Juste 10 minutes!

«Les enseignantes ne seront pas victimes, encore une fois, de mesures racoleuses qu’elles doivent payer de leur bénévolat pendant que l’on sabre les services aux élèves», mentionnent les auteurs.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir «Les enseignantes ne seront pas victimes, encore une fois, de mesures racoleuses qu’elles doivent payer de leur bénévolat pendant que l’on sabre les services aux élèves», mentionnent les auteurs.

Monsieur le Ministre

Jean-François Roberge,

Vous voulez ajouter du temps de récréation à l’échelle provinciale pour que nos élèves puissent profiter de ce temps pour jouer dehors. Voilà une intention bien louable à première vue. Seulement, elle cache l’ajout de 50 minutes par semaine aux enseignantes du primaire, ce qui équivaut, à la fin de l’année scolaire, à plus d’une semaine de travail supplémentaire.

Si vous vouliez vous assurer que les écoles offrent toutes deux périodes de récréation extérieures par jour, pratique qui n’est pas répandue dans toutes les écoles québécoises, pourquoi n’avez-vous pas simplement décrété cette obligation ? À la Commission scolaire de Montréal (CSDM), la majorité des écoles offrent déjà suffisamment de temps de récréation, soit deux fois 15 minutes, réparties le matin et l’après-midi. De plus, les enfants sortent tous les midis. Est-ce que vous avez considéré ce temps de jeu dans leur journée ? J’ai bien l’impression qu’en tant que ministre, vous faites de la microgestion pour les écoles. N’y a-t-il pas de dossier plus urgent au ministère de l’Éducation : sous-financement des services offerts aux enfants, que ce soit en orthopédagogie ou en psychoéducation, ou encore les écoles vétustes qui nécessitent des travaux importants ?

Vous le savez comme moi, Monsieur le Ministre, les enseignantes ne sont pas payées pour leurs heures supplémentaires. La pratique établie prévoit une semaine de 32 heures reconnues. Lorsque vous ajoutez 50 minutes de récréation, vous omettez d’ajouter de l’argent. De plus, selon l’organisation de la tâche enseignante, ces minutes s’ajouteront aux heures quotidiennes effectuées. Est-ce que quiconque aimerait voir 50 minutes hebdomadaires ajoutées à son horaire sans compensation salariale ? Je ne le crois pas.

Au détriment de qui?

Vous répondrez sans doute que les directions d’école devront effectuer un réaménagement de notre tâche, mais au détriment de qui ? Ce temps de surveillance des récréations sera pris sur les récupérations visant les enfants en difficulté d’apprentissage. Est-ce ce que vous désirez, qu’ils courent un peu plus mais perdent en contrepartie du temps pour bien comprendre les notions vues en classe ? Avez-vous dit ça à vos concitoyens : « Les enfants joueront plus mais les enfants en difficulté auront moins de temps pour consolider leurs apprentissages » ? Ça fait nettement moins chic, n’est-ce pas ?

Monsieur le Ministre, quelle consultation des milieux avez-vous faite pour en arriver à cette gestion ministérielle du quotidien des écoles ? Avez-vous calculé que ces 50 minutes par semaine seront enlevées aux éducatrices en service de garde en milieu scolaire, puisque leur journée débutera 10 minutes plus tard ? Vous aurez 10 minutes de moins par jour à payer à celles-ci. Au final, ce sera plus de travail pour les enseignantes et moins pour elles. Mais, selon vous, les enseignantes, elles, n’ont pas besoin d’être payées (!), les directions d’école n’auront qu’à réaménager leurs horaires, au détriment des élèves en difficulté.

Monsieur le Ministre, voilà, encore une fois, une décision de dernière minute, sous forme de coup d’éclat, prétextant le bien-être des enfants. La CSDM n’a même pas attendu que votre loi soit passée pour, déjà, faire pression sur les directions d’école pour instaurer cette nouvelle façon de faire. Les directions, pour leur part, font pression sur les enseignantes, dans un cafouillis de dernière minute.

Permettez-moi de vous dire, Monsieur le Ministre, que votre cafouillage ne passera pas. Les enseignantes ne seront pas victimes, encore une fois, de mesures racoleuses qu’elles doivent payer de leur bénévolat pendant que l’on sabre les services aux élèves et le maigre salaire des éducatrices en service de garde. Retournez faire vos devoirs, vous qui savez si bien compter.

Ce texte est cosigné par les enseignants de l’école Louis-Hippolyte-Lafontaine, CSDM, Montréal.

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