble avoir été oublié depuis. Rappeler aux collègues de quoi était fait le ciment qui nous ralliait tous et toutes autour d’un projet commun est certainement une bonne chose pour enfin redonner vie à notre unité qui, dès sa naissance, a su se fonder sur des principes de convergence des différences. Là était son immense richesse et là sera sa force que nous espérons toujours.

    Bien à toi et merci de ce rappel à notre faculté qui, naturellement, oublie.
    Collégialement, Philippe

  • José Igartua - Abonné 13 août 2019 10 h 04

    Bel hommage bien mérité

    Merci Martin pour ce beau texte à la hauteur du personnage. J'ai connu et travaillé comme assistant de recherche de Yves Roby durant sa première année d'enseignement à Laval. S'Il y a une "école de Québec", les traits que tu en esquisses en constituent l'essence.

  • Alain Pérusse - Abonné 13 août 2019 10 h 14

    Que de souvenirs.

    J'ai eu la chance davoir eu monsieur Roby comme professeur, dans les années 90. Ses anecdotes étaient très insiprantes, notamment celles de sa jeunesse en Nouvelle-Angleterre, alors que le mouvement du Dr. Martin Luther Ling entamait son mouvement pour la promotion des droits civiques. Ce sont de très bons souvenirs de mon passage à l'Université.