Qui est le peuple québécois?

«Mais c’est surtout dans notre capacité collective à renégocier les termes du contrat social que l’idée d’un sujet collectif québécois peut prendre tout son sens», rappelle l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Mais c’est surtout dans notre capacité collective à renégocier les termes du contrat social que l’idée d’un sujet collectif québécois peut prendre tout son sens», rappelle l'auteur.

L’élection de la CAQ a accentué le détournement identitaire de la notion du peuple québécois. Si certains chroniqueurs et hommes politiques ont salué dans l’adoption du projet de loi 21 une victoire historique du peuple québécois, c’est parce qu’ils réduisent la communauté politique à la majorité historique francophone. Mais une telle conception du peuple ne serait possible qu’à deux conditions : définir sociologiquement et historiquement le Québec par sa seule composante majoritaire, ce qui serait impossible ; défendre une conception de la démocratie qui confondrait la souveraineté populaire à la majorité qui porte un gouvernement au pouvoir. Ce qui non seulement serait un renversement de la signification de la souveraineté populaire, mais, encore plus problématique, cette conception du peuple aurait pour conséquence de transformer le régime démocratique en un club qui gère les seuls intérêts de la majorité. Est-ce la vision que l’on veut se faire de la démocratie québécoise ?

En effet, si seule la majorité historique francophone définissait le peuple québécois, il faudrait expliquer dans quel ensemble se situent les minorités historiques autochtone et anglophone et les minorités ethniques. Elles aussi, ne sont-elles pas du peuple ? Il est possible de souscrire à une conception identitaire du peuple en faisant, exclusivement, de l’histoire, de la culture et de la langue des médiations à travers lesquelles se reconnaîtrait un peuple, ceci afin de sauvegarder la primauté symbolique et politique de la majorité. Mais dans ce cas, on s’exposerait à trois risques : la non-reconnaissance institutionnelle des minorités qui composent la société ; la confiscation de l’espace collectif et de la représentation politique aux seuls profits de la majorité ; enfin, risque de favoriser une définition essentialiste et exclusive de l’identité nationale. Ne pas prendre en considération ces risques, c’est ouvrir la voie à ce que la conception identitaire du peuple nous engage dans une décomposition radicale du lien social et une érosion des mécanismes démocratiques qui garantissent l’équilibre entre la majorité et les minorités.

Culture majoritaire

De même, on peut se demander comment la restauration symbolique du pouvoir de la majorité peut être conciliable avec l’idée de l’égalité morale entre les individus, qui incarne l’esprit de la démocratie libérale, si la majorité historique francophone incarne à elle seule le peuple québécois ? L’idée n’est pas de refuser à la culture majoritaire d’occuper le statut d’une culture de convergence, mais de savoir, dans une société factuellement multiculturelle comme la nôtre, quelle est la part de reconnaissance sociale et politique dont doivent bénéficier les cultures des minorités historiques nationales et celles des minorités ethniques : il ne peut y avoir de convergence sans possibilité de reconnaissance réciproque.

Mais n’est-ce pas au prix d’une autre conception du peuple que sera possible la reconnaissance réciproque entre la culture majoritaire et les cultures minoritaires ? Bien qu’il faille admettre l’existence de conceptions concurrentes du peuple, comme l’atteste l’histoire de la pensée politique, on peut, à la lumière de l’expérience historique du Québec et de notre situation sociologique et démographique actuelle, comprendre le peuple québécois comme un sujet collectif, incluant la majorité et les minorités. Ce serait à travers nos institutions démocratiques et l’État de droit qui les organise que se manifesterait la figure de ce collectif. Si celle-ci ne peut faire l’économie de l’histoire, de la culture et de la langue comme d’autres figures à travers lesquelles se reconnaîtrait un peuple, il va sans dire que le sujet collectif ne s’incarne fondamentalement que dans la capacité collective d’agir pour enrichir et renforcer l’héritage de la culture démocratique, sans laquelle la défense du bien commun serait vouée à disparaître.

Mais c’est surtout dans notre capacité collective à renégocier les termes du contrat social que l’idée d’un sujet collectif québécois peut prendre tout son sens. Pour nous préparer à cette tâche, et en même temps construire le Québec qui vient, il serait ingrat de demander à la majorité de s’accommoder à toutes les appartenances culturelles, car le Québec n’est pas une terre vierge sans culture et sans héritage. Ainsi, pour les minorités ethniques, surtout, il ne faudra pas oublier la dette à l’égard de la culture d’accueil : minimalement, celle-ci pourrait prendre la forme d’une recherche du compromis et d’une transmission, à nos enfants, de l’amour du Québec, dont l’hospitalité a permis à plus d’un de respirer un air de liberté et de bénéficier d’un espace social qui valorise la dignité humaine.

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32 commentaires
  • Jean-François Trottier - Abonné 22 juin 2019 08 h 10

    Où ça la majorité?

    L'appui à la loi 21 est de 65% de tous les Québécois.
    Vous décidez que ce 65% vient uniquement de francophones ? Ça prend du culot rare!
    Je connais plusieurs immigrants qui bénissent cette loi et n'en connais aucun qui soit contre.
    Évidemment, ce n'est pas représentatif! Je ne découpe pas la population selon mes volontés, moi!

    Vous décidez des majorités sur une base arithmétique, comme au primaire? C'est assez... primaire.
    Essayez cette arithmétique en Afrique du Sud pour rire...

    Les Franco-Québécois ont toutes les caractéristiques d'une minorité et aucune prérogative d'une majorité.

    Ils ne contrôlent qu'une faible minorité du capital dans leur région du monde.
    Ils ne contrôlent aucunement les médias lus à l'extérieur de leur région du monde.
    Le gouvernement qui les représente internationalement, celui qui contrôle armée, Cour Suprême, règles en Santé, frontières, contrôle des aliments, commerce inter-provincial et international, est à Ottawa, où les Franco-Québécois sont une irritante petite minorité.

    Ottawa a une marge de manœuvre budgétaire absolument écrasante par rapport à toute province y compris le Québec.
    Partout ailleurs au Canada on considère que le seul "vrai" gouvernement est à Ottawa... avec raison.

    Ici on vit de mirage :
    Québec n'a de pouvoir que celui de dépenser un budget exsangue et aucune marge de manœuvre, donc pas de liberté d'action, ce qui signifie "être à la merci" de tout ce que statue Ottawa avec pour seule limite les intérêts électoraux du gouvernement.

    Je ne vois pas qui parmi les Franco-Québécois a été ou est en faveur de l'intervention armée de 1970... sauf Trudeau, qui n'est pas francophone en passant.
    Qui est en faveur les restrictions drastiques apportées à la loi 101 depuis 40 ans?
    Et attendez de voir avec la loi 21! Ce sera un massacre, et les "Je l'ava ben dit" des prétentieux vont pleuvoir.
    La liste des brimades est infinie.

    C'est ça une majorité ? Allô!

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 juin 2019 10 h 45

      Monsieur Amadou Sadjo Barry, ne veut pas admettre que parmi les francophones qui sont en faveur de la loi 21, se trouvent les immigrants qui ont quitté leurs pays d'origine, justement, pour s'échapper à l'ignorance religieuse et à l'intégrisme misogyne de la gouvernance qui ne fait pas la différence entre l'Église et l'État.
      On n’a pas besoin d'étaler notre religion en public, comme un panneau publicitaire, pour exprimer notre spiritualité. La religion se pratique en privé.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 22 juin 2019 13 h 12

      Madame Alexan est-elle une vraie personne ou une réserve de pancartes ?

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 juin 2019 15 h 38

      À monsieur Richard Maltais Desjardins: Il me semble que vous ayez épuisé votre arsenal d'arguments!

    • Claude Bariteau - Abonné 22 juin 2019 16 h 10

      Le texte de M. Amadou Sadjo Barry débute avec la phrase suivante : « l’élection de la CAQ a accentué le détournement identitaire de la notion du peuple québécois ». Il poursuit en disant que « si certains chroniqueurs et hommes politiques ont salué dans l’adoption du projet de loi 21 une victoire historique du peuple québécois, c’est parce qu’ils réduisent la communauté politique à la majorité historique francophone ».

      Il n'y a pas là une hérésie. En fait, l'auteur dit que l'election de la CAQ a permis que des chroniqueurs, pour ou contre le PL21, y ont vu une victoire historique du peuple québécois en réduisant la communauté politique à la majorité francophone.

      Le reste de son texte met en valeur la communauté politique qui s'exprime démocratiquement par la voie politique, ce qui laisse clairement entendre qu'il y ait parmi les 65-70% d'appuis à ce projet se trouvent des gens de toutes origines.

      C'est ainsi que j'ai compris son texte. L'ajout à la première phrase de « a permis » pour la lire : « l'élection de la CAQ a permis d'accentuer le détournement identitaire » aura surement facilité d'avantage sa compréhension.

      Je ne pense pas errer en le lisant en ces termes. Si c'est le cas, l'auteur devrait me corriger.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 22 juin 2019 16 h 48

      Madame Alexan, en tous cas, cette fois-ci vous aurez été capable d'essayer d'y répondre :)

    • Pierre Fortin - Abonné 22 juin 2019 17 h 40

      Monsieur Maltais Desjardins,

      Libre à vous d'apprécier ou pas les idées de Madama Alexan et de les contester en argumentant tant que vous le voulez. Mais, de grâce! épargnez-nous vos attaques ad hominem qui, d'ailleurs, vous décrivent vous-même bien davantage que les cibles habituelles de vos sarcasmes qui ont la mauvaise fortune de ne pas partager vos opinions.

      Simple question d'hygiène sociale.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 22 juin 2019 21 h 12

      Madame Alexan répète constamment les mêmes répons et si on lui soumet des objections, elle rétorque en pigeant ailleurs dans son répertoire. Libre à vous de trouver cela pertinent. Mais dans la mesure où cet espace devrait servir à l'échange et non au monologue, je ne me priverai pas de signaler ce genre de comportement aussi souvent qu'on me le permetrra. Il faut par ailleurs être singulièrement de mauvaise foi pour prétendre que je ne supporte pas la divergeance d'opinions. Contrairement à tant d'autres par ici, je ne me cntente pas de chercher les échos complaisants à mes propos. Si je trouve un propos juste, je le dis. Si j'ai des questions, je les pose. Madame Alexan ne répond jamais aux questions. Elle sort une pancarte. Désolé, mais c'est ce qu'elle fait depuis des années...

    • Nadia Alexan - Abonnée 22 juin 2019 21 h 33

      À monsieur Richard Maltais Desjardins: Vos sophismes ne méritent pas de réponses. Je laisse les lecteurs juger de mes propos et les vôtres sans pour autant avoir recours à des insultes personnelles comme vous venez de le faire.
      Par ailleurs, mes propos que vous décriviez comme «pancartes» sont brefs, mais judicieux. Selon l'adage de Shakespeare: «Brevity if the soul of wit»!

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 23 juin 2019 05 h 28

      Puisque vous qualifiez mes propos de « sophismes » sans vous donner la peine d'y répondre, je me permettrai de rappeler le frauduleux collage que vous avez fait des jugements de la CEDH avec ceux de Loïc Tassé (que vous n'identifiiez même pas en le citant) et qui donnait faussement à penser que ces jugements prenaient partie sur la question de la « laïcité » alors qu'on n'y invoquait que les motifs sécuritaires pour justifier l'interdiction du voile et une conception du vivre-ensemble à propos de laquelle on mettait les législateur en garde contre les effets de profilage islamophobe !

      Qu'avez-vous à répondre à ce « sophisme » ? Peut-être pourriez-vous prendre conseil auprès d'une auteure connue, qui en connaît un bout sur les « emprunts » intempestifs ?

    • Jean-Henry Noël - Abonné 23 juin 2019 21 h 57

      Où çà la majorité ? Beaucoup de bruit pou rien. Comme d'habitude La majorité est celle des Québécois, descendants des Canadiens français. 72 % d'entre eux ont voté CAQ. Sii on tient comte de toutes les voix exprimées, cette majorité chute à`37%. Donc, 63 % de tous les citoyens (francophones, anglophones, allophones) ont voté contre la CAQ. C 'est pourtant de la simple arithmétique. Pseudo majorité québécoise ! Majorité anti-démocratique !

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 22 juin 2019 08 h 12

    Une victoire de l'humanisme

    Tous ceux et celles qui se définissent comme étant québécois sont québécois. La perfectible loi 21 souhaite légiférer la laïcité sur le territoire québécois. L'adoption de cette loi constitue une victoire pour tous ceux et celles qui souhaitent une gestion laïque de l'État et de l'éducation.

    La religion conserve sa place partout ailleurs que plusieurs québécois souhaiteraient discrète et non prosélytisante.

  • Cyril Dionne - Abonné 22 juin 2019 09 h 38

    Le Québec est progressiste et bien en 2019

    Non. L’adoption du projet de loi 21 est non seulement une victoire historique du peuple québécois, c’est une pour l’égalité de tous incluant les femmes et les minorités sexuelles sur les dogmes, dictats, doctrines d’un autre millénaire. On voudrait nous faire croire que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple doit disparaître pour faire place à la tyrannie des minorités et leurs croyances personnelles médiévales et désuètes en 2019 dans la sphère étatique. Non merci.

    Ceci dit, on se bouscule et on fait des pieds et des mains pour venir en terre québécoise légalement ou illégalement parce que les immigrants veulent goûter à cette liberté et à cette richesse instantanée que leur procure le filet social. Nul besoin de construire le Québec, il est déjà construit. Et ce n’est pas à la majorité de s’accommoder à toutes les appartenances culturelles parce que c’est elle qui a bâti cette terre de liberté et d’abondance qui attire toute la planète aujourd’hui. Et il ne pourra jamais avoir de compromis sur la place réservée pour la langue française, de l’égalité homme-femme et des minorités sexuelles et pour la liberté de conscience et d’expression. Les lois sont organiques et doivent refléter les vivants. Or, se fier au gouvernement des juges par l’entremise de chartes désuètes pour imposer des valeurs incongrues d’il y a deux millénaires où l’esclavage était accepté socialement, pour nous en 2019, cela ne passera pas. Ce gouvernement des juges n’est pas légitime législativement et conscrit la volonté de la nation québécoise de se gouverner comme elle l’entend bien.

    C'est cela être Québécois et bonne Fête nationale.

  • Jacques Patenaude - Abonné 22 juin 2019 10 h 01

    Le concept valise

    Ce fameux concept de majorité-minorité est un concept balise. On y met ce qu'on veut selon ce la conclusion que l'on recherche.
    Dites- moi Fatima Houda-Pépin et les arabes d'origine musulmane favorables à la loi 21 sont-ils dans la majorité ou dans la minorité?
    Bref au sein de ce qu'on identifie comme une minorité il y a aussi des des divergences de vue. La vrai fracture est d'origine idéologique.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 22 juin 2019 13 h 14

      Le gouvernement a utilisé le concept de majorité sans se préoccuper de sémantique. On compte les appuis et on vote.

  • Marc Therrien - Abonné 22 juin 2019 10 h 41

    Celui qui change, non pour ne plus être, mais pour devenir ce qu’il n'est pas encore


    Qu’est-ce qui fait que, quand il s’agit du peuple Québécois, on ne puisse se contenter de cette définition simple qui l’établit comme un ensemble de personnes vivant en société sur un même territoire et unies par des liens culturels et des institutions politiques? Serait-ce que certains se verraient un peu comme le peuple juif, comme une communauté de gens unis par leur origine, leur mode de vie, leur langue ou leur culture, sans pour autant être aussi dispersé? On pourrait alors reformuler pour eux cette vieille blague d’humour juif : «Qu’est-ce qu’un Québécois? Un Québécois, c’est quelqu’un qui se demande «qu’est-ce qu’un québécois» »

    Marc Therrien