Les milieux humides et le dogme de la croissance

«Pour lutter contre la destruction des milieux humides, il faudra d’abord s’attaquer aux causes de notre inaction collective», rappelle l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Pour lutter contre la destruction des milieux humides, il faudra d’abord s’attaquer aux causes de notre inaction collective», rappelle l'auteur.

Nous venons d’apprendre que le ministère de l’Environnement du Québec a autorisé la destruction de 444 hectares de milieux humides en 2018, et quatre fois plus en 2017. Cela ne tient pas compte de ceux qui ont pu être détruits ou drainés sans que le ministère fasse quoi que ce soit ou en soit seulement informé. De 2005 à 2012, j’ai travaillé à titre d’aménagiste régional au sein d’une municipalité régionale de comté (MRC). On évoquait déjà à l’époque la nécessité de protéger les milieux humides alors que le ministère de l’Environnement, comme aujourd’hui, délivrait de nombreux permis pour détruire ces milieux (non sans causer de nombreuses frustrations et désillusions aux fonctionnaires dont le mandat était de protéger l’environnement). Le ministère n’est pas le seul fautif, certaines municipalités ont aussi contribué au problème en délivrant des permis en zone inondable. Devant l’ampleur et la récurrence des inondations, la population prend conscience d’un problème qui existe depuis déjà très longtemps et qui n’a, à ce jour, jamais été vraiment jugulé.

Pour lutter contre la destruction des milieux humides, il faudra d’abord s’attaquer aux causes de notre inaction collective. En premier lieu, notre persistance à croire que rien ne doit freiner la croissance économique. C’est un adage bien connu sur la scène politique : la protection de l’environnement, bien sûr, mais pas si cela gêne la croissance ! Or, il n’y a pas de protection de l’environnement si le compromis est d’accepter sa destruction. Quelle que soit la compensation qui peut être versée.

Le travail des fonctionnaires du ministère consiste malheureusement trop souvent à encadrer la destruction de l’environnement qu’on justifie à l’aide de rapports « environnementaux » produits par des firmes spécialisées mandatées par leurs clients qui, par le fait même, n’ont pas l’indépendance nécessaire pour poser un regard objectif sur la queston.

Déconstruire un mythe

Pour protéger les milieux naturels et offrir des milieux de vie plus sains à la population, il faudrait aussi déconstruire un mythe tenace hérité de cette pensée de la croissance à tout prix : l’obligation apparente pour les municipalités d’augmenter leurs recettes fiscales. Le discours dominant, entendu de nombreuses fois de la bouche de maires et de mairesses de municipalités de toutes tailles, est le suivant : pour faire face aux nouveaux défis d’aujourd’hui, il faut augmenter les recettes fiscales des municipalités, ce qui ne peut raisonnablement se faire que par l’augmentation de la richesse foncière et donc, de l’agrandissement du parc immobilier. Il n’y a rien de plus faux. Comme si l’augmentation du parc immobilier n’entraînait pas de nouvelles dépenses en infrastructures ou en services. Comme si les grandes villes s’en sortaient mieux sur le plan financier que leurs homologues de taille plus modeste. L’inverse, une croissance qui mine les finances publiques, est d’ailleurs tout à fait possible. C’est ce qui peut se passer dans les municipalités qui ne planifient pas leur développement et laissent la liberté aux « promoteurs privés » d’utiliser le territoire comme bon leur semble sans analyser les impacts de leurs actions.

Nous devons repenser nos outils légaux pour protéger l’environnement et déconstruire cette idée que la croissance sans limites est possible sans occasionner de lourdes pertes à l’environnement. Au contraire, cette croissance entraîne de nombreuses conséquences dramatiques, dont les inondations sont un exemple éloquent. Il est grand temps de donner de meilleurs moyens à l’État pour protéger l’environnement en adoptant des lois beaucoup plus sévères qui feraient de la destruction des milieux humides une grande exception plutôt que la règle. Notre régime d’aménagement du territoire est lui aussi extrêmement perfectible. Il faudra moderniser la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme, qui a maintenant 40 ans et dont un avant-projet de loi a été déposé en 2011 sans suite à ce jour, ce qui témoigne malheureusement du faible intérêt politique à faire ces réformes.

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11 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 16 mai 2019 02 h 36

    La destruction des milieux humides n'est pas sans conséquence.

    Vous avez raison, monsieur Jean-François Albert. Il faut sortir du carcan de la croissance à tout prix. Dorénavant, il faut assujettir toutes décisions de l'aménagement du territoire à la science sur les changements climatiques.
    La croissance éternelle et le bien-être de l'environnement sont aux antipodes du bon sens. Il faut arrêter de croire que l'on peut saccager la nature avec impunité sans conséquence.

    • Cyril Dionne - Abonné 16 mai 2019 08 h 17

      Madame Alexan, votre champ d’expertise si situe au niveau des superstitions religieuses et non pas en environnement. La croissance est synonyme de l’homme depuis qu’il est devenu le maître de toutes les espèces du monde. Les seules différences aujourd’hui, c’est que la population mondiale augmente à un rythme effréné et les moyens de transformer les ressources naturelles s’accroissent exponentiellement avec la science et la technologie. N’est-ce pas David Suzuki qui avait dit il n’y a pas si longtemps de cela que le Canada était plein si on voulait garder intact nos écosystèmes marins et terrestres?

      M. Albert, vous parlez de décroissance et la population mondiale est toujours en croissance. N’est-ce pas une contradiction tout en demeurant poli? Le problème avec tous les écologistes en herbe et les imams de l’écologie, c’est qu’ils sont en train de créer une religion écologiste avec ces dogmes et doctrines. Tout ce qui est supposément « vert » n’est pas or.

      Au lieu de vous en remettre seulement à votre municipalité au sujet des milieux humides, pourquoi ne pas essayer de convaincre les grands pollueurs et destructeurs de ce monde? Vous pourriez commencer par la Chine et l’Inde qui ne sont pas exactement des démocraties. Au lieu de vous en remettre seulement à votre municipalité au sujet des milieux humides, pourquoi ne pas vous posez la question suivante: si on continue d’augmenter la population via l’immigration, allons-nous détruire ce qui reste de milieux humides? Plus qu’il y a de gens, plus qu’il aura de croissance parce que c’est tout simplement l’axiome de l’offre et la demande. Et les municipalités sont aussi avides que tout le monde.

    • Nadia Alexan - Abonnée 16 mai 2019 19 h 07

      S'il vous plait, monsieur Dionne, écrivez vos opinions sans lancer des insultes. Vous n'avez pas plus d'expertise que moi en questions environnementales. Tout le monde est capable de lire et de se faire une opinion. Vous n'avez pas besoin d'imposer votre opinion sur les autres. Simplement, étalez les faits et les gens sont capables de se former une opinion tous seuls. Merci de votre compréhension.

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 16 mai 2019 23 h 43

      M. Dionne, sur le fond vous avez peut-être raison. Mais dans les faits concrets, avouez que ce n’est pas évident pour M. Albert, même si c’était là son plus grand désir, d’aller convaincre la Chine et l’Inde (rien de moins) d’agir autrement que ce que ces deux pays ont décidé de faire pour le moment. Idem pour l’immigration. Donc, il serait plus réaliste pour M. Albert de se concentrer sur les municipalités du Québec qui sont bien plus à sa (et à notre) portée, que la Chine ou l’Inde.

  • Jean Lacoursière - Abonné 16 mai 2019 07 h 48

    « L’obligation apparente pour les municipalités d’augmenter leurs recettes fiscales... »

    Moi non plus, je ne l'ai jamais comprise, cette prétendue nécessité répétée par les maires.

  • Gilles Théberge - Abonné 16 mai 2019 10 h 57

    Ha ha ha ha ha ! Vos êtes drôle vous.

    Aller vous imaginer que et le ministère et les municipalités seront frappées d’une « révélation » et vont soudainement se mettre à considérer la nature de la nature au point de renoncer au développement tout azimut... Vous pouvez toujours rêver.

    Bien sûr que vous avez raison et je partage vos aspirations. Mais de là à changer les choses...

  • François Beaulé - Abonné 16 mai 2019 11 h 00

    Le capitalisme est établi sur le dogme de la croissance

    La droite s'entête à nier les problèmes environnementaux et leur gravité. Elle croit que le marché capitaliste guide les hommes vers la Terre promise. Or le système capitaliste ne peut fonctionner sans croissance. La droite préfère maintenir sa foi capitaliste en niant la réalité environnementale mesurée par les scientifiques ou en s'accrochant à l'idée que la croissance économique est compatible avec le respect de la nature.

    Le pouvoir politique manque d'indépendance avec le pouvoir économique. Les promoteurs font valoir les avantages à court terme de l'expansion du territoire bâti ou de l'exploitation des combustibles fossiles. En fait, le dogme de la croissance est largement partagé, à droite et à gauche.

    Échapper à ce dogme mortifère implique de revoir radicalement la responsabilité du pouvoir politique. Plutôt que de favoriser la croissance sans fin, les gouvernements devraient arriver à planifier la convergence vers un point d'équilibre stable. Ce que le capitalisme est incapable de faire. Les limites environnementales d'absorption des polluants, de disponibilité des ressources et de territoires de conservation naturels, autrement dit la réalité de la Terre, doivent guider la définition d'un mode de vie et d'un habitat compatibles avec la nature.

    À court terme, le cheminement vers la stabilité est compatible avec la croissance économique puisqu'il faut reconstruire notre habitat et investir de nouvelles sources d'énergie. Mais l'approche d'un point d'équilibre de l'humanité avec la nature impliquera la faillite du système capitaliste.

    La nécessité de restreindre la fécondité humaine au niveau mondial sera un autre frein à la croissance économique.

    • Bernard Plante - Abonné 16 mai 2019 19 h 47

      La faillite du système capitaliste sera en fait une implosion.

      Merveilleux texte. D'une clarté limpide. Merci.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 16 mai 2019 15 h 28

    «La croissance est synonyme de l’homme depuis qu’il est devenu le maître de toutes les espèces du monde» (Cyril Dionne)

    « … le maître de toutes les espèces …»

    Eh bien! Faudrait songer à en aviser les virus et les microbes.