L’égalité de traitement des non-croyants avec les croyants reste à achever

Selon l'auteur, l’égalité de traitement des non-croyants avec les croyants reste à achever et cela dépend des trois ordres de gouvernement.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Selon l'auteur, l’égalité de traitement des non-croyants avec les croyants reste à achever et cela dépend des trois ordres de gouvernement.

Dans Le Devoir du lundi 8 juillet, M. Carl Therrien, professeur agrégé à l’Université de Montréal, département d’histoire de l’art et d’étude cinématographique, spécialiste des jeux vidéo, accuse nommément l’Association humaniste du Québec « d’aveuglement quant aux contradictions et déséquilibres introduits par cette loi [la loi 21] » et « remet en question les prétentions humanistes de plusieurs intervenants dans ce débat ». Au moins cette attaque frontale a le mérite de la clarté : Carl Therrien a une vision de l’humanisme qui diffère sensiblement de celle prônée et pratiquée par les organisations humanistes séculières nées au Québec.

Lorsque la première association humaniste est née au Québec (Humanist Association of Canada, 1968), c’était le Dr Henry Morgentaler qui en était cofondateur et premier président. Tout comme aujourd’hui avec la neutralité de l’État, sa lutte ne faisait pas l’unanimité ni au Québec ni au Canada. Il avait dû trancher dans une situation délicate : l’avortement n’est jamais un acte qu’on choisit de gaîté de coeur. C’est précisément cette capacité d’évaluer les conséquences à long terme d’une action qui distingue les décisions humanistes de celles inspirées par des codes moraux inflexibles et myopes. Henry voyait plus loin, il connaissait très bien les conséquences du refus de l’avortement, que ce soit pour la mère ou pour l’enfant non désiré. Il avait aussi perçu que la société québécoise de l’époque refusait désormais l’hypocrisie entourant l’avortement, en pratique permis aux femmes aisées et interdit aux femmes pauvres. C’est parce que nous voulons voir plus loin que, comme Henry en son temps, nous avons choisi de soutenir des mesures, telle celle concernant les signes religieux dans la fonction publique, qui ne font pas forcément l’unanimité.

Trois objectifs

Lorsque nous avons créé l’Association humaniste du Québec, en 2005, pour avoir une association francophone, nous avions trois objectifs majeurs soutenus par tous nos membres, au-delà de notre mission officielle qui demeure toujours le développement de la pensée critique dans la population du Québec. Il y avait le droit de mourir dans la dignité, la sécularisation de l’État et l’égalité de traitement des non-croyants avec les croyants. Nous avons aidé à la création de l’AQDMD, et le droit de mourir dans la dignité est maintenant une réalité, même si incomplète. Une étape importante de la sécularisation de l’État s’est faite finalement le 16 juin 2019, quoique l’on puisse considérer que le jugement Gascon du 15 avril 2015 soit, en fait, la première vraie description de ce que la neutralité de l’État impose. C’était le jugement qui mettait un terme à la saga du maire de Saguenay, Jean Tremblay, qui était convaincu que « sa liberté de religion » lui permettait d’imposer une prière théiste à tous ceux présents aux sessions du Conseil municipal.

L’égalité de traitement des non-croyants avec les croyants reste à achever et cela dépend des trois ordres de gouvernement. L’État québécois nous refuse l’égalité de traitement en matière de cérémonies de mariage réalisées par nos célébrants (à la différence de l’Ontario). L’État fédéral continue de nous imposer la « primauté de Dieu » dans le préambule de sa charte des droits et les municipalités et autres commissions scolaires continuent de conserver des crucifix là où ils n’ont rien à faire. Mais surtout le poids fiscal des activités religieuses continue de s’appliquer aux non-croyants. Et ici je ne parle pas d’activités véritablement charitables, mais bien d’activités de promotion des mythes religieux. Toutefois, et c’est là que la loi 21 est immensément importante, la déclaration formelle de la laïcité de l’État québécois permettra enfin de contester les privilèges fiscaux des clergés. N’en doutez pas, ce sera la prochaine étape. Récemment, Le Devoir a d’ailleurs participé à cette prise de conscience par une série magistrale d’articles sur cette question. M. Therrien nous connaît bien mal s’il pense que nous sommes satisfaits de la loi 21. Oui, nous l’appuyons car elle représente clairement une première étape vers une laïcité de fait, mais, comme lui, nous regrettons les crucifix laissés au bon vouloir de décisions locales, ce qui est une abdication de la responsabilité de l’État de fournir en environnement neutre aux citoyens.

Si l’État n’a pas à financer les cultes, il n’a pas non plus à prêter sa puissance, son rayonnement, ses moyens, à des mouvements politico-religieux qui, sous le couvert de la « liberté de religion », entendent usurper son influence à leur profit. Il faut une bien grande naïveté et une ignorance crasse de l’Histoire pour croire un instant que les religions soient intéressées à autre chose que leur propre prééminence. Elles sont parfaitement capables de manipuler des individus, à leur insu. La loi 21 met un frein à ces tentatives de perversion de l’État et elle le fait sans même qu’une seule personne perde son emploi. Je m’étonne que M. Carl Therrien, athée ou agnostique (selon le jour), vole si vite à la défense d’idéologies qui ne veulent rien de moins que l'« invisibilisation » des non-croyants. L’AHQ n’a jamais proposé une laïcité à « géométrie variable » et encore moins une « catholaïcité ». D’habitude, on nous reproche plutôt de proposer une laïcité sans adjectif et donc sans concession. M. Therrien devrait lire nos mémoires au gouvernement avant d’entreprendre de crucifier les humanistes séculiers sur la place publique.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait qu'«une étape importante de la sécularisation de l’État s’est faite finalement le 16 juillet 2019», a été modifiée.

 

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36 commentaires
  • Réal Boivin - Abonné 11 juillet 2019 05 h 53

    Texte explicatif et instructif.

    Votre texte permet de remettre les pendules à l'Heure de la loi 21.

    Et vous avez bien raison de souligner que ce n'est qu'un début. Les différentes associations qui travaillent pour laïciser le Québec. dont les Libres Penseurs Athées à la quelle je fais parti, n'en resteront pas là. Privilèges fiscaux et cours ECR sont dans la mire des différentes associations. Nous avons du travail sur la planche pour laïciser le Québec.

    Les signes religieux et les doctrines religieuses appartiennent à leurs adeptes et ne doivent pas être imposés aux autres croyances ni aux incroyants.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 11 juillet 2019 06 h 56

    Excellent texte, bravo !

    Il faudrait lire : 16 juin 2019 et non 16 juillet 2019.

  • Gilles Bonin - Inscrit 11 juillet 2019 07 h 17

    La curaillerie

    sous toutes ses formes et couleurs va se faire aller le clapet. Tout est à souhaiter que les chiens aboieront mais que la caravane continuera à passer. Les religions n'ont jamais servi que de béquilles - qui incidemment ont fait et font encore plus d'estropiés; il faut reconnaître que c'est un fait culturel historique. Mais le reconnaître ne signifie pas l'accepter comme valeur qui doit dominer.

    • Marc Pelletier - Abonné 11 juillet 2019 14 h 45

      M. Bonin,

      Vous dites : '' Les religions n'ont jamais servi que de béquilles - qui incidemment ont fait et font encore plus d'estropiés ; il faut reconnaître que c'est un fait culturel historique. ''

      '' religions..., béquilles....estropiés... ''

      Vous qui vous référez à l'Histoire devriez savoir que depuis le début de la colonie jusqu'aux début des années 50, le Québec n'aurait pu survivre si les habitants, à cette époque, n'avaient pu profiter de la contribution substantielle et essentielle des '' religieux '', tant dans les écoles que dans les hôpitaux. Sans cette contribution, nous ne serions pas là, ni l'un ni l'autre, pour en parler.

      La révolution tranquille a changé bien des choses, j'en conviens et je m'en réjouis, mais ce n'est pas une raison pour '' jeter le bébé avec l'eau du bain ''. Le Québec n'est pas né à partir des années 60. Je trouve tendancieux que l'on se remémore du passé, en se référant uniquement à la bataille des plaines d'Abraham quand ça appuie une cause qui nous tient à coeu, mais qu'on semble ignorer tout le vécu de l'époque antérieure et postérieure à cette malheureuse date.

  • Marc Therrien - Abonné 11 juillet 2019 07 h 31

    Tout ce monte converge- Pierre Teilhard de Chardin


    Toute chose animée du conatus persévère dans son être et résiste à disparaître. Si tout un chacun, croyant en sa conviction, prenait conscience qu’un des moyens efficaces de la confirmer voire de la renforcer est d’être exposé à autrui qui expose et exprime une conviction contraire n’aurait pas un désir aussi intense de la voir disparaître. Aussi, si tout un chacun convaincu réussissait à dépasser cette crainte de s’anéantir s’il devait se transformer en changeant d’idée et de sentiment suivant la prise en compte d’un autre point de vue sur le monde, l’humanisme, qu’il soit religieux, agnostique ou athée, continuerait de grandir en s’élevant. «Tout ce qui monte converge» dirait ce maître de l’humanisme chrétien qu’était Pierre Teilhard de Chardin.

    Marc Therrien

    • Jean-François Trottier - Abonné 12 juillet 2019 09 h 53

      M. Therrien,

      1- L'humanisme est né envers et contre la religion. Il pose la primauté de la raison humaine sur la raison divine, exactement le contraire de ce que professent tous les monothéismes les uns après les autres ou concuremment.

      2- Il est hors de question d'empêcher qui que ce soit d'être exposé à autrui. COmment un code vestimentaire pourrait, dans les pires affres de vos cauchemars, empêcher qui que ce soit d'être "exposé", entre autres puisque les élèves, eux, ne sont pas soumis à une telle règle?

      3- Il existe dans la Charte, en toute lettres et donc sans passer par l'interprétation de Juges reconnaissant la primauté de la raison divine, donc anti-humanistes, une clause qui dit qu'il revient aux parents seuls de décider de l'Éducation religieuse des enfants.

      4- L'école est un lieu de développement de la pensée discursive. On n'y apprend pas à analyser les messages complexes des images, logos et ensembles complexes présentés au cinéma, comme les nombreuses séries "patriotiques" américaines entre autres. L'école n'est pas un lieu où une personne en autorité devrait pouvoir afficher, sans l'expliquer puisque ça lui est interdit (et pour cause!), son engagement essentiel et profond, puisque tout engagement religieux va jusqu'à la négation de l'individu : la primauté de la raison divine est absolu et transcendentale, rien de moins. Le symbole n'est pas discursif.

      5- Pour mémoire, Augustin et Thomas ont parlé du libre choix de l'individu dans sa quête de Dieu en effet, mais sans parler de raison essentielle. Ils sont docteurs de l'Église en effet, mais cherchez cette quête individuelle dans le canon de l'Église... elle n'est nulle part.
      Pour l'Église les discours de ses docteurs sont.... des arguties qui servent à se protéger des gens qui raisonnent trop à son goût.
      L'approche de Teilhard de Chardin est semblable à celle de Thomas, admirable et tout et tout, mais pas humaniste pour deux sous.

    • Marc Therrien - Abonné 12 juillet 2019 12 h 35

      M. Trottier,

      Vous parlez de l'humanisme alors qu'il y a eu une floraison d'humanismes dans l'évolution des idées menant à l'idéologie du progrès. Avant l'humanisme athée, il y a eu les penseurs de la Renaissance se réclamant d'une part des philosophes antiques, n'abjurant pas d'autre part leur foi chrétienne. Je pense que Jésus-Christ, tout autant que Socrate, fut un grand humaniste. Ce que les hommes font d'un enseignement ou d'une connaissance lorsqu'ils l'institutionnalisent pour policer et sécuriser la civilisation est une autre histoire.

      Marc Therrien

    • Jean-François Trottier - Abonné 12 juillet 2019 16 h 20

      M. Therrien,

      il y a eu des milliers d'humanistes "catholiques". Et alors?

      La religion catholique, comme tout monothéisme, n'a jamais été humaniste.
      Pierre Teilhard de Chardin n'a jamais été humaniste.

      Socrate a été un grand philosophe.
      J'ai une immense admiration pour Thomas d'Aquin que je relis à la moindre occasion.
      Jésus aimait les gens, ça se voit et se sent dans ce qu'on est plutôt sûr qu'il a dit.
      Mais aucun d'eux n'a été humaniste.

      Ce qu'ils ont dit peut par certains égards ressembler à ce que des humanistes ont dit. Et alors ?

      Les faire entrer de force dans le mouvement de pensée l'humanisme correspond à déformer tout ce qu'ils ont dit, à leur époque, selon leurs conaissances, et dans leur contexte propre.

      La primauté de la raison humaine sur la raison divine est ce qui a donné son nom et son originalité à l'humanisme.
      Que ce soit Érasme qui a bien ri de ces prétendus théologiens prétendant savoir ce que Dieu veut, ou
      Le sujet n'existait pas avant le XIVème, un point c'est tout.

      Dans le monde et dans l'histoire il a été presque impossible de se dire athée au risque de se faire torturer ou tuer immédiatement, il est extrêmement difficile de dire si certaines personnes croyaient vraiment ou pas.
      Je ne les dis pas athées, ne les dites pas croyants, c'est bien le moins.

      Révisez vos lieux communs et "belles pensées", l'humanisme est inséparable du refus de la raison divine.

      La foi de surface due à la conformité sociale a pris une immense place dans toutes les sociétés, de façon à assurer aux évêques leur pouvoir incontestable.
      C'est aussi de cette hypocrisie dont le Québec s'est débarrassé, et que la plupart des milieux religieux acceptent encore de façon carrément maladive.

      Tout le monde fait un peu semblant dans un monde qui ne laisse aucune place à l'athéisme.
      Comme toutes les idéologies totalitaires qui ont régné dans le monde.

    • Marc Therrien - Abonné 12 juillet 2019 22 h 12

      Et si j'en crois quelques diverses lectures, le triomphe de la raison instrumentale nous amène même à dépasser l'humanisme avec le post-humanisme en progrès vers le transhumanisme dans cette quête de l'immortalité par laquelle l'humain aspire à fouler le terrain privé de l'omniscience et omnipotence divines.

      Marc Therrien

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 11 juillet 2019 07 h 48

    Bref !

    « L’AHQ n’a jamais proposé une laïcité à « géométrie variable » et encore moins une « catholaïcité ». (… ) M. … avant d’entreprendre de crucifier les humanistes séculiers sur la place publique. » (Michel Virard, Président, AHQ)

    En dehors de conflit d’autorité intellectuelle sur ou concernant des positions similaires ou quasi-similaires (les retombées de la Loi 21), il demeure que, pour le bon fonctionnement de l’Humanisme au sein du Peuple et de l’État du Québec, les auteurs sont invités à se rencontrer privément avant d’étayer publiquement leurs positions !

    Bref ! - 11 juillet 2019 –

    Ps. : Après plusieurs relectures du texte, je n’arrive toujours pas à faire le lien entre son contenu et le titre ! Quelqu’un quelque part pourrait comme … le faire ? Merci !

    • Raymond Labelle - Abonné 11 juillet 2019 13 h 46

      Le texte illustre différents aspects quant auxquels la religion serait privilégiée, par exemple dans le traitement fiscal, par rapport aux non-religions, malgré certains pas allant dans la direction souhaitée par l'auteur (comme le PL21) qui affirme qu'il reste encore malgré tout beaucoup de chemin à faire pour atteindre un traitement plus équilibré entre les idées et institutions religieuses, d'une part, et les non-religieuses, d'autre part. D'où le titre.