Chantale Daigle, la victoire d’une femme pour toutes les femmes

«Nous voulons profiter du 30e anniversaire de cette victoire pour saluer le courage de Chantale Daigle qui a osé désobéir et défier le système judiciaire canadien», écrivent les auteures.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «Nous voulons profiter du 30e anniversaire de cette victoire pour saluer le courage de Chantale Daigle qui a osé désobéir et défier le système judiciaire canadien», écrivent les auteures.

Le 8 août 1989, les neuf juges de la Cour suprême du Canada annulaient à l’unanimité l’injonction qui interdisait à Chantale Daigle de se faire avorter. En substance, ils affirmaient que ni le Code civil du Québec ni la Charte québécoise ne confèrent au foetus le statut d’être humain et ne lui reconnaissent de personnalité juridique. Les droits du père en puissance n’existent pas. Rien dans la législation québécoise et la jurisprudence n’accorde le droit au géniteur de contraindre une femme à poursuivre une grossesse contre sa volonté.

Nous voulons profiter du 30e anniversaire de cette victoire pour saluer le courage de Chantale Daigle qui a osé désobéir et défier le système judiciaire canadien. Elle a agi de manière responsable, refusant de poursuivre une grossesse dans un contexte de violence conjugale, qui aurait été dangereux pour elle et l’enfant qui aurait pu naître. Sa victoire a permis de réaffirmer le droit de toutes les femmes du Canada de décider pour elles-mêmes.

Nous rappeler ces événements est important, car s’il est vrai que nous jouissons au Canada de la totale liberté en matière d’avortement, et ce, depuis plus de trente ans, l’histoire nous apprend que cet état de fait ne garantit pas l’avenir.

Nous avons d’ailleurs été consternées d’apprendre que, le 14 mai dernier, l’Alabama avait adopté, par une majorité de 25 sénateurs – tous des hommes blancs, républicains – la loi la plus répressive des États-Unis en matière d’avortement. Elle est le résultat prévisible des attaques répétées de la droite religieuse américaine et d’un mouvement antiavortement de plus en plus puissant. Ce n’est pas sans nous rappeler que 50 ans plus tôt, le 14 mai 1969, la Chambre des communes du Canada adoptait une loi semblable en ne permettant l’avortement que dans le seul cas où la vie et la santé de la femme étaient en danger !

La diffusion au Canada et au Québec du film américain antiavortement Unplanned à la veille du déclenchement des élections fédérales n’est pas un hasard. Il s’agit d’une ingérence dans le processus électoral canadien du mouvement antiavortement américain qui juge inacceptable et dangereuse la liberté de choisir acquise par les Canadiennes. Nous ne sommes pas dupes, ce film est une réelle arme de propagande dans cette guerre menée contre les femmes et dont l’enjeu est clair : faire élire le plus grand nombre de députés et députées conservateurs antiavortement afin de restreindre l’exercice du droit à l’avortement des Canadiennes et des Québécoises, voire à le supprimer. Nous dénonçons ces pratiques qui sont des actes violents envers les femmes.

L’avortement fait partie intégrante des trajectoires reproductives des femmes. Il est un acte médical sans risque pour la santé lorsqu’il est légal et pratiqué dans des conditions sécuritaires.

Nécessité absolue

L’avortement est et sera une nécessité absolue tant et aussi longtemps… qu’une grande majorité d’hommes n’assumera pas ses responsabilités en matière de contraception, qu’il n’existera pas de moyens de prévention des naissances efficaces et sans risque pour la santé des femmes, que les différents modes de régulation des naissances ne seront pas gratuits pour toutes et tous, qu’une éducation sexuelle positive, inclusive et émancipatrice ne sera pas dispensée à tous les niveaux d’éducation.

L’avortement est et sera une nécessité absolue tant et aussi longtemps… que les femmes serviront de butin de guerre, que subsisteront les viols, les incestes, les rapports sexuels contraints, les maltraitances gynécologiques, les violences obstétricales et conjugales et les féminicides.

Les opposants à l’avortement tiennent un discours sur des vies qui ne sont pas les leurs, s’arrogeant le droit de décider pour les autres. Nous refusons de leur accorder le monopole du discours sur « le respect de la vie » ou encore « le droit à la vie ». De tout temps, les femmes ont pris soin de cette vie ou plutôt de ces vies incarnées, en assumant la plus grande part du travail domestique, de l’éducation des enfants et du caredans les sphères familiale et professionnelle. Elles n’ont pas à recevoir de leçons, étant encore et toujours celles qui s’occupent et soignent les êtres vivants au quotidien. Pour elles, « le droit à la vie » n’est pas seulement un principe qui n’exige rien d’autre que d’être proclamé et que l’on peut imposer à d’autres. Les femmes doivent être libres de décider de se reproduire ou non, du nombre, du moment et des conditions de la mise au monde des êtres humains.

Nous ne sommes pas et ne serons jamais des servantes écarlates vouées à la reproduction d’une espèce, qui serait alors inhumaine. S’attaquer au droit à l’avortement, c’est remettre en question l’humanité de plus de la moitié de la population, c’est priver les femmes de leur droit fondamental à la santé et à la sécurité, c’est vouloir contrôler leurs corps et leurs vies.

Le droit à l’avortement sans condition n’est pas négociable au Canada, au Québec ni même ailleurs !

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26 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 8 août 2019 05 h 35

    Je n'ai pas de leçon à donner...

    ..et sur le sujet de l'avortement, je n'ai pas d'opinion. Je suis porteur de fait, d'un fait de vie et de mort. 1989, je mets fin à la vie, à une vie. C'est habité par cette réalité d'avoir mis fin à la vie que je questionne l'avortement en reposant cette question : « Est-ce que dans le cadre d'une I.V.G. avorter correspond à mettre fin à la vie ? » Question déjà posée dans le cadre de la chronique de madame Francine Pelletier titrée : « Chantal et Jean-Guy » sur https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/558824/chantal-et-jean-guy
    Aussi père d'un enfant dit biologique ou naturel, j'ai eu à faire le procès sur la et les façons dont j'ai assumé ma sexualité. Ma sexualité de mâle. J'y ai reconnu ma responsabilité. Et si c'était une des réflexions que nous gagnerions à faire dans le dossier de l'avortement ? La responsabilité des hommes et des femmes, celle précédent l'avortement..
    Comment ici conclure ?
    Je me rappelle cette question que m'a posée cette professeure universitaire dans le cadre d'un cours en psychosociologie. « Que dirais-tu, Gaston, de l'idée de prendre soin de la vie en toi ? »
    Mes respects,
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux. Qc.

    • Jean-François Trottier - Abonné 8 août 2019 10 h 16

      Je suis persuadé que l'enfant existe dès le moment où il est conçu, pour des raisons toutes personnelles.

      Mais rien n'y change : tant qu'il n'est pas né, il fait partie du corps de sa potentielle future mère, et elle a parfaitement le droit de disposer de son corps. point à la ligne. Penser autrement, c'est réduire la mère à une sacoche dans laquelle on fouille pour trouver ce qu'on veut. Pas d'allure.


      Je trouve intéresssante votre approche, parce qu'elle me rappelle cette phrase qu'on nous rabâche ;a tout bout de champ : ça prend tout un village pour élever un enfant.

      C'est assez terrible dans un sens, mais tout l'entourage d'une femme devrait se sentir engagé dans sa démarche pour avoir un enfant, et pour la suite.

      Et tout l'entourage peut être présent pour l'appuyer si elle décide de ne pas en avoir un. Ou non, selon sa volonté et son bien-être.


      Ceci dit, je me souviens très bien que Chantale Daigle a été avorter aux USA parce que sa grossesse avançait pas mal.
      Elle l'a fait en secret.

      Elle n'a jamais voulu la moindre publicité.

      Alors je me demande de quel droit les auteurs se mêlent d'en faire un drapeau et de le ressortir de la poussière pour bien mettre cette femme une fois de plus sur la place publique. Il me semble qu'elle a déjà subi assez de publicité, non ?
      Lui a-t-on demandé son avis seulement ?

      La vie privée, ça ne vous arrive jamais de souhaiter en avoir une?

      Votre militantisme et le fait "si évident" que vous faites parite des "bons" vous donne-t-il tous les droits sur les autres?

      L'Église aussi a pris des gens qui ne souhaitaient aucune publicité, en a fait des saints et les a placardés sur les murs pour nous "édifier". Maria Goretti par exemple, "celle qui a dit non". Tout ça au nom de "bonnes intentions".

      Remarquez, je sais pas, hein. Je pose la question.

    • Hélène Lecours - Abonnée 8 août 2019 11 h 00

      Est-ce que manger du poisson, et encore mieux du boeuf, c'est mettre fin à une vie? Mais oui, et on ne s'en formalise pas. Un foetus est comme un petit poisson si on ne le laisse pas se développer outre mesure. C'est dommage peut-être en général, mais pour le petit poisson c'est juste un petit nerf qui se coupe et c'est la femme qui souffre, du moins relativement et temporairement. Mais si elle ne fait pas couper ce petit nerf, avec l'aide extraordinaire de notre médecine moderne dans ce domaine, elle souffrira toute sa vie qui en sera totalement réorientée. Encore une fois, les femmes ne font pas ça pour le fun, messieurs dames si sensibles à "la vie" intra-utérine.

    • Serge Lamarche - Abonné 8 août 2019 14 h 18

      Le foetus n'est pas comme un petit poisson! Le boeuf qu'on mange est né!

  • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 8 août 2019 09 h 47

    "Les opposants à l’avortement tiennent un discours sur des vies qui ne sont pas les leurs, s’arrogeant le droit de décider pour les autres." disent les auteurs de ce texte. À la lecture de cette phrase, on peut juger de l'honnêteté intellectuelle de ses auteurs. Comme si leur discours ne concernait pas un enfant auprès du coeur de sa mère...

    • Serge Lamarche - Abonné 8 août 2019 14 h 19

      La déclaration s'applique en effet beaucoup mieux aux avorteurs.

  • Denis Carrier - Abonné 8 août 2019 12 h 11

    Autre option

    Croire que la Vie dispose de tous les droits dès la conception est inacceptable comme l’est de croire que l’enfant porté n’a aucun droit tant que le cordon ombilical n’est pas coupé. Choisir le moment où le cœur de l’enfant bat me semble un bon compromis. Je suis cependant conscient que ce compromis à peu de chances de voir le jour.
    Il faut donc entrevoir une troisième option afin de garder un ratio de 2,1 enfants par génération (il est de moins de 1,4 au Québec). Faute de pouvoir compter sur la grosse féminine pour renouveler notre espèce tous les trente ans, quels sont les options? Un petit exercice de prospective, mis dans le contexte des conséquences de l’absence d’effort physique que nous permet la société technologique pointe inévitablement vers le clonage. Comment conserver un corps résultant de l’effort physique qui a prévalu pendant des millions d’années dans une société moderne? Ce ne sont pas les 15 ou 20 minutes de jogging ou de danse aérobique qui remplaceront le travail aux champs, d’un soleil à l’autre, des générations qui nous ont précédées. Les jumeaux ou jumelles nées en retard, c’est-à-dire résultant du clonage, sont seuls capable à long terme de conserver les caractéristiques des anciens/anciennes. Et ces caractéristiques ne se limitent pas à la vigueur physique. Elles incluent également les conséquences de notre autodomestication (réduction du volume du cerveau et des capacités cognitive).
    Depuis que notre espèce existe et même pour celles qui nous ont précédées, la femelle de l’espèce a eu un petit chaque année à quelque exceptions près. À notre époque, c’est l’inverse. Pas de grosse durant sa vie, à quelques exceptions près. La conséquence à long terme est évidente : perte de cette capacité, une loi incontournable de la biologie. Les articles écrits par les féministes couvrent rarement ces sujets.

    • Diane Boissinot - Abonnée 8 août 2019 14 h 40

      Monsieur Carrier.

      Pourquoi employer ces mots «grosse féminine» qui me semblent fortement péjoratifs, vulgaires et violents pour parler de la faculté de gestation des femmes. Aussi, qualifier l'acte de procréation d'«effort physique» et quantifier l'effort de la «femelle» de notre espèce d'«un petit par année» tient bien du vocabulaire des siècles passés ou masculiniste d'aujourd'hui.

      Le refus féminin d'«un petit par année» aurait pour conséquence inévitable, pour qui veut assurer la perpétuation de la vie humaine sur terre, l'adoption de la solution du clonage, que bien sûr vous déplorez? Pour vous, il n'y a que 2 solutions: Ou les femmes «mettent bas» (pour employer votre vocabulaire) une fois par année, ou l'humanité se clone? Les femmes refusant la règle d'«un petit par an» seraient responsables de l'extinction de l'humanité ne laissant malheureusement plus d'autre choix que le recours au clonage? C'est encore la faute des femmes?

      Ève et la pomme, le péché originel et tout le malheur s'en suit?

      Monsieur Carrier, dans quel siècle passé tentez-vous de transporter les hommes et les femmes d’aujourd’hui?

  • Marc Therrien - Abonné 8 août 2019 12 h 46

    De la transcendance à l'immanence, la vie materielle comme existence, entre deux néants


    Cette tension duelle entre les bénéficiaires du droit à l’avortement et leurs opposants qui sont attachés à cette idée du «respect de la vie» ou «du droit à la vie» permet de bien sentir ce déchirement entre les mondes de la transcendance et de l’immanence qui fait partie des souffrances existentielles de la condition humaine. C’est qu’entre le ciel de l’universel Tout Un et le terrain des particularités pratiques, le concept de Vie humaine se déploie sous diverses formes partant de la vie virtuelle du zygote qui a en soi toutes les conditions essentielles à sa réalisation pour ensuite évoluer vers la vie réelle qui deviendra juridique une fois la naissance consacrée. Ainsi, pour les adeptes de la transcendance, l’interruption volontaire de grossesse met fin à la vie (virtuelle) et est donc immorale.

    Le problème avec la morale, c’est qu’elle se vit différemment, désincarnée ou incarnée, dans les mondes de la transcendance et de l’immanence. On peut la définir par au moins deux critères différents qui peuvent parfois entrer en contradiction, c’est-à-dire selon qu’on la considère du point de vue des conséquences pratiques engendrées par l’action de «bien agir» ou du point de vue de sa conformité à des valeurs transcendantes indépendamment des conséquences concrètes. Bien entendu, l’évaluation de la conduite morale se complique quand elle s’exerce dans les jugements de valeurs sur le terrain de l’intersubjectivité. Ainsi, on peut penser par exemple qu’il est possible que des personnes qui accordent à la vie et au droit de naître la valeur suprême aient très peu de considération pour les conséquences subies par un enfant qui serait bafoué ou battu parce qu’il n’a aucunement été désiré et qui pourrait subir longtemps cet inconvénient d’être né.

    Marc Therrien

  • Jacqueline Rioux - Abonnée 8 août 2019 12 h 51

    Pour l'avortement

    Est-ce que je me trompe ou les commentaires à la suite d'un article en faveur de l'avortement sont surtout faits par des hommes qui apportent des nuances plus ou moins éclairés sur un sujet qu'ils connaissent de deuxième main? Pour ma part, je suis pour l'avortement, sans condition, et ce, même si je n'ai jamais eu à y recourir. Les femmes qui le font n'ont pas à être jugées parce qu'il serait surprenant qu'elles fassent ce choix de gaieté de coeur.

    • Serge Lamarche - Abonné 8 août 2019 14 h 22

      Elles pourraient donc avoir l'enfant sans gaieté de coeur aussi? Et plus tard ne jamais avoir de regrets?

    • Marie-Hélène Gagnon - Abonnée 9 août 2019 11 h 30

      M.Lamarche, vous croyez sincèrement que les femmes qui poursuivent une grossesse non-désirée ou non-planifiée n'ont pas de regret??? Plusieurs jeunes filles qui décident de poursuivre leur grossesse se retrouvent dans un état de grande pauvreté et seule. Une fois que le bébé est présent, la "balloune pète", un enfant ce n'est pas une poupée que tu mets dans un coin quand t'es tanné de jouer avec. Plusieurs de ces enfants font l'objet de dénonciations à la DPJ. C'est drôle comme les pro-vies font toujours abstraction de tous ces nombreux cas. Ce qui m'étonnera toujours c'est qu'un homme se prononce sur le fait qu'une femme devrait poursuivre une grossesse! Quand les hommes porteront les enfants, ils pourront parler en connaissance de cause, sinon en attendant vous ne pouvez que présumer!

    • Serge Lamarche - Abonné 9 août 2019 14 h 30

      mme Gagnon, je crois sincèrement que si les femmes ont l'enfant, il n'y a pas de regret. L'enfant peut facilement être adopté.