Une grande dame nommée Renée

«Elle était solide, cette chère Renée (au milieu). Et terre à terre. Et tellement rassurante», se souvient l'auteure.
Photo: Alain Renaud Archives Le Devoir «Elle était solide, cette chère Renée (au milieu). Et terre à terre. Et tellement rassurante», se souvient l'auteure.

L’histoire du Devoir est indissociable de la vie de Renée Rowan, qui y travailla de 1944 à 1990, comme le rappelle l’article que le quotidien lui a consacré mardi pour annoncer son décès.

Histoire de famille d’abord, puisqu’elle était la nièce du directeur Georges Pelletier, qui lui offrit d’abord d’être sa secrétaire. C’est vite devenu une histoire d’amour entre elle et le journal, et une grande histoire professionnelle puisque rapidement, à la fin des années 1940, elle a été invitée à devenir journaliste. Renée avait parfaitement conscience de son rôle comme femme dans un média, la première affectée au « général » plutôt qu’à la page féminine dans le petit monde du journalisme montréalais.

Je dis « Renée » parce que tout le monde l’appelait ainsi en travaillant à ses côtés. Mais le prénom allait de pair avec le respect qui lui était dû comme pionnière et comme enfant de la maison. Même les plus machos des patrons — il n’en a pas manqué durant ses années de pratique ! — lui accordaient une immense considération.

Cette femme rigoureuse dans le travail était par ailleurs d’une gentillesse exquise et d’une grande générosité. Quand je fus embauchée au Devoir en novembre 1989, jeune journaliste très impressionnée par tous ces grands noms que j’allais côtoyer, elle me fit installer au bureau à ses côtés et manifesta à mon égard un soutien constant, comme elle l’avait fait avec tant d’autres jeunes journalistes avant moi.

Je ne l’ai pas longuement côtoyée : à l’hiver 1990, elle prenait sa retraite. Mais elle me dit alors ces mots marquants : elle pouvait partir parce que la relève était assurée. Et pour elle, la relève avait une connotation précise : ça voulait dire « féministe ».

Déjà sensible aux sujets pouvant intéresser les femmes, elle avait tenu pendant des années, à partir de 1964, la chronique « Le panier à provisions », alors que la consommation n’était pas encore un sujet à la mode dans les médias. Puis, à l’approche de l’Année internationale de la femme de 1975, elle propose à ses patrons une chronique qui rendrait compte des activités multiples organisées par les groupes de femmes. Ils acceptent, et la page « Féminin pluriel » est ainsi créée.

Quand 1975 prend fin, la chronique est vouée à disparaître. Ça ne dure qu’une semaine ! Les groupes protestent tellement que la page revient, et elle sera publiée jusqu’en 1986. Pour de jeunes féministes comme moi, c’était là un véritable rendez-vous.

Lorsque « Féminin pluriel » disparaîtra pour de bon, au nom de l’égalité qui faisait en sorte, disaient les patrons, qu’il n’y avait plus à distinguer la condition féminine du reste, Renée Rowan continuera de suivre ce dossier, même sans y être spécifiquement affectée, comme on dit dans le métier. Elle n’était pas dupe et m’avait fait une mise en garde : quand un thème n’est pas spécifiquement attribué à quelqu’un, il tombe entre les craques, passe sous le radar. Pour les femmes, c’est là un grand piège. Restons vigilantes !

Message entendu ! Mon intérêt pour le féminisme était si manifeste que, comme elle, sans affectation nette, je proposais naturellement des sujets « de femmes » à mes patrons. Et je revenais à la charge même si on me disait non. Renée Rowan m’appuyait totalement !

Elle était solide, cette chère Renée. Et terre à terre. Et tellement rassurante.

Sur le sort du Devoir par exemple. En 1989, le journal est pris dans de fortes turbulences financières. Encore une fois. Et cette fois-là semble la bonne. Encore une fois !

Renée me résumera ça bien simplement. Quand elle s’est mariée en 1952, son conjoint lui a dit que le couple ne compterait pas sur son salaire vu le sort incertain du Devoir, toujours susceptible de fermer d’un mois à l’autre. En 1989, l’anecdote la faisait toujours éclater de rire !

En 2019, peut-être a-t-elle encore eu la force d’en rigoler franchement, bien fière de la survie de ce journal qu’elle aimait tant.

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