Jean Royer, ce compagnon essentiel

Jean Royer et Gaston Miron lors du 40e anniversaire de la maison d'édition l'Hexagone, qu'il a dirigé durant sa carrière.
Photo: Les Éditions de l'Hexagone Jean Royer et Gaston Miron lors du 40e anniversaire de la maison d'édition l'Hexagone, qu'il a dirigé durant sa carrière.

Miron l’avait bien dit : « Les poètes de ce temps montent la garde du monde. »

Jean Royer, mieux que tous les autres, plus que nous tous, aura été ce gardien essentiel comme poète, essayiste, journaliste culturel, critique littéraire tant cette « âme littéraire », si bien nommée par Étienne Beaulieu, il aura su la reconnaître, la nommer et la faire sentir.

« On ne pourra jamais m’enlever cette passion de la littérature, avait-il écrit. Pourquoi ? Parce qu’elle me fait vivre, tout simplement. Chaque jour qui passe est perdu ; chaque livre que j’ouvre puis referme après lecture appartient au lendemain et à mon espérance. La littérature me fait vivre autrement et davantage. Elle me fait participer à l’imagination d’un monde, celui de l’écrivain. »

Il a été la mémoire de notre littérature vivante, celle qui s’est faite, vécue et pensée depuis le milieu des années 1960. Car Jean Royer, décédé la semaine dernière, est un produit de la Révolution tranquille. Il a toujours su à quel point il était important d’explorer, de reconnaître et d’identifier les territoires qui nous définissent. C’était « l’âge de la parole », selon un titre emblématique du poète et graveur Roland Giguère. Il fallait porter cette parole sur la place publique pour qu’on sache qu’en elle, avec elle, dans l’élan qui la faisait vivre, il y avait une histoire qui se disait, voulait se dire… et se transmettre.

À L’Action catholique d’abord (dès 1963), puis au Soleil (de 1974 à 1977), il a laissé sa marque. Mais c’est au Devoir (dès 1978), là où il est devenu le premier journaliste à occuper le poste de directeur des pages culturelles en donnant forme au cahier Culture & Société, et ce jusqu’en 1991, qu’il aura le mieux fait. Il s’était entouré d’écrivains et de critiques solides qui avaient accompagné une littérature, une culture et une société qui entraient dans la modernité. C’était une période enthousiasmante, dont il a été un artisan et un témoin privilégié.

Il avait introduit l’entretien littéraire au Québec en dessinant avec la parole même des écrivains qui lui confiaient leurs motivations, leurs mots fétiches et les mondes qu’ils interrogeaient et nourrissaient une histoire littéraire vivante. Aujourd’hui, réunis en six volumes sous le titre Écrivains contemporains, ils demeurent un outil de référence exceptionnel pour qui veut mesurer les enjeux de différentes époques et tendances qui se sont exprimées à même la parole de plus de 200 écrivains phares de toutes les littératures.

Il aura extrait de ces rencontres d’écrivains et d’écrivaines Femmes et littérature qui fait voir, tel que l’avait noté France Théoret, comment on a pu vivre un moment historique inégalé avec la parole et l’écriture des femmes.

Sa façon de se tenir toujours à l’affût et d’être pleinement à l’intérieur des oeuvres et du langage qui les a forgées a fait de lui ce lecteur privilégié d’une poésie toujours en mouvement qu’on retrouve dans ses anthologies et dans son Introduction à la poésie québécoise.

L’homme a cofondé la revue de poésie Estuaire, dirigé un temps la maison d’édition l’Hexagone, présidé la Rencontre québécoise des écrivains et l’Académie des lettres du Québec. Il sera resté attaché aux institutions. C’était pour lui une forme de respect à l’égard des bâtisseurs.

Il a été ce grand « écouteur » et ce « veilleur » essentiel, autant dans ses rencontres d’écrivains que dans ses essais et dans sa poésie

Pour lui, apprendre à vivre, c’était « apprendre à vivre le passage », « à patience d’aimer », disait-il. « Entre la nuit et le jour, comme entre elle et moi, pas de frontière » et « ce n’est pas la nuit qui tombe, c’est toi en elle ».

Sa poésie n’avait cessé d’être chant d’amour, de nous donner des « Poèmes de veille » portés par une mémoire hantée par « Le rêve d’une autre nuit » : autre nuit d’amour, autre nuit, l’ultime, celle du silence, de l’absolu mystère, de l’extrême solitude. Ses principaux titres sont à eux seuls des projets d’être : Faim souveraine, Jours d’atelier, Depuis l’amour, Le visage des mots, Poèmes de veille sans oublier Le poème debout.

Un homme chaleureux

Tous ceux qui l’ont côtoyé, même ces dernières années alors que sa santé se faisait plus problématique, ont pu découvrir avec Jean Royer un homme chaleureux, immensément riche de sa mémoire de lecteur et de poète, enrichissant chacune de nos rencontres de ce petit supplément de tendresse et de lumière rieuse qu’il savait nous rendre à nous tous qui comme lui continuions à avoir foi dans la puissance du langage. Lire, écrire, aimer, parler des livres, se souvenir de ceux et celles qu’il a lus et côtoyés le gardait vivant et vibrant.

Il a été le grand « écouteur », le suprême analyste de notre « âme littéraire ». Sans lui, nous n’aurions ni la constance d’un regard ni une telle largeur de vue. Rares sont ceux qui ont tenu le phare avant autant de générosité et de ferveur pendant près de cinquante ans. Il est peut-être le seul.

Cet homme voué et dévoué, ce chercheur de présences, ce penseur de la vie intérieure n’est plus parmi nous. Ses livres restent comme un témoignage. Ils sont des références majeures, incontournables. Le Québec, les écrivains et les écrivaines, leurs lecteurs et leurs lectrices lui doivent beaucoup.

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