Un joyau à sauver

«L’île d’Orléans est un site patrimonial reconnu pour ses valeurs historique, paysagère, architecturale, emblématique, identitaire et archéologique», rappellent les auteurs.
Photo: Pierre Lahoud «L’île d’Orléans est un site patrimonial reconnu pour ses valeurs historique, paysagère, architecturale, emblématique, identitaire et archéologique», rappellent les auteurs.

Le 4 avril dernier, un regroupement de citoyens de l’île d’Orléans tentait une ultime démarche auprès de la ministre de la Culture et des Communications (MCC), Mme Nathalie Roy, en vue d’être entendu par le Conseil du patrimoine culturel du Québec. Dans cette missive, ces citoyens demandaient avec insistance qu’une audience publique soit tenue afin de faire valoir que le projet de village récréotouristique développé par la compagnie Huttopia à la pointe d’Argentenay — extrême est de Saint-François de l’île d’Orléans — est en complète contradiction avec la nature même du milieu où il est prévu qu’il soit implanté et qu’il met en péril tout développement ultérieur qui irait dans le sens de sa conservation et de sa mise en valeur.

Soulignons que la partie la plus à l’est de la pointe d’Argentenay est occupée par une forêt en grande partie intouchée depuis l’établissement des premiers colons et qu’elle était, bien avant leur arrivée, utilisée comme site saisonnier de pêche par les Premières Nations. C’est aujourd’hui un écosystème forestier d’une exceptionnelle valeur en raison de sa biodiversité, de sa richesse naturelle et de son intégrité. C’est du moins l’avis de Conservation de la nature Canada, propriétaire d’une partie de cette forêt, qui précise également qu’elle « abrite, entre autres, de vieux chênes rouges et des hêtres à grandes feuilles [et qu’on] y retrouve aussi plusieurs espèces en situation précaire, dont le noyer cendré, une espèce en voie de disparition au Canada, ainsi que deux espèces floristiques vulnérables… » Et c’est précisément dans cette forêt unique que devrait être érigée une installation touristique commerciale d’envergure !

Le grand intérêt du lieu tient aussi au fait de l’existence d’un système parcellaire unique conservé intact depuis les premières occupations coloniales. La présence à cet endroit d’une maison de ferme traditionnelle, dont on sait maintenant qu’elle fut celle de la famille Sanschagrin, n’est pas non plus sans attirer l’attention. René Sanschagrin, le dernier cultivateur occupant, aurait été au coeur d’un courant artistique régionaliste en permettant que se rencontrent chez lui, à de nombreuses reprises, des artistes, écrivains, sociologues et ethnologues tels Horatio Walker, William Brymner, Maurice Cullen, Edmond Dyonnet, Léon Gérin, Marius Barbeau et bien d’autres.

Nous ne pouvons pas non plus passer sous silence la présence probable en ces lieux d’artefacts témoignant du passage des Premières Nations. Partant, l’exigence d’une extrême circonspection s’impose vis-à-vis de toute intrusion.

Est-il nécessaire de rappeler que l’île d’Orléans est un site patrimonial reconnu pour ses valeurs historique, paysagère, architecturale, emblématique, identitaire et archéologique ? C’est en ces termes que le Répertoire du patrimoine culturel du Québec décrit ce territoire. Apprendre qu’un projet touristique de cette ampleur soit envisagé dans un milieu naturel inestimable, en zone agricole et, de surcroît, dans un site patrimonial, a de quoi dérouter ! Apprendre que la municipalité et la MRC ont donné leur accord sans avoir consulté la population ne fait qu’ajouter à l’indignation.

C’est dans ce contexte, qui appelle à une grande prudence en ce qui concerne tout type de développement dans cet endroit mythique qu’est la pointe d’Argentenay, que les signataires, inquiets de l’opacité entourant jusqu’ici le traitement du dossier par le MCC, exigent que la ministre mette en branle rapidement le processus de consultation publique prévu à la loi et que tous les groupes interpellés par le projet y soient invités.

* Signataires: 
Gilles Gallichan, historien
Yves Laframboise, ethno-historien
Michel Lessard, historien
Jean Rompré, historien
Anne-Yvonne Jouan, historienne de l’art
Louise Mercier, ex-présidente d’Action patrimoine
Philippe Pallafray, sculpteur
Louise Filion, professeure associée au Département de géographie (U.L.)
Réginald Auger, professeur titulaire en archéologie (U.L.)
Serge Payette, professeur chercheur au Département de biologie (U.L.)
Pierre Morisset, Ph.D., biologiste
Austin Reed, biologiste
Sandrine Louchart, les AmiEs de la terre de Québec
Pierre-Paul Sénéchal, Giram
Caroline Roberge, avocate en aménagement du territoire
Arthur J. Plumpton, consultant en restauration et réhabilitation de l’architecture agricole du patrimoine
Michel Gauthier, Prix Coup de Coeur de l’Île 2017
Marie Dumais et Alain Choquette, respectivement réalisatrice et animateur de la série Passion Maisons de 2005 à 2011 (Historia)
Bernard Dagenais, professeur au Département d’information et de communication (U.L.)
Nadine Girardville
David Rosentzveig
Danielle Chartrain
Nathalie Lemelin
Valérie Lemelin
Francine Paré
Patrice Poubelle
Pauline Bruneau
Marie-Andrée Hamel
Patrick Lachance
Normand Gagnon

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2 commentaires
  • Lorraine Guillet - Abonnée 9 mai 2019 13 h 29

    NONNNNNnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn!!!

    L'Ile d'Orléans est le berceau de la société québécoise, elle est pas mal plus patrimoniale qu'un crucifix à l'Assemblée nationale. Et ce milieu naturel inviolé doit être préservé. Pourquoi le développement récréotouristique à tout prix!!?? Pourquoi prendre cet emplacement paisible et naturel pour implanter un autre parc "juste pour jouer",où on risque de voir débarquer les gros VUS et leurs passagers sans respect de la nature? Pourquoi, en cette ère où l'économie ne peut plus se développer sans égard pour l'écologie, on risque encore de perdre un écosystème des plus précieux, un paysage inestimable. Si vous êtes sensible à notre histoire, à notre patrimoine nature, à la préservation de la quiétude sur l'Ile, dites non à ce projet! Les autres, allez jouer ailleurs!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

  • Jean-Pierre Garneau - Abonné 9 mai 2019 13 h 38

    Un "développement" de l'Ile d'Orléans à envisager globalement.

    Globalement, la vocation de l'île d'Orléans a continûment été agricole depuis 370 ans. Pourtant, située près de Québec comme elle l'est, elle aurait pu aisément devenir une banlieue huppée.
    Qu'est-ce qui a protégé l'Ile d'un tel destin? Essentiellement le faible débit de circulation de son pont, qui date de 1935, et l'étroitesse de sa route circulaire qui, dans chaque village, ne peut être élargie sans démolir des bâtiments, ce qui crée partout des goulots d'étranglement. On ajoute à cela le bienfait de la Loi Garon sur la protection du territoire agricole, et on en arrive au point d'équilibre observé maintenant. L'Ile demeure essentiellement agricole; la banlieu-isation y a été limitée surtout aux paroisses de Ste-Pétronille et St-Laurent.
    Considérons globalement ce que serait l'effet d'un nouveau pont autorisant un débit de circulation plus élevé. L'Ile deviendrait, du jour au lendemain, plus ouverte aux projets domiciliaires qui, rapidement, déborderaient les paroisses de l'ouest de l'île. La pression sur la route circulaire s'accroîtrait, ce qui obligerait à envisager des itinéraires de contournement autour des villages, rognant ainsi le territoire cultivé.
    Il y a beaucoup de "si" et d'hypothèses dans le portrait que je trace ici, mais je ne crois pas qu'il s'agisse de science-fiction. Si l'accès à l'île est facilité sans qu'on prenne des moyens règlementaires rigoureux pour limiter le développement domiciliaire, il s'en faudra de peu d'années pour que le joyau que l'on connaît aujourd'hui devienne une usine à bungalows.
    À mon sens, la dernière chose que l'on doive souhaiter, c'est qu'une locomotive touristique s'installe sur la pointe est de l'Île, ce qui ferait pression sur le réseau routier, réseau que l'on améliorerait pour soulager la pression, ce qui faciliterait le développement domiciliaire. Pour cette raison, même s'il s'avérait que le projet Huttopia ait réellement les qualités évoquées par son promoteur, je le reçois avec énormément de réserves.