Pour que le numérique ne soit pas qu’un divertissement

«Considérant le rôle du numérique dans les défis éthiques, démocratiques, socioéconomiques et environnementaux contemporains, le choix de développer une compétence numérique n’est pas céder à la quête du divertissement», estiment les auteurs.
Photo: iStock «Considérant le rôle du numérique dans les défis éthiques, démocratiques, socioéconomiques et environnementaux contemporains, le choix de développer une compétence numérique n’est pas céder à la quête du divertissement», estiment les auteurs.

Les auteurs commentent Le Devoir de philo publié le 8 juin dernier, « L’école à l’heure du divertissement numérique ».

Penser le monde contemporain en s’inspirant d’un auteur est un exercice audacieux. Il peut être riche, s’il s’inscrit dans un dialogue intellectuel entre les faits, d’une part, et les sources textuelles et leurs exégèses, d’autre part. Il peut être risqué si l’on cherche à plaquer ses propres conceptions en ne mobilisant que ce qui arrange chez un auteur. L’oeuvre de Pascal ne se réduit pas aux Pensées et il convient d’aborder d’autres pans de ses travaux. Il fut aussi pédagogue et De l’esprit géométrique et de l’art de persuader en est le reflet. Dans cet opuscule, il rappelle que l’art de persuader implique de n’utiliser pour axiome que des évidences, de prouver les propositions et de refuser de tromper par des termes équivoques. Or, les contradictions à ces préceptes pascaliens sont nombreuses dans le texte de Réjean Bergeron.

Par exemple, on qualifie sentencieusement de détestable le mot « apprenant », sans autre forme de procès, mais comment le remplacer ? La compétence numérique s’adressant à tous les individus sur un banc de classe, de la maternelle à l’université, on ne saurait réduire ces derniers au seul qualificatif d’élève ou d’étudiant.

Surtout, prétendre que la compétence numérique répond à un objectif de ludifier est un contre-exemple idéal à l’art de convaincre. Sur quelle base objective affirme-t-on cela ? Sur quelle base prétend-on qu’il ne serait qu’une réponse à la recherche du divertissement à tout crin ? Cette affirmation, démontrant une compréhension limitée du cadre de référence, déforme la réalité et promeut une conception de l’éducation ne tenant pas compte des défis contemporains et de la conjoncture technologique mondiale soulignés par une multitude de travaux.

L’approche par compétence a ses détracteurs et la critique est tout à fait justifiée, car elle n’est pas la panacée. Cela étant, prétendre que la compétence nie l’idée de connaissance est un non-sens. Fondamentalement, l’un des postulats de la notion de compétence est la gradation des objectifs cognitifs par Bloom. Or, ces objectifs reposent sur le socle de la Connaissance et de l’action de se souvenir. D’ailleurs, le glossaire de la décriée compétence numérique évoque explicitement cela dans la définition de la littératie numérique présentée comme les « connaissances et compétences permettant à une personne [de s’engager] dans un contexte numérique ».

Propos exagéré

Le propos devient exagéré quand il est prétendu que la compétence numérique servira de ferment aux infox (les fake news) et ouvrira la porte à l’avidité des « GAFAM », les Google, Facebook, Amazon et autres Microsoft. C’est le contraire qui est souhaité quand on évoque « une attitude réflexive sur l’information et ses usages en étant conscient des contextes dans lesquels elle a été produite et reçue ainsi que des raisons pour lesquelles elle est utilisée », « un jugement réflexif sur son utilisation du numérique » ou encore la prise de « conscience des enjeux liés aux médias, aux avancées scientifiques, à l’évolution de la technologie et à l’usage que l’on en fait ». Le cadre de référence, c’est apprendre à un élève du primaire que l’information trouvée sur Internet n’est pas toujours véridique et qu’il doit la contre-vérifier. C’est aussi sensibiliser les personnes aux risques physiques ou psychologiques liés à une utilisation excessive ou inadéquate de la technologie. C’est aussi apprendre à un étudiant universitaire qu’il existe plusieurs types d’applications ou de logiciels facilitant le travail collaboratif à distance.

En revanche, réduire le cadre de référence à une commande politique dépourvue de sens dans un exercice bancal de rapprochement avec Pascal, voilà un procédé fâcheux. Le cadre de référence n’est que ce qu’il prétend être : un cadre de référence. Il ne s’agit pas d’un document détaillé dans lequel sont explicités les savoirs et les connaissances reliés au numérique et organisés en 12 dimensions. Le cadre n’est ni un outil de promotion des outils technologiques, ni un manuel IKEA qui se contenterait de bêtement ludifier les apprentissages avec le numérique.

Au-delà de l’oeuvre philosophique, rappelons que Pascal fut en outre un remarquable mathématicien (Chateaubriand décrivait Pascal comme un effrayant génie !) à l’origine de la pascaline. Cette machine arithmétique est présentée aujourd’hui comme la première machine à calculer et la compagnie d’informatique IBM s’en inspirera même pour produire quelques dizaines de machines dans les années 1960. Pascal, donc, mais aussi Bacon, Condorcet, etc. : nous nous émerveillons de ces penseurs qui travaillaient aux choses de l’Esprit et de la Nature.

Ainsi, sur l’enjeu de rapprocher Humanités et Sciences que rappelait Normand Baillargeon dans sa chronique en hommage à Michel Serres, nous croyons utile de sensibiliser les apprenants, élèves ou étudiants, aux choses de l’informatique : la familiarisation aux notions d’algorithmes, de logique ou de codes impose un dépassement intellectuel multidisciplinaire. Considérant le rôle du numérique dans les défis éthiques, démocratiques, socioéconomiques et environnementaux contemporains, le choix de développer une compétence numérique n’est pas céder à la quête du divertissement. C’est un préalable indispensable à un dessein individuel et collectif plus grand.

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4 commentaires
  • Marc Davignon - Abonné 17 juin 2019 08 h 21

    Ho! Que de grands mots!

    Mais, vont-ils tous ensemble? Qu'est-ce réellement la chose numérique? L'informatique? Les algorithmes? Il y a plain de choses tout mélangé dans votre réflexion. Que faut-il <savoir> pour être numérique ? Qu'il y a des gens qui aiment nous faire croire des choses pas vraies? Or, une chose pas vraie, est-ce une connaissance? Est-ce du savoir?

    Mais, vous désirer plus que cela. Vous désirez que les apprenants (... délire lexical) des classes de 4 ans puissent à l'université de se familiariser aux notions d’algorithmes, de logique ou de codes.

    Or, après s'être calmé, il faut comprendre (ou savoir) que la logique n'est pas chose informatique et que les <algorithmes> sont une représentation <codée> de cette <soi-disant logique>. Car, en effet, la <logique> informatique n'est pas celle que l'on croit, c'est plutôt une représentation d'un raisonnement, donc, d'une croyance plus que d'une connaissance.

    Or, que voulez-vous vraiment apprendre aux apprenants? Qu'il existe des milliers de façons différentes de faire un trie d'éléments de données, selon que vous le faite avec du Java, du Cobol, du Groovy, du Haskell, du Ada, du C, du C#, du Fortran, du Algol? Lequel est votre préféré ? Le PHP? Le Python? Le JavaScript!

    Et là, on ne parle pas de la <plateforme> avec laquelle cette <apprentissage> se fera ? Windows? Linux? IOS? Ubuntu est le meilleur!

    Vous voulez aussi informé les étudiants universitaire qu'il existe plusieurs outils de travail <collaboratif>. Lesquelles? Ou plutôt, qu’elle est votre préférée? Votre préféré doit-être le meilleur, n'est-ce pas? Mais, attendez, car le mois prochain il y en aura un autre, bien meilleur. Et hop! Il faut tout convertir nos <méthodes collaboratives> au nouvel outil : nouveau et amélioré.

    Est-ce cela que vous désirez vraiment pour les apprenants. N'est-ce pas cela qui est dénoncé par M. Réjean Bergeron : c'est la distraction par le changement, par le mouvement. Mais, tous le savent, l'intelligence artificielle est une

  • Cyril Dionne - Abonné 17 juin 2019 09 h 34

    Aujourd'hui, le numérique est un divertissement dans la salle de classe

    Pardieu, suis-je en accord avec des doctorants en sciences de l’éducation? Malgré mes différences avec M. Normand Baillargeon, c’est l’humaniste chez lui qui séduit tous ceux qui ont l’éducation à cœur. Et pourrait-on nous lâcher avec les philosophes morts et enterrés? Pascal n’était autant plus à la mode hier que ne l’est John Dewey aujourd’hui.

    Premièrement, les sciences de l’éducation sont un oxymore. L’éducation est un processus et non pas un concept vérifiable et reproductible fondée sur des observations objectives et des raisonnements rigoureux. Nous sommes tous des apprenants et nous apprenons par l’odieux concept de la dissonance cognitive. Nous l’étions hier, nous le sommes aujourd’hui et nous le serons demain. La compétence ne peut pas exister sans les connaissances; c’est la sainte dualité en éducation, rectitude oblige.

    La mise en œuvre d'une culture scolaire n'est jamais une tâche facile lorsque cela implique un changement de paradigme. Dans un monde futur de robots, de voitures sans conducteur, d'intelligences artificielles, quels seront les emplois de demain? Comment pouvez-vous expliquer à un enfant de six ans qu'il ne pourra peut-être pas suivre les traces de son père parce que les conducteurs ne seront plus nécessaires?

    Enfin, ceux qui ne voient pas les dangers d’une technologie à la « GAFAM » qui fait l’éloge des corporations inhumaines est sans précédent. Elles sont en train d’envahir les salles de classes et les enseignants sont dépassés parce qu’ils n’y comprennent presque rien. Pour revenir à la dissonance cognitive, l’apprentissage ne se fait que par l’attention, l’effort et le travail ardu de l’apprenant. Il n’y pas de miracle et ceux qui sont intelligents apprennent plus vite que les autres. Or, cette technologie intrusive, ramène souvent l’élève à son plus petit commun dénominateur en éducation; celui de l’amuser dans une progression passive où il n’aura jamais la base nécessaire pour comprendre le monde qui l’entoure.

  • Jean-François Laferté - Abonné 17 juin 2019 09 h 38

    Cela me fait rire..

    Bonjour,

    Pour avoir enseigné pendant 32 ans au niveau primaire,les propos tenus par ces deux doctorants me font rire quand ils citent des références "anciennes" de Pascal,Chateaubriand etc..Encore un langage fermé que nous,les profs ordinaires,utilisons rarement.Pour avoir introduit mon MacIntosh Classic et mon imprimante Style Writer au cours des années 90’,je voyais l’informatique comme un support et non comme une fin en soi.J’ai utilisé Internet au début de ses balbutiements mais jamais au détriment du livre si décrié par certains(es) come étant un modèle révolu.Je fus "l’irréductible gaulois" à me faire imposer un TBI(Tableau Blanc Interactif) déployé à coups de millions par un "tinami" lobbyiste de Jean Charest...Mes élèves n’étaient pas des cancres informatiques loin de là mais aimaient quand même feuilleter mon "Lotus Bleu" d’Hergé datant de 1948 lors de mon projet BD(bande dessinée).Nous crions le manque de concentration de nos élèves qui était d’une minute au début de ma carrière et de quinze secondes en 2015:il y a un peu d’informatique responsable de tout cela..Et l’approche par compétences en est une d’entreprise qui est louable à un niveau supérieur mais au primaire j’ai toujours eu des doutes! "Libres enfants de Summerhill" était une belle lecture:il serait temps pour certains de le relire..
    Jean-François Laferté
    Terrebonne

    • Jean Richard - Abonné 17 juin 2019 12 h 00

      « ,je voyais l’informatique comme un support et non comme une fin en soi. » – Et pourquoi l'informatique aurait-elle cessé d'être un outil ? En 1990, un Mac Classic était l'évolution (bienvenue) de la machine à écrire. Personne n'aurait alors pensé qu'il fallait s'en tenir à la plume qu'on trempe dans l'encrier. La machine à écrire avait sa place et les capacités de mise en page du Classic faisaient le bonheur de ceux qui aimaient les présentations soignées, comme celles auxquelles les périodiques nous avaient habitués. Ajoutons à cette capacité celle de trier des données. Monter un fichier de taille modeste (mais bien suffisante dans 95 % des cas) et pouvoir jongler avec ces données, c'était une version améliorée (et bienvenue) des petits tiroirs remplis de fiches. Qui allait s'offusquer du gain d'efficacité de ces nouveaux outils, qui souvent s'attaquait à la partie la plus ennuyeuse d'une tâche quelconque.
      Mais alors, qu'est-ce qui aurait changé pour que soudainement, la recherche constante de l'amélioration aboutisse à une regrettable mutation : l'outil déjà apprécié devenait diable ou sorcière. Les supports de jadis, le livre pour en nommer un, devenaient des fétiches, des objets d'idolâtrie... L'écran a chassé les livres ? N'en soyez pas si certains. Il est hautement probable que les enfants d'aujourd'hui lisent plus que ceux des années glorieuses, et il est encore probable qu'ils passent plus d'heures le nez dans un livre de papier que leurs vis-à-vis des années 50 ou 60.
      Par ailleurs, bien que les ordinateurs modernes, par leur grande rapidité, ait un peu changé la notion du temps, il n'y a rien de nouveau là. Entre 1900 et 1960, cette notion du temps a aussi évolué. Nos grands-parents trouvaient que le monde moderne tournait trop vite. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.

      Et petite parenthèse : n'y aurait-il pas des petits amis des politiciens dans le milieu des éditeurs ? Pourquoi les livres en français coûtent-ils si cher, même en version numériq