L’aliénation des œuvres d'art, un exercice important

«Les musées nationaux et les musées privés du Québec auraient cependant des raisons de se pencher sur cette manière de faire évoluer leur collection plutôt que d’afficher un
Photo: iStock «Les musées nationaux et les musées privés du Québec auraient cependant des raisons de se pencher sur cette manière de faire évoluer leur collection plutôt que d’afficher un "statu quo"», estime le professeur.

Profitant de l’actualité de la mise en vente d’oeuvres de l’artiste A. Y. Jackson par le Musée des beaux-arts de l’Ontario, Stéphane Baillargeon s’interroge : « Pourquoi les grands musées québécois ne vendent-ils jamais d’oeuvres ? » (Le Devoir, les 1er et 2 mai). Son reportage cite les raisons pour lesquelles le Musée d’art contemporain (MAC) et le Musée des beaux-arts de Montréal ne mettent pas en pratique leur politique d’aliénation puisqu’ils en ont une. L’analyse compare l’usage en France avec celui du Québec en rappelant que les collections françaises sont inaliénables et, bien que celles du Québec ne soient pas régies par ce principe, aucun musée n’applique les différentes formes d’aliénation qui sont bien connues et en usage dans le milieu muséal, aux États-Unis par exemple. En mentionnant les raisons historiques, on oublie de dire que les musées français, qu’ils soient nationaux ou municipaux, acquièrent avec parcimonie et circonspection, la plupart du temps par achat et non par don, comme cela se fait ici.

Les musées nationaux et les musées privés du Québec auraient cependant des raisons de se pencher sur cette manière de faire évoluer leur collection plutôt que d’afficher un statu quo. La principale raison vient du fait que nos musées (grands et petits) ont, dans le passé, collectionné sans mandat défini et que, si leur mission s’est précisée au cours des dernières décennies, l’occasion se présente trop souvent d’interpréter ces orientations d’une manière large plutôt que rigoureuse. En un mot, nos musées sont artephages, dévoreuses d’oeuvres d’art, et l’accumulation est un principe qui oriente leurs décisions. Du même mouvement, ils sont en quête de fonds pour s’agrandir afin de loger ce nombre toujours plus important de pièces qui ne verront jamais le jour des cimaises.

John Zeppetelli, le directeur du MACM, affirme dans cet article : « Nous bâtissons et nous accumulons quelque chose de précieux, un patrimoine important pour les visiteurs actuels et les générations futures. » Qu’en est-il des visiteurs qui n’ont pas accès aux oeuvres accumulées annuellement et comment prédire quels seront les formes d’art et les contenus que le public souhaitera s’approprier à l’avenir ? Une évaluation critique de la collection est un exercice que chaque conservateur doit faire. Prendre acte de l’intérêt des oeuvres qui sont sous sa responsabilité est un geste professionnel à faire régulièrement.

Pour fréquenter les réserves des musées au Québec, je peux affirmer qu’un nombre plus important d’oeuvres y dorment que la quantité de celles qui seront un jour mises en valeur sous une forme de médiation ou une autre (exposition, publication, objet de recherche). Sous prétexte que la collection représente l’évolution du goût et le choix des conservateurs, et craignant sans doute que leurs propres décisions soient un jour remises en question, les professionnels refusent d’ouvrir ce dossier. S’il est vrai que les musées sont des lieux de mémoire, il faut se demander de quelle mémoire il s’agit, la leur propre ou celle de la société qu’ils ont la mission de servir.

Il y a lieu de procéder à cette opération de manière ouverte et prudente, raisonnée et scientifique. L’exemple canadien du Glenbow Museum (Calgary) qui a effectué cet exercice entre 1992 et 1997 est cité en exemple dans la muséologie internationale. Il s’agit de réfléchir collectivement, et non en vase clos, à ces décisions en respectant toutes les personnes concernées : l’artiste, le donateur, le conservateur en regard du contexte de l’acquisition et du mandat de l’institution.

L’exercice, pratiqué de manière sensible, prend de l’énergie et du temps et coûte de l’argent. La comparaison du coût relié à la conservation d’oeuvres qui demeurent et demeureront ignorées avec celui d’une opération d’aliénation sagement menée serait certainement avantageuse pour l’institution et pour la collectivité. Partageons et célébrons le développement des collections de nos musées et songeons à la manière dont elles peuvent être mieux connues du public.

Si les musées sont des lieux de mémoire, s’agit-il de la leur ou de celle de la société ?

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1 commentaire
  • Philippe Dubé - Abonné 7 mai 2019 09 h 56

    Avoir les moyens de ses ambitions

    Dans son propos, on ne peut qu'être d'accord avec le professeur Lacroix puisque la vertu est évidemment ce que tous les musées recherchent et tentent de pratiquer au mieux, mais la question que l'on doit se poser ici c'est: En ont-ils vraiment les moyens? Et c'est là où le bât blesse. Quand il dit : "Une évaluation critique de la collection est un exercice que chaque conservateur doit faire. Prendre acte de l’intérêt des oeuvres qui sont sous sa responsabilité est un geste professionnel à faire régulièrement." Alors là, nous devons lui rappeler que les petits et moyens musées au Québec, quand seulement ils ont la possibilité (moyens financiers) d'embaucher un conservateur, une conservatrice (ce qui est de plus en plus rare), la ou le professionnel en place n'a pas le temps, encore moins l'espace critique, dans l'exercice de ses fonctions, de faire un examen régulier de ses collections. C'est tout simplement irréaliste d'insérer dans son emploi du temps cette distance critique par rapport aux artefacts sous sa responsabilité. Je dirais même que ce moment de réflexion lui manque et que, dans le flot de ses activités professionnelles, prendre le temps de réfléchir est devenu un luxe que l'institution elle-même ne peut plus se payer. C'est triste à dire mais c'est la réalité. Quant à l'exemple cité d'un exercice ouvert de l'examen des collections muséales comme il s'est fait au Glebow Museum de Calgary, où participent "l’artiste, le donateur, le conservateur en regard du contexte de l’acquisition et du mandat de l’institution", il va sans dire que nous devons ajouter le public comme étant au premier chef concerné. La participation citoyenne est non seulement nécessaire sur le plan éthique mais cruciale pour assurer une appropriation publique des collections. C'est à ce prix qu'un musée, le plus souvent soutenu par les contribuables, rend justice et hommage à la population qui le supporte, car il est, malgré tout, le coeur battant de la cité et l'âme de son héritage.