Les besoins des élèves québécois n’ont rien à voir avec leur code postal

«Dans notre école, l’an prochain, les heures des services professionnels, comme l’éducation spécialisée et la psychoéducation, seront réduites», s'indignent les auteures. 
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Dans notre école, l’an prochain, les heures des services professionnels, comme l’éducation spécialisée et la psychoéducation, seront réduites», s'indignent les auteures. 

Lettre envoyée au ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge

En campagne électorale et depuis que vous êtes à la tête du gouvernement, vous n’avez cessé de nous dire que l’éducation est une des priorités du gouvernement et qu’il n’y aurait plus de coupes. Nous avons voulu y croire. Après tout, votre parti n’a jamais été au pouvoir, nous étions donc en droit d’espérer que vous seriez différents de vos prédécesseurs. Car au cours des 15 dernières années, nous avons assisté, malheureuses et impuissantes, au démantèlement progressif de notre école publique.

Pas de coupes en éducation, dites-vous donc sur toutes les tribunes, même un ajout de quelques millions. Mais alors, pourquoi le budget de l’école de nos enfants sera-t-il amputé de 77 460 $ l’an prochain ? Nous connaissons la raison bureaucratique officielle derrière ces coupes (l’indice de défavorisation), mais nous ne la comprenons pas : en plus d’être compliquée pour le commun des mortels, elle se noie dans d’autres considérations administratives alambiquées (gestion des budgets à la CSDM et convention collective des enseignants). Selon cet indice, en tout cas, notre quartier s’est enrichi et c’est la raison pour laquelle nous aurons moins d’argent dès septembre prochain.

L’éducation est une priorité pour la Coalition avenir Québec, donc il n’y aura pas de coupes, dites-vous. Pourtant, dans notre école, l’an prochain, les heures des services professionnels, comme l’éducation spécialisée et la psychoéducation, seront réduites. Un poste de technicienne en éducation spécialisée sera aboli. Les ratios maître-élèves seront portés au maximum du nouvel indice, passant de 18 à 26 élèves. En somme, nos enfants se retrouveront dans des classes plus peuplées et les élèves en difficulté auront moins de soutien.

Ce qui est difficile à comprendre, c’est que, pour défendre votre projet d’abolir les commissions scolaires, vous dites vouloir donner le pouvoir décisionnel aux personnes qui connaissent les enfants par leur prénom. Pourquoi donc ne pas être à l’écoute dès maintenant des professionnels, des parents et des directeurs d’école qui vous disent que Zoé, Mathias, Antoine et Gabrielle auront encore besoin l’an prochain des services auxquels ils avaient droit cette année, et qu’il sera encore primordial pour eux d’évoluer dans une classe dont le ratio maître/élèves favorise la réussite scolaire ? Un expert favorable à votre projet de maternelle 4 ans, M. Égide Royer, disait récemment sur les ondes de la radio publique : « Les jeunes qui ont des besoins particuliers, ça n’a rien à voir avec le code postal ; la majorité des jeunes qui ont des besoins particuliers ne vivent pas en milieu défavorisé. »

Ressources insuffisantes

L’indice de défavorisation comporte plusieurs lacunes. D’abord, il ne représente aucunement le profil socio-économique des parents d’une école en particulier, mais la moyenne de certaines caractéristiques des parents qui habitent l’unité de peuplement où se situe l’école. Qui plus est, puisque la population d’un secteur n’est jamais homogène, cette mesure fragilise les parents à faible revenu qui vivent dans des secteurs considérés comme non défavorisés puisque les services sont moins accessibles pour eux. Comme le dit M. Royer, les besoins des enfants n’ont rien à voir avec leur code postal. Sachant cela, est-ce que votre gouvernement s’attend à ce que les parents des quartiers dits favorisés paient de leur poche les services auxquels leurs enfants ont besoin ? Pas de coupes, dites-vous donc.

Il est pourtant assez simple de déterminer les ressources nécessaires aux écoles, car ces dernières sont tenues d’identifier, d’évaluer et de prévoir un plan d’intervention pour chaque élève ayant besoin de soutien. Malheureusement, les ressources pour réaliser ces plans sont trop souvent insuffisantes. Voilà pourquoi les gouvernements successifs se cachent derrière des mécanismes abstraits comme l’indice de défavorisation ! La vérité, c’est que vous, tout comme ceux qui étaient là avant vous, ne voulez pas réellement investir ce qu’il en coûterait pour avoir une école publique gratuite et de qualité où des ressources sont disponibles pour tous les enfants qui en ont besoin, peu importe leur milieu. Sinon, vous le feriez à même les surplus importants de votre gouvernement et notre école ne subirait pas de coupes. Convenez avec nous qu’il est complètement ridicule de penser que les enfants qui nécessitent des services aujourd’hui n’en auront plus besoin, comme par magie, en septembre prochain.

Il est assez ironique de constater que bien peu de nos élus choisissent l’école publique pour leurs propres enfants. Cela en dit long sur l’état critique de l’école publique. Pourquoi vous battre pour une école que vous avez vous-même, comme classe politique, choisi de déserter ?

Heureusement, nous pouvons dormir tranquilles : l’éducation est une priorité pour vous.

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3 commentaires
  • Pierre Deschênes - Abonné 5 juin 2019 07 h 08

    Si pauvres?

    Sommes-nous donc si pauvres que tout discours sur « l’importance de l’éducation » demeurera toujours lettre morte devant la réalité crue de notre manque d’argent? Mais, demandera-t-on candidement, à quoi servent donc, et où vont donc ces sous que l’on fait sans cesse parvenir à nos gouvernements successifs par le biais de nos impôts?

  • Mario Jodoin - Abonné 5 juin 2019 08 h 50

    Excellent!

    «la moyenne de certaines caractéristiques des parents qui habitent l’unité de peuplement où se situe l’école»

    En fait, il s'agit plutôt de certaines caractéristiques moyennes des familles qui habitent dans les mêmes unités de peuplement (secteur qui regroupe un minimum de 325 familles ) que les familles qui fréquentent une école. Cela dit, vous avez tout à fait raison. Si cette méthode change peu de choses dans certaines régions où tous les enfants fréquentent la même école, cela est fondamental dans les régions où une forte partie des enfants fréquentent des écoles privées ou à projets particuliers qui sélectionnent leurs élèves (comme à Montréal). Par exemple, les enfants des familles plus riches d’un quartier fréquentent-ils vraiment l’école du quartier? Leurs caractéristiques font augmenter la moyenne de celles de leur unité de peuplement, mais pas nécessairement celles des familles qui fréquentent une école.

    En plus, on peut établir un lien statistique entre ces caractéristiques et le comportement d’un jeune, mais pas sur sa réalité. Ces indicateurs ne prédisent pas que les jeunes provenant des familles touchées auront des difficultés d’apprentissage ou de comportement, ni que les jeunes ne provenant pas de ces familles n’en auront pas. Tout ce qu’ils disent, c’est que les jeunes provenant de ces familles ont une probabilité plus élevée d’avoir des difficultés que les autres. Les indicateurs utilisés pour calculer ces indices ne sont en effet pas des déterminants, mais seulement ce qu’on appelle des «facteurs de risque».

    Bref, tout cela est un peu ridicule...

  • Denis Grenier - Abonné 5 juin 2019 09 h 27

    Une lettre criante de vérité

    Je ne fais pas parti des citoyens satisfait des décisions du gouvernement Legault. Le changement annoncé en éducation ne cible pas les problèmes que rencontre les enseignants et enseignantes, les parents et les élèves. Ce changement ment quand à la façon de faire de la politique autrement. Le premier ministre pourra-t-il dire qu'il a rempli ses promesses ? Il y a des coupures en éducation. «Il est pourtant simple de déterminer les ressources nécessaires aux écoles...» disent les auteures de cette lettre. Nous assistons à un changement dans ce qui fonctionne bien; les Centre de la petite enfance. Et cette situation est décriée. Peut-être que de répondre aux besoins criants des élèves ne sera-t-il pas suffisant pour la réélection de ce parti. Il est pourtant simple d'être à l'écoute de la population pour obtenir son assentiment. Pourquoi faie simple quand nous pouvons faire compliquer ?

    Denis Grenier, abonné.