À propos du Village gai de Montréal

«Lieu de refuge et d’émancipation? Le Village ne croise pas la totalité de la communauté alors que les lesbiennes en sont pour ainsi dire absentes», rappelle l'auteur.
Photo: Mac Bruxelle / Getty Images «Lieu de refuge et d’émancipation? Le Village ne croise pas la totalité de la communauté alors que les lesbiennes en sont pour ainsi dire absentes», rappelle l'auteur.

Le décès récent de Laurent McCutcheon oblige le regard sur des années de combat, ceux de la communauté LGBTQ+, de ses succès et de ses échecs. Aujourd’hui, je souhaite m’arrêter sur le double langage qui afflige cette communauté, la dénature et lui nuit.

Le 14 mai dernier, l’Assemblée nationale adoptait à l’unanimité une motion reconnaissant le statut particulier du Village gai de Montréal comme lieu de refuge et d’émancipation pour les communautés LGBTQ+ du Québec. Par angélisme pour les uns, par ignorance ou rectitude politique pour les autres, les politiciens travestissaient effrontément ce champ de ruines, lui prêtant des vertus qui se font rares rue Sainte-Catherine. Je m’étonne de la facilité avec laquelle ces hommes et ces femmes se sont laissé berner.

Accorder un statut particulier au Village, c’est chercher à le figer, à le protéger en imaginant conserver une vitrine à l’image de la communauté, comme un nouveau Chinatown, une petite Italie, une sorte de palais des nains où le chaland circule et se forge une opinion à partir de peu. Cette propension au repli est la source de tous les préjugés alors que, se résumant à des façades de commerces, le visiteur réduit la communauté LGBTQ+ à ce qu’il voit : des bars, des saunas, des bars de danseurs et, bien entendu, des restaurants. Cela résume-t-il ce que nous sommes ? Je ne cache pas un certain pincement lorsque je vois ces cars de touristes s’arrêter coin Atateken et Sainte-Catherine comme on s’arrête devant la cage aux singes, prendre des photos et repartir avec la conviction que notre réalité n’excède pas notre sexualité.

Lieu de refuge et d’émancipation ? Le Village ne croise pas la totalité de la communauté alors que les lesbiennes en sont pour ainsi dire absentes. D’ailleurs, le journal Fugues qui prétend couvrir l’actualité ne s’adresse plus depuis longtemps qu’aux gais. Aussi, le Village est terriblement normatif alors qu’il enferre ces gais dans une conception étroite du corps qui ne correspond pas à la réalité, suscite des comportements sociaux étrangers aux velléités d’intégration et de reconnaissance de la communauté au sein du nombre et confine à la marginalisation davantage qu’à l’émancipation.

Un exode lent

Refuge, disions-nous ? Un jeune gai qui arrive de sa région, avec les valeurs régionales et familiales qui l’ont forgé et qui cherche une voie de passage entre ces valeurs et sa réalité, se voit littéralement déconstruit par un milieu comme le Village. D’une part, à la sortie même du terminus d’autobus il est immédiatement ciblé par les revendeurs de drogue qui identifieront les plus faibles, leur offriront de l’aide avec à la clé leur première dose d’héroïne gratuite et, éventuellement pour certains, la prostitution.

Ensuite, il marchera parmi les sans-abri, la mendicité, la violence plurielle et endémique du milieu, la sexualité facile et périlleuse, contractera une première MTS et découvrira ces cliniques qui n’invitent pas à la prudence puisque puisant dans la permissivité l’essentiel de leur clientèle. Le Village aliène davantage qu’il n’émancipe, nivelant les gais à leur plus petit dénominateur commun, leur sexualité. Il est cette grande lessiveuse qui blanchit les capitaux et expurge les consciences. Sénile, il oublie les années 80 et incite à reproduire des comportements qui nous ont conduits à la grande épidémie, un oubli criminel mais payant. Car au Village, tout se marchande.

On répondra que le Village ne se résume pas qu’à une rue, mais s’étend à l’échelle d’un quartier. Or, cette motion fut adoptée sans portrait démographique fiable, ne sachant pas l’exode lent mais continu de la communauté LGBTQ+ par refus du ghetto, par souci de s’intégrer à la ville, sous l’effet de la gentrification ou par simple crainte de la nuit. Manon Massé est une femme honnête et admirable de probité. Mais cette motion n’est pas son meilleur coup…

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13 commentaires
  • Gilles Bonin - Inscrit 18 juillet 2019 02 h 32

    Un champ de ruines,

    dites-vous. Et avec raison: c'est laid et insignifiant (que les parlementaires se soient laissés surprendre par l'initiative bien-pensante de Manon Massé ne m'étonne pas d'ailleurs - les hauts faits de QS sont marquants).- cela a fait tant de bruit, que j'ignorais le fait - cela n'a pas d'importance me direz-vous, mais bon...). Champ de ruines qui n'est jamais sorti de cet état depuis que la «Ville de Moriale» a laissé bourgonner ce coin de ville «gay» pour éviter la vie gay dans le grand centre-ville ouest pour touristes - c'était l'idée à l'époque pour ceux qui se souviennent...

  • Patrick Poisson - Abonné 18 juillet 2019 06 h 22

    Années 80?

    Quelle étroitess d'esprit. On dirait un discours sorti tout droit des années 80 tellement il n'a pas évolué. Le Village est autre chose que drogue, prostitution, bodybuilders et excentricité. Sérieux, allez vous-y promener, vous découvrirez une foule hétéroclite, des gens heureux, en paix et ouverts d'esprit.

  • Christian Montmarquette - Abonné 18 juillet 2019 08 h 10

    Le Village est salutaire

    Je veux bien croire que ça diffuse une image faussée et caricaturale du milieu. Mais d'un autre côté, le Village établit un espace où les LGBT sont majoritaires et peuvent se retrouver entre-eux et elles, ce qui m'apparait salutaire pour briser l'isolement et créer des liens quand on fait partie d'une minorité opprimée et souvent méprisée. J'ai toujours considéré la diversité des quartiers comme une richesse de Montréal, autant que la diversité des régions le sont pour le Québec. Ce qui serait peut-être intéressant, serait de créer un second quartier LGBT d'un genre plus "sobre" disons, pour ceux et celles qui le préfèreraient ainsi.

  • Bernard Terreault - Abonné 18 juillet 2019 08 h 41

    Ségrégation sexuelle

    On a condamné avec raison la ségrégation raciale qui confinait les Noirs américains (et même montréalais, jusque vers 1950) à vivre dans leurs ghettos, puis maintenant nos soi-disant progressistes veulent confiiner les LGBTQ à un quartier particulier. Il me semble que s'y j'étais homosexuel, je ne voudrais rien savoir du Village Gai et voudrait vivre tranquille, n'importe où, à Ahuntsic, Westmount, Brossard ou Saint-Jean-de-Matha.

    • Eloise Lapointe Leblanc - Abonnée 18 juillet 2019 11 h 07

      Personne ne demande aux personnes de la communauté LGBT de se confiner dans le Village. Par contre, c'est pratiquement le seul lieu où il n'est pas bizarre des gens de même genre se tenir par la main ou s'embrasser. Le Village est donc un espace où les gens qui n'entrent pas dans l'hétéronormativité se sentent plus libres. Et ça, je crois que c'est bien.

  • Eric Lessard - Abonné 18 juillet 2019 09 h 10

    Ce n'est pas en détruisant le village gai que vous aiderez les gais

    Je pense que vous sous-estimer l'homophobie qui existe encore dans notre société, et je m'empresse de dire qu'elle est peut-être la moins homophobe du monde.

    Cependant, je connais des dizaines de gais qui cachent leur orientation, non seulement à leur travail, mais aussi à leur entourage, leur parenté. Si il y a quatre campings gays au Québec, c'est bien que beaucoup pensent qu'ils ne seraient pas acceptés en tant que gay dans un camping ordinaire. Ce n'est pas du repli sur soi, c'est la volonté de se protéger de discours haineux et méprisants, qui bien qu'ils soient minoritaires, n'en demeurent pas moins blessants. Les gays ne veulent pas subir les propos homophobes qui sont souvent tolérés, voire encouragés, dans les campagnes qui sont assez différentes de celle de votre imagination.

    Si vous pensez qu'il n'y a pas de problèmes à être gay au Québec, vous vivez dans une bulle de privilégiés. Vouloir effacer les lieux de rassemblement gais, c'est vouloir que les gais soient invisibles. Il y a eu des progrès pour les gais, mais de nombreux autres problèmes demeurent.