La terreur des autres

«Il faut cesser de voir le terrorisme comme étant le résultat de l’Autre — l’«islamiste» venu d’ailleurs ou le «fou» intérieur — pour enfin admettre qu’il est le reflet extrême et violent d’un monde que nous avons participé, d’une manière ou d’une autre, à rendre aussi brutal», estime l'auteur.
Photo: John Locher Associated Press «Il faut cesser de voir le terrorisme comme étant le résultat de l’Autre — l’«islamiste» venu d’ailleurs ou le «fou» intérieur — pour enfin admettre qu’il est le reflet extrême et violent d’un monde que nous avons participé, d’une manière ou d’une autre, à rendre aussi brutal», estime l'auteur.

C’est reparti pour un tour… La droite populiste accuse déjà la « maladie mentale » d’être responsable des tueries de masse d’El Paso et de Dayton. Quelques heures seulement après ces événements, Donald Trump affirmait : « C’est aussi un cas de maladie mentale. Dans les deux cas, c’étaient des personnes qui souffraient vraiment d’une maladie mentale très grave. » Cette rhétorique est reprise à satiété par Fox News et la droite américaine, alors que le lieutenant-gouverneur de l’État du Texas a, quant à lui, accusé avec perspicacité les « jeux vidéo ».

Au Québec, les populistes tiennent le même discours. Il ne s’agirait pas de politique, mais de psychologie. S’il est vrai qu’il ne faut certainement pas avoir toute sa tête pour commettre une telle sauvagerie, on se demande bien quelles sont les compétences des commentateurs en la matière. Les tueurs ont été soumis à des examens psychologiques ? À peine quelques heures après les actes, quelle mesure leur permet de juger de la maladie ? Possèdent-ils déjà des indices allant en ce sens ? Et si ces actes sont le résultat d’aliénation, qu’est-ce qui les distingue avec précision de ceux commis par le groupe armé État islamique ou, mieux encore, par nos armées ?

Nier ces questions élémentaires permet de refuser de penser. Cela sauve les idées des actes violents qui en sont le prolongement. Les mêmes populistes qui affirment que le terrorisme islamiste trouve sa source dans un livre écrit il y a 1400 ans refusent ainsi d’admettre que les idées qui circulent au moment même où sont commis ces attentats ont de l’influence. Le biais est si énorme qu’on se demande bien comment il peut faire ainsi l’unanimité à droite.

Le refus de penser est intégral. Lorsqu’il s’agit d’islamisme, les populistes accusent ceux qui tentent de comprendre cette violence à l’aide de la sociologie, de l’économie ou de l’histoire de « relativiser » le problème. Lorsqu’il s’agit de terrorisme « blanc », la même violence est de facto relayée au rang de « maladie mentale », et le simple fait de lier ces actes aux idées dont elles se réclament pourtant explicitement est considéré comme un amalgame.

On reconnaît la rhétorique. Le dramaturge Karl Kraus parlait de « l’innocence persécutrice » permettant aux dirigeants de renverser les rapports de force afin de se dire « victime » de ceux qu’ils dominent et calomnient. C’est bel et bien de cela qu’il s’agit.

Des idées « normales »

La rhétorique du « grand remplacement » de l’idéologue d’extrême droite Renaud Camus et qui a inspiré le tueur d’El Paso est ici bien vivante. Il y a peu, un chroniqueur populiste invitait d’ailleurs ses lecteurs à lire cet ouvrage. Il y a quelques mois, une chroniqueuse bien en vue parlait quant à elle du « déclin des Blancs ». Et plusieurs animateurs radio ne cachent pas leur admiration pour Donald Trump ou Marine Le Pen.

El Paso, Stockholm, Charleston, Québec… La très grande majorité des tueries de ce type est le fait de l’extrême droite. Si ces tueurs sont fous, et seulement fous, alors pourquoi ont-ils en partage la même idéologie raciste ? Pourquoi tiennent-ils, souvent mot pour mot, le même discours haineux, paranoïaque et victimaire que l’on peut lire tous les jours dans les journaux à grand tirage ?

Ce n’est pas aux populistes qu’il faut adresser ces questions. Leur hégémonie est telle que leur réplique démagogique précède la critique. Autant demander au diable pourquoi il fait chaud en enfer ! Leur rhétorique de bourreau-victime est circulaire. Elle se situe hors du débat rationnel. C’est à ceux qui gobent ces idées réactionnaires qu’il faut s’adresser. Il faut cesser de voir le terrorisme comme étant le résultat de l’Autre — l’« islamiste » venu d’ailleurs ou le « fou » intérieur — pour enfin admettre qu’il est le reflet extrême et violent d’un monde que nous avons participé, d’une manière ou d’une autre, à rendre aussi brutal.

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37 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 6 août 2019 01 h 00

    Merci!

    Très bien vu et exprimé!

  • Yvon Montoya - Inscrit 6 août 2019 06 h 30

    Rare chronique allant à l’essentiel mais a laquelle je ferai reproche d’un manque de courage parce que vous n’osez pas sauter le pas, i.e. nommer. Votre référence est bonne avec Karl Kraus mais qu’en est-il de l’essai de Dominique Payette concernant les radios poubelles? Qu’en est-il du Journal de Montreal ou un 4 aout on édite un article de Mathieu Bock-cote qui nous parle du risque de l’extinction de la race blanche dans un article plein de duplicité au titre de « Suicide démographique? Mauvaise idée! » ou en biais les thèses du grand remplacement y sont étalées? Qu’en est-il des pointes deleteres ideologiques de Christian Rioux? Les Républicains US certes ne nomment pas en se cachant derrière la maladie mentale. Le fait de ne pas nommer les dangers qui nous guettent ni leurs metteurs en scène activistes fait que tout ces drames ultra politiques perdureront hélas. Le populisme est très actif au Quebec, bien installe mais il n’y a personne pour le combattre. Puis, c’est une évidence si vous connaissez le contexte, l’environnement politique dans lesquels aura vécu Karl Kraus en Autriche dans son rapport au nationalisme. Que ce soit aux USA ou au Quebec, le nationalisme est un poison pour les amoureux de la diversité et de l’humanisme. Suprematisme et nationalisme sont du même combat ainsi que les nombreux populistes médiatisés du Quebec. Le danger est partout. Merci.

    • Françoise Labelle - Abonnée 6 août 2019 10 h 00

      La «race» ou la «blancheur» n'existent pas pour la nature qui obéit à la loi normale qui est continue (poids, tailles, etc.). Au bout de quatre générations, il ne reste en moyenne que 0.15 de traits des ancêtres. Cf. «How much of your genome do you inherit from a particular ancestor?»
      Je pense que le combat pour un pays autonome (Catalogne, Irlande, Écosse, Québec, Kurdistan, etc.) ne doit pas être vu comme du nationalisme. Ce que vous ne suggérez d'ailleurs pas. Le Canada est une fédération coloniale, centralisée au départ et recentralisée au cours des deux guerres mondiales. Le nationalisme peut être confondu avec la lutte contre la centralisation des états alors qu'il s'agit d'une question d'efficacité de gouvernance. Ici, les provinces devraient gérer la plus grande part de ce qui concerne sa population et son territoire. Mais les pressions économiques et politiques vont en sens contraire.
      Le populisme est un acte qui consiste à flatter la majorité dans le sens du poil en sacrifiant l'éducation et la vérité.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 août 2019 11 h 23

      Le nationalisme est un poison pour ceux qui veulent immigrer, souvent de façon illégale, afin de profiter de la richesse et de la liberté que les autres ont construit parce qu'ils sont incapables de le faire chez eux.

      Est-ce qu'il a rien de plus normal que des gens dans un territoire délimité et qui partagent les mêmes valeurs et aspirations, veulent vivre ensemble? La race ou l'ethnie n'a rien à voir avec cela, seulement la vision sociétale qui prend sa source dans les valeurs exprimées. Désolé, mais si on entretient une vision patriarcale et que la liberté et l'égalité pour tous ne sont pas importantes comme valeurs, vous ne serez jamais heureux dans une social-démocratie. Aussi bien demeurer dans votre théocratie ou bien dictature et vénérer vos amis imaginaires.

    • Bernard Dupuis - Abonné 6 août 2019 11 h 50

      Pour être d’accord avec vous, il faudrait que je mélange gratuitement beaucoup d’idées. Il faudrait que je sois anti-nationaliste, particulièrement québécois. Il faudrait que je considère ce nationalisme comme un « poison ». Dans les médias anglophones, on dit plutôt « toxique » comme d’autres parlent des émigrants mexicains. De plus, il faudrait que je sois amoureux de la diversité et de l’humanisme ce que je n’ai aucune difficulté à être à condition que ces concepts ne soient pas dénaturés et biaisés. Il faudrait que je considère le « suprématisme » comme l’équivalent du nationalisme québécois. Ce que je suis complètement incapable de faire. Je laisse cette idée aux paranoïaques.

      Je suppose que vous aimeriez que je considère le nationalisme canadien comme un bon nationalisme contrairement au nationalisme québécois. Quand vous parlez de diversité, je suppose que vous référez comme tout bon canadien aux peuples amérindiens ou aux minorités LGBTQ. Toutefois, vous excluez évidemment la seule minorité vraiment distincte en Amérique du Nord que constitue le peuple québécois. En effet, c’est la seule minorité nationale qui a une culture et une langue distincte. Est-ce cela qui vous fait peur? Presque toutes les autres sont intégrées à la langue anglaise. Cette unanimité anglo-saxonne relativise la fameuse « diversité ». En fait, elles sont toutes semblables.

      Je suppose que vous voulez me convaincre que mon nationalisme québécois soit un véritable « poison ». Cela ressemble à une certaine rhétorique haineuse. Tant qu’à y être, vous pourriez dire « toxique » comme on le fait dans les médias nationalistes canadiens.
      Vous pensez sérieusement que je pourrais être convaincu que mon nationalisme, comme celui de Bock-Côté ou de Christian Rioux, serait l’équivalent d’une sorte de suprématisme. Ce m’est impossible, car sans ce nationalisme, il y a longtemps que le peuple québécois aurait disparu noyé dans le suprématisme anglophone.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 7 août 2019 06 h 04

      Il est toujours bon de se rappeler qu'il n'est pas nécessaire d'être croyant pour donner dans le mépris de l'autre. Merci, monsieur Dionne.

  • Marc Therrien - Abonné 6 août 2019 06 h 56

    Le délire du fou est une production culturelle


    Il semble donc encore une fois que c’est l’atteinte d’une situation limite qui rende possible la limitation du droit de jouissance d’une liberté qui dépasse les bornes. Jusqu’à ces dernières tueries de masse, on se demandait bien pourquoi toutes les tueries précédentes n’avaient pas encore réussi à mettre fin à l’histoire d’amour des étatsuniens pour les armes à feu.

    Une hypothèse psychologique toute simple peut expliquer le désir du statu quo et du maintien du droit acquis : cette société est profondément méfiante voire même paranoïaque. Par un simple mécanisme de défense primaire comme la projection qui consiste essentiellement à rejeter sur autrui des pulsions, des désirs et des pensées qu'un individu ne peut reconnaître pour siens, on pourrait expliquer bien des comportements observés aux États-Unis. Donc, pour le formuler simplement, les étatsuniens, épris et ardents promoteurs de la liberté, mais en même temps en conflit avec leur puritanisme qui leur interdit bien des jouissances, trouvent facilement un mal ou un ennemi extérieur pour expliquer leurs malaises intérieurs. Ou, dit autrement, plus crûment, si tout le monde pense être les meilleurs comme eux et partage leur avidité pour la liberté d’entreprendre, de prospecter, de gagner du terrain, de s’épandre et de prospérer, aussi bien être prêt et tirer le premier face à un rival qui a les mêmes désirs et qui pourrait leur arracher ce qu’ils possèdent ou même convoitent et dont ils jouissent. En paraphrasant une réplique classique des duels dans les films de cow-boys, le tueur de masse pense peut-être intérieurement que "cette ville est trop petite pour tous les autres que moi qui peuvent encore jouir de la vie".

    Marc Therrien

    • Sylvie Demers - Abonnée 6 août 2019 13 h 26

      En parfait accord...
      ...avec ce résumé de la situation sociétale chez nos « voisins » du sud...!
      S.Demers abonnée

  • Sylvain Rivest - Abonné 6 août 2019 07 h 16

    Trump n’a pas tord mais pas pour les bonnes raisons.

    Il n’est quand même pas faux de dire qu’un asssassin, quelqu’il soit, est dérangé mentalement. Plusieurs recherches démontrent que nous ne sommes nullement en plein contrôle de nos choix et de nos actions. Nous n’avons aucun libre arbitre selon Yuval Noah Harari. Ce dernier, étant homosexuel, explique comment ce choix en est pas un. Pourquoi avoir peur des araignées... Comment trouver du plaisir à tuer ou à vouloir sauver le monde? Pourquoi détester le brocoli. Bref, notre chimie interne affecterait notre cerveau. Les extrémistes de gauche comme de droite ont-ils les mêmes carences que les fous de la religion, ou comme les meurtriers de masse? Va t-on pouvoir guérir, un jour, notre cerveau. Voulons-nous guérir?

    • Françoise Labelle - Abonnée 6 août 2019 10 h 16

      Les psychiatres sont souvent/parfois en désaccord lorsqu'il s'agit d'évaluer la santé mentale d'un présumé meurtrier. Le problème est plutôt que Trump a refusé d'intervenir pour qu'on empêche d'armer les esprits déséquilibrés, surtout après Sandy Hooks.

      Il y a des esprits déséquilibrés en Australie et en Grande-Bretagne, mais terriblement beaucoup moins de décès par arme à feu parce que la réglementation des armes à feu y est très stricte. Elle vient du très conservateur John Howard en Australie (avis à M.Hus).

      Trump est un gestionnaire absolument nul: il sait très bien qu'il n'y aura pas de consultation de psychiatres lors d'une demande de permis d'arme à feu. C'est un cynique, un vrai.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 août 2019 11 h 37

      Mme Labelle, plus de150 000 personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards ont été mis en esclavage ou tout simplement exterminés par les djihadistes de l'EI en seulement quelques mois et on tout oublié aujourd'hui. On imagine que certains sont plus égaux que les autres à cause de différences culturelles. Misère.

      Cette nouvelle gauche méprise les gens et le peuple. On parle de l'extrémisme blanc, mais on occulte l'extrémisme brun, jaune ou noir. Et si c'est si terrible de vivre aux USA, pourquoi les migrants défonsent-ils les portes pour y entrer illégalement?

    • Christian Montmarquette - Abonné 6 août 2019 21 h 39

      "Cette nouvelle gauche méprise les gens et le peuple" - Cyril Dionne

      Cyril Dionne méprise la gauche, qui fait aussi partie, des gens et du peuple.

      Mais, lui, c'est justifiable.

      Risible.

  • Jacques Maurais - Abonné 6 août 2019 09 h 16

    À propos de Grand Remplacement

    En 1789, une très grande partie de ce que sont aujourd’hui les États-Unis appartenait à l’Espagne : la Nouvelle-Espagne à l’Ouest beaucoup plus grande que l’actuelle Californie, la Floride à l'Est, et aussi alors la Louisiane qui occupait la partie centrale du territoire aujourd’hui américain et qui allait de la Nouvelle-Orléans à la frontière des colonies britanniques au Nord. La Louisiane redevenue française a été achetée par les États-Unis. Au début du XIXe siècle, une grande partie du Sud des États-Unis, du Texas à la Californie, appartenait encore au Mexique devenu indépendant en 1810. À la suite d’une guerre qui dura dix-sept mois (1846-1848), le Mexique dut abandonner le Texas, la Californie et les territoires de l’Utah, du Nevada, de l’Arizona et du Nouveau-Mexique, soit le tiers de sa superficie.
    Alors, il y a bien eu un Grand Remplacement mais pas dans le sens qu’on l’entend aujourd’hui : arrivée massive de WASPS, minorisation des hispanophones, relégations des autochtones dans des réserves de plus en plus réduites. Toute l’idéologie qui a présidé à cette conquête court en filigrane dans les westerns d’Hollywood.

    • Cyril Dionne - Abonné 6 août 2019 11 h 44

      Cher M. Maurais, le colonialisme espagnol à été le pire de la planète. Ils ont massacré des populations entières. Les Tainos, les autochtones de la République dominicaine, n'existent plus aujourd'hui. Ils ont été exterminés jusqu'au dernier et devinez par qui? Alors, pour votre simplification de l'histoire, on passe.

    • Jacques Maurais - Abonné 6 août 2019 14 h 21

      M. Dionne, je suis désolé de vous avoir donné l’impression de défendre le colonialisme espagnol. Mais vous semblez ignorer que lorsque les Espagnols sont arrivés au Mexique, les Aztèques pratiquaient les sacrifices humains à une échelle qui dépassait largement celle de l’Inquisition. Ce qui explique la conquête relativement facile de Cortés mais ne justifie pas les exactions qui ont suivi. Misère! me permettrai-je de conclure avec vous.