La mort annoncée du marché Jean-Talon

«Si la situation continue à se dégrader, le marché Jean-Talon tel qu’on l’a connu, fréquenté et aimé aura disparu dans quelques années», croit l'auteur.
Photo: iStock «Si la situation continue à se dégrader, le marché Jean-Talon tel qu’on l’a connu, fréquenté et aimé aura disparu dans quelques années», croit l'auteur.

Que se passe-t-il au marché Jean-Talon ? Je fréquente régulièrement, depuis plus de 40 ans, cette véritable institution montréalaise, qui attire des clients d’aussi loin que le Vermont. Je sentais déjà, depuis trois ou quatre ans, une certaine désaffection du côté de l’offre. Quelques kiosques, çà et là, fermaient, des « trous » apparaissaient soudain au milieu d’une allée, quelque chose d’indéfinissable semblait s’infiltrer dans les lieux, laissant une impression de mauvais présage.

Mais cette année, c’est à une véritable catastrophe que j’assiste, incrédule : près du tiers des espaces de kiosque est inoccupé. On se promène, attristé, le long de grands vides laissés par la disparition de marchands-producteurs souvent de haute qualité.

Pour mieux comprendre

Le marché Jean-Talon en mutation

Que se passe-t-il ? On me parle de coûts de location prohibitifs. Mais plusieurs décisions, soit des gestionnaires du marché, soit de l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, me semblent également être en cause. Par exemple, on a aménagé il y a quelques années une nouvelle section de stationnement souterrain, mais sans ascenseur ! Quelle est la grosse tête qui a pensé qu’on pouvait facilement, les bras chargés de fruits et de légumes souvent lourds, manoeuvrer trois portes successives et franchir deux volées de marches ? Résultat : le stationnement est désert.

L’an dernier, on a supprimé plusieurs places de stationnement en surface et réduit la largeur de la rue adjacente pour aménager un espace convivial. On a donc droit maintenant à un espace totalement minéralisé, avec dalles de béton ou de pierre, sans aucune végétation sauf un petit sapin ridicule qui ne fournira jamais d’ombre. Pas le moindre bac à fleurs, alors que les marchands de fleurs foisonnent à côté. On cuit littéralement sous le soleil sur cette « place » et, croyez-le ou non, même les grands bancs sont en béton, brûlants sous le soleil et qui seront glacés l’hiver, faisant fuir quiconque voudrait s’y reposer. Évidemment, il n’y a jamais personne dans cette espèce de Sahara, et je vois mal des Vermontois (ou même des Verdunois) s’y sentir attirés !

Et le rétrécissement des rues Casgrain et Shamrock a rendu la circulation autour du marché problématique. C’est comme si on avait voulu faire du marché Jean-Talon, au lieu de l’espace commercial de destination qu’il a toujours été, un espace de proximité pour les seuls habitants du quartier environnant, ce qui le tuera pour de bon, le quartier n’étant pas suffisant pour soutenir un tel espace.

Se pourrait-il aussi que certains très gros commerçants locataires de vastes espaces qu’on hésite à appeler « kiosques », du genre de ceux qui vendent des bananes « locales » et que l’on retrouve dans d’autres marchés publics, s’arrangent en catimini pour exclure peu à peu les vrais producteurs, qui leur font ombrage par la qualité de leurs produits ?

En tout cas, si la situation continue à se dégrader, le marché Jean-Talon tel qu’on l’a connu, fréquenté et aimé aura disparu dans quelques années, peut-être pour laisser place à un gigantesque supermarché où on trouvera à des prix imbattables des fraises californiennes sous emballage plastique…

 
 

Une version précédente de ce texte, qui situait à tort le marché Jean-Talon dans le quartier Villeray plutôt que dans Rosemont–La Petite-Patrie, a été corrigée. Elle laissait aussi entendre à tort que le kiosque de la ferme Jacques et Diane était inoccupé.



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