Il faut protéger le Château Laurier

Le projet d'agrandissement du Château Laurier prévoit la construction d'une annexe liée à l'actuel bâtiment historique.
Photo: Ville d'Ottawa Le projet d'agrandissement du Château Laurier prévoit la construction d'une annexe liée à l'actuel bâtiment historique.

Lettre envoyée à Pablo Rodriguez, ministre du Patrimoine canadien et du Multiculturalisme.

Permettez-nous de nous adresser à vous à double titre, d’abord comme ministre du Patrimoine canadien, responsable selon votre lettre de mandat de promouvoir « les histoires du Canada, façonnées par notre immense et riche diversité, [qui] devraient être célébrées par et partagées avec les Canadiens et le reste du monde », et ensuite comme ministre responsable de la Capitale nationale au Parlement, de la commission sensible aux symboles nationaux, aux commémorations historiques et en particulier aux événements d’importance nationale qui se déroulent sur la colline parlementaire.

Ce qui nous préoccupe profondément, c’est que l’on est en train de saccager l’intégrité de l’architecture originale du Château Laurier et que vous-même et la Commission avez déclaré forfait et vous en lavez les mains, comme s’il s’agissait d’une banale histoire d’arrière-cour.

Peut-être qu’un rappel historique pourrait éclairer le temps présent et nous faire réfléchir sur notre incapacité collective à prévenir la disparition de ce qui nous identifie et surtout nous inspirer des initiatives à entreprendre en puisant dans les leçons que nous enseigne un passé pas si lointain.

En 1966, le ministère des Travaux publics dirigé à l’époque par George McIlraith avait approuvé la démolition de la Gare Union (où siège maintenant le Sénat) pour, nous vous le donnons en mille, faire de la place pour un stationnement public ! La raison avancée apparaissait bien convaincante aux yeux du gouvernement : il devait y avoir une telle affluence de visiteurs à Ottawa, pour célébrer le centenaire de 1867, qu’il apparaissait impérieux de dégager le centre de la ville pour faire place aux voitures des touristes, histoire de leur faciliter l’accès à la capitale.

C’est un groupe de citoyens, réunis sous la bannière de l’ancêtre d’Héritage Ottawa qui, au prix de manifestations, de pétitions, de pressions, de lettres ouvertes dans les journaux, de suppliques aux parlementaires, finirent par convaincre le ministre McIlraith de reculer.

Ce qui a fini par influencer la décision du gouvernement, c’est que la Gare Union et le Château Laurier formaient un ensemble inséparable, promu à l’origine personnellement par le premier ministre Sir Wilfried Laurier. Tous deux conçus par les mêmes architectes de Montréal, la firme Ross & MacFarlane, pour donner à Ottawa l’allure d’une véritable capitale d’un pays ancré, et oui, dans la grande histoire de l’humanité. La gare devait être de style architectural classique/beaux-arts, alors que le château devait s’inspirer du style médiéval/renaissance.

Visionnaire ou utilitaire?

Nous vous rappelons ces faits parce que la décision à laquelle vous faites face vous inscrira dans l’histoire et marquera votre mandat à la tête de ce ministère : serez-vous visionnaire comme Laurier, en son temps, ou platement utilitaire comme l’était au début le ministère de McIlraith en 1966, lui aussi responsable à cette époque de la Commission de la capitale nationale, laquelle s’était benoîtement rangée devant l’argutie administrative du ministère, tout comme la commission actuelle et son président devant ce projet bâclé ?

En fait, comment voulez-vous faire l’histoire ? C’est ce à quoi vous êtes confronté : soit vous réfugier derrière le paravent de « ce n’est pas moi, c’est l’autre — ce n’est pas nous, c’est le secteur privé », soit vous prenez le leadership de faire valoir avec toute l’autorité morale et politique que votre titre vous confère de démontrer aux yeux de tous les Canadiennes et Canadiens que le coeur de la colline parlementaire n’est pas un centre d’achat qu’on peut agrandir à volonté, mais qu’il représente une valeur symbolique à laquelle les Canadiennes et Canadiens d’un océan à l’autre tiennent par-dessus tout.

Vous nous représentez tous à cet instant de notre vie nationale. Permettez-nous d’espérer que vous ne nous renverrez pas une image d’impuissance, mais plutôt celle d’un leadership visionnaire, comme les plus distingués de vos prédécesseurs : demandez à rencontrer les membres de la famille Lalji ; expliquez-leur qu’eux aussi partagent une responsabilité collective en étant propriétaires du château, un édifice historique, et que ce que nous cherchons, ce n’est pas de les empêcher de s’enrichir en agrandissant l’hôtel, mais de le faire en respectant ce que nous avons été et ce que nous sommes. Des experts désintéressés sont disponibles pour les conseiller utilement. C’est le geste de leadership que nous attendons de votre part.

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5 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 10 juillet 2019 00 h 58

    Cette fois...

    Je suis en général un peu indifférent aux revendications du genre. Mais cette fois, il s'agit d'un véritable saccage. J'appuie donc pleinement cette lettre.

  • Gilles Bonin - Abonné 10 juillet 2019 02 h 57

    Bah!

    On pourra mieux le rebaptiser LAUREL CASTLE...

  • Bernard LEIFFET - Abonné 10 juillet 2019 13 h 02

    Dès qu'on évoque le mot historique ça va dans tous les sens!

    J'appuie ceux et celles qui tentent de sauver le patrimoine québécois d'abord, puis le canadien, s'il est souhaitable de le faire. Évidemment, modifier l'allure d'un bâtiment historique, en lui ajoutant une structure plus moderne, n'est pas sans soulever des critiques émanant de spécialistes dont j'apprécie leur attachement! En espérant qu'ils pourront s'exprimer em regard du patrimoine déjà bâti !

  • François Beaulé - Abonné 10 juillet 2019 14 h 41

    Seulement 426 chambres !

    Cet hôtel sûrement déjà très lucratif pour son propriétaire s'agrandit pour le devenir encore plus. Les riches ont tant de mal à se loger convenablement ! Heureusement que le marché n'en a que faire des doléances des amateurs de patrimoine !

  • Mario Bard - Abonné 11 juillet 2019 07 h 29

    Une prison à côté d'un hôtel

    Je comprends très mal l'entreprise qui gère le Château Laurier. À t-elle seulement ouvert les yeux, lors du dévoilement des croquis et des dessins? Ce rectangle ressemble bien davantage à une prison qu'à un hôtel. Et, il ne s'agence pas du tout à l'ensemble. Merci de retourner à la table à dessin, de tout effacer et de proposer quelque chose de léger, qui a de la classe, et qui s'agence à l'architecture unique et très belle que présente le premier ensemble. Un bel exemple d'ajout contemporain réussit est la fameuse pyramide du Louvre; elle ajoute à l'ensemble et ne vient pas le dénaturer. Un monument aussi intéressant et beau que le Château Laurier commenade une oeuvre unique qui met en évidence l'une et l'autre époque. Bien autre chose qu'un édifice administratif lourd, banal et sans vie.