Les plus pauvres docteur(e)s

«Dans mon programme à l’Université McGill, nombreux sont les diplômés en psychologie qui laissent la province pour aller pratiquer ailleurs qu’au Québec», écrit l'auteure.
Photo: iStock «Dans mon programme à l’Université McGill, nombreux sont les diplômés en psychologie qui laissent la province pour aller pratiquer ailleurs qu’au Québec», écrit l'auteure.

Permettez-moi de me présenter : je m’appelle Jenilee-Sarah Napoleon, je viens de terminer ma 3e année de doctorat en psychologie à l’Université McGill. Je m’adresse à la population aujourd’hui concernant les listes d’attente en santé mentale dans le secteur public du Québec, qui semblent être en corrélation négative avec la rémunération des psychologues.

En effet, les psychologues travaillent dans de nombreux domaines, notamment la santé, l’éducation, les services correctionnels, les services sociaux, le commerce et l’industrie, les universités, la pratique privée. Depuis 2006, toute personne qui désire devenir psychologue au Québec doit détenir un doctorat en psychologie. Cette exigence requiert que la personne fasse de 7 à 12 années d’études universitaires afin d’acquérir les connaissances et la formation nécessaires pour aider les personnes qui ont des problèmes psychologiques, émotionnels, des troubles de santé mentale, etc.

Les psychologues comprennent cette obligation, mais la majorité estime que celle-ci n’est pas reflétée au niveau salarial, contrairement aux autres professions qui exigent de leurs membres de détenir un doctorat afin d’obtenir leur permis. Les salaires des psychologues ne reflètent pas les années passées sur les bancs d’école, les stages et les internats (pour les doctorants en psychologie, il s’agit d’un minimum de 700 et de 1600 heures supervisées, respectivement). Et pourtant, l’importance du travail des psychologues se compare facilement à celle de ces autres professionnels qui gagnent souvent le double ou le triple de leur salaire. Les psychologues demeurent le groupe professionnel le moins bien payé lorsque l’on tient compte de la durée de leur formation universitaire.

Dans mon programme à l’Université McGill, nombreux sont les diplômés en psychologie qui laissent la province pour aller pratiquer ailleurs qu’au Québec, même s’ils sont entièrement bilingues. C’est ainsi que le Québec perd de nombreux candidats qui ont le potentiel de désengorger les systèmes de santé et de services sociaux, d’éducation, etc., et d’apporter des contributions importantes dans de nombreux domaines en faisant de l’évaluation, de la thérapie, de la prévention, de l’intervention et de l’accompagnement. En tant que Québécoise, il est malheureux de penser que les provinces voisines sont plus attrayantes et valorisantes à cet égard.

Récemment, la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a indiqué qu’elle souhaite éliminer les listes d’attente en santé mentale. C’est une initiative merveilleuse que nous appuyons, et surtout qui tient compte des besoins urgents de la population que nous servons. Cependant, comment cela va-t-il se produire lorsque les psychologues continuent de quitter le secteur public pour le privé afin d’avoir une meilleure reconnaissance de leur apport ? Lorsque l’on prend en considération toutes les préoccupations relatives à l’accès aux services psychologiques, pourquoi ne pas ouvrir le dialogue avec les psychologues afin de leur offrir une rémunération qui reflète leur niveau d’éducation et d’expertise ?

Déjà en mai 2011, le problème était soulevé. Un article publié dans La Presse indiquait qu’« en raison de leurs maigres salaires et des contraintes de plus en plus lourdes liées à leur profession [les psychologues] sont de plus en plus nombreux à quitter le réseau public pour le privé ». La situation a-t-elle changé ? Malheureusement, non !

Nous vivons dans une société où nous devons être reconnus pour le travail que l’on effectue, et le salaire que l’on gagne doit le refléter ! Même notre premier ministre, François Legault, a reconnu aujourd’hui que « dans notre société, il y a différentes fonctions, il y a différentes responsabilités, il y a différents salaires ». Il a ajouté qu’« il y a des postes comparables qui existent dans les États autour du Québec. On ne peut pas s’isoler de la réalité des marchés ».

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16 commentaires
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 23 mai 2019 08 h 43

    La ploutopathie, maladie de notre civilisation

    Pourquoi plus de $$$? Sans doute, comme le rappelle Hervé Kempf dans son livre « Comment les riches détruisent la planète », parce que « l’oligarchie exerce aussi une influence indirecte puissante du fait de l’attraction culturelle que son mode de consommation exerce sur l’ensemble de la société, et particulièrement sur les classes moyennes. Dans les pays les mieux pourvus comme dans les pays émergents, une large part de la consommation répond à un désir d’ostentation et de distinction. Les gens aspirent à s’élever dans l’échelle sociale, ce qui passe par une imitation de la consommation de la classe supérieure. Celle-ci diffuse ainsi dans toute la société son idéologie du gaspillage. » Il faudrait donc toujours gagner plus lorsqu’on accède aux échelons supérieurs de la stratification sociale, prétextant évidemment que « nous devons être reconnus pour le travail que l’on effectue, et le salaire que l’on gagne doit le refléter ! » Je m'inscrit en faux dans cette course vers le "toujours plus". C'est de la ploutopathie (d'accord ce n'est pas dans le DSM-5), de l'hubris (ça oui, les Grecs anciens en parlaient déjà voici plus de 2 000 ans!). Une telle démesure dans les choix de vie provenant d'une doctorante menaçant d'aller sous d'autres cieux pour combler son appétit de l'avoir me laisse pantois. Pour ma part, je n'ai pas compléter des études doctorales en psychologie pour me comparer aux disciples d'Esculape atteints de cette même folie.

  • Cyril Dionne - Abonné 23 mai 2019 09 h 08

    Pourquoi?

    Les psychologues examinent et évaluent les comportements, diagnostiquent les troubles comportementaux, émotifs et cognitifs, donnent des conseils à leurs clients et les traitent. Ils aident leurs clients à gérer une maladie ou un trouble physique. Ils donnent des conseils à des particuliers et à des groupes afin de les aider à se développer et à mieux s'adapter sur les plans personnel, social et professionnel, et offrir des services de médiation. Ils administrent des tests psychologiques standardisés à des fins d'évaluation. Enfin, ils élaborent et évaluent des programmes d'intervention.

    Est-ce qu’il y a dans ces interventions urgence en la demeure si on les compare aux médecins ou aux psychiatres? Enfin, les psychologues ne peuvent pas prescrire de médicaments comme les médecins et les psychiatres et ne peuvent certainement pas intervenir dans des opérations chirurgicales. Ils n’ont pas un pouvoir de vie ou de morts sur leurs patients comme les médecins et les psychiatres qui sont en première ligne ou sur la ligne de front.

    Pardieu, beaucoup font des études de longues durées incluant des stages à n’en plus finir et pourtant leur rémunération est loin derrière celle des médecins et psychiatres. Si on voulait être mieux payé, il aurait fallu choisir une autre profession. Personne ne force personne à devenir psychologue et on peut se poser des questions sérieuses lorsque ceux-ci voudraient être payés encore une fois, comme les médecins et les psychiatres.

    Pourquoi devraient-ils être payés comme un médecin généraliste ou un psychiatre alors que leur niveau de responsabilité est doublement moindre que les premiers. En fait, pourquoi devraient-ils être payés plus qu’une infirmière praticienne spécialisée où le niveau de stress et responsabilité de celle-ci, décuplent celles des psychologues?

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 23 mai 2019 18 h 02

      Je n’ai rien contre les psychologues, ni contre ceux et celles qui veulent augmenter leurs revenus. Cependant, dans le cas des psychologues, j’abonde dans le même sens que votre conclusion, i.e. la raison pour laquelle ils devraient être payés plus cher que les infirmières praticiennes spécialisées dont le niveau de stress et de responsabilités déculpe celui qui incombe aux psychologues.

    • Jean-Henry Noël - Abonné 23 mai 2019 18 h 51

      Il faut que je vous explique, M. Dionne. Il y a des MD (medical doctor) et des PhD (philosophiae doctor, dans un certain champ ). Par exemple, Dr Jenilee-Sarah Napoleon, PhD (psychologie). Bien sûr, il y a d'énormes différences entre les maladies physiques et les troubles mentaux. Cependant, un détenteur de PhD a une solide formation qui s'échelonne sur plusieurs années. Pourquoi les psychologues devraient se résigner à un émolument beaucoup moindre que les MD. Après tout, les affections de l'âme sont plus coriaces que celles du corps. Même, en certaines contrées, un PhD (physiologie), par exemple, est mieux apprécié qu'un MD généraliste.

  • Renée Lavaillante - Abonnée 23 mai 2019 09 h 14

    Les marchés!

    Toujours les marchés! Vous avez étudié dans ce que vous aimez, votre salaire sera plus que décent puisque, selon vos dires, il équivaut à la moitié de celui des médecins, qui est déjà scandaleux. Mais juste pour avoir encore plus de fric, une grosse bagnole, une grosse maison, vous pourriez quitter votre pays. Si j'avais une maladie mentale, je n'aimerais pas savoir que le fric est la principale motivation de mon psy.

  • Alexis Richard - Abonné 23 mai 2019 09 h 28

    Un objectif légitime, un argumentaire indécent

    Il semble tout à fait légitime de chercher à améliorer ses conditions de travail, les psychologues sont aussi utiles que nécessaires et les défis de santé mentale qu'ils sont appelés à relever dans les prochaines années sont titanesques. Il est important de reconnaître la valeur de leur profession, de les garder au Québec et de leur offrir une juste rémunération.

    Par contre et évidemment, les docteurs dont la discipline répond à des besoins moins pressants (pour les politiciens) ou plus faciles à ignorer (par le monde des affaires) disposent de leviers de négociation beaucoup moins efficaces que les psychologues; ce qui se traduit par une rémunération beaucoup plus faible (voire pas d'emploi du tout). Tout aussi évidemment, les plus pauvres docteurs sont issus de presque toutes les autres sciences humaines et sociales, à commencer par les docteurs en littérature. Faute de bon sens, il est question de laisser dans la précarité et la pauvreté, sans moyen d'exercer leur profession, une proportion inquiétante de ceux qui sont en mesure de nous aider à faire face aux défis de notre temps (post-vérité, déliquescence environnementale, corruption, relations interculturelles, transmission du legs des époques précédentes; pour ne nommer que ce qui est le mieux connu).

    Bref, au nom de la décence, je vous invite à modifier légèrement l'angle de votre argumentaire.

    (PS : Je passe sous silence l'éléphant dans la pièce... En jetant un bref regard à la situation de l'emploi au Québec, on perçoit assez aisément les limites de l'énoncé suivant : "Nous vivons dans une société où nous devons être reconnus pour le travail que l’on effectue, et le salaire que l’on gagne doit le refléter !" Trouvez autour de vous un enseignant ou un travailleur social - parmi tant de professions sous-estimées. Utiles à l'extrême, mais tout de même méprisés par le marché.)

  • Loyola Leroux - Inscrit 23 mai 2019 09 h 54

    Le ''doctorat'' en psychologie est-il nécessaire ?

    Comme pour les super-infirmières, les psychologues ont manigancé pour etre reconnu comme des ‘’docteurs’’. Dans les deux cas se cache en filigrane la croisade pour l’équité salariale avec le fameux ‘’un même salaire pour tous’’.

    A force d’ajouter des années à leur formation, de tronquer la maitrise, les psychologues et les super infirmières en viennent a étudier aussi longtemps que les ‘’vrais docteurs’’. Pourquoi ne suivent-elles pas le cours de médecine, tout simplement ?

    Le petit gars de 1e année, qui n’a pas de père et qui ne déjeune pas le matin, qui perturbe sa classe a-t-il besoin d’un ‘’docteur’’ en psychologie ou d’une TES sympathique ?

    • Roxane Bertrand - Abonnée 23 mai 2019 12 h 51

      Dans les systèmes de santé occidentaux qui performent bien, les IPS ont effectivement davantage de possibilités qu’ici, et c’est la voie de l’avenir de la médecine générale.

      Le Québec ne vaut pas moins qu'ailleurs où les infirmières ont des bacs et les psychologues des doctorats. Les lourdeurs des formations sont évaluées en fonction des besoins pour être efficace et sécuritaire pour le public. Si les instances universitaires ont jugé qu’un doctorat était nécessaire pour la sécurité du public, ce ne fut sûrement pas une décision frivole, et cela fait des psychologues de “vrais docteurs”

      Ce dont une personne a besoin varie d’un cas à l’autre. Un travailleur social, un TES, un psycho éducateur et un psychologue font des tâches différentes et chaque cas est à évaluer différemment pour l’obtention de résultats optimaux. Il n’y a pas de solution unique.

      Le système professionnel a évolué depuis plusieurs décennies. Aujourd’hui plusieurs professions travaillent de concert sur un pied d’égalité pour le bien-être des patients. C’est la volonté de centrer le système sur les épaules du “bon vrai docteur” qui crée un embargo dans le sytème actuel, augment les coûts, diminue la satisfaction des patients et épuise les médecins.