Intervenir à domicile en protection de la jeunesse

«L’intervention à domicile, en toute logique, devrait donc être reconnue, de plein droit, comme digne d’intérêt par le milieu de la recherche en protection de la jeunesse. Ce n’est pas le cas», constate l’auteur.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne «L’intervention à domicile, en toute logique, devrait donc être reconnue, de plein droit, comme digne d’intérêt par le milieu de la recherche en protection de la jeunesse. Ce n’est pas le cas», constate l’auteur.

Le récent décès d’une fillette dont les parents étaient suivis par la DPJ, au-delà des émotions fort légitimes qu’il suscite, devrait aussi constituer une occasion de réfléchir à l’intervention à domicile et à sa singularité. Espace de réalisation des activités quotidiennes, le domicile est associé aux sentiments de sécurité, de contrôle, de liberté, de créativité.

Depuis au moins trois décennies, l’évolution des connaissances, les aspirations des citoyens et les changements démographiques, ainsi que des considérations budgétaires ont eu pour effet de recentrer les politiques et programmes de santé et de services sociaux sur le domicile auprès notamment des personnes âgées, des personnes handicapées et des familles en besoin d’aide. Les interventions à domicile font donc partie intégrante du travail de tous les jours du personnel de la santé et des services sociaux, de multiples professions y concourent, comme les travailleurs sociaux et les infirmières.

En protection de la jeunesse, les intervenants, par leur mandat légal de protection des enfants, ont l’obligation légale d’être parfois intrusifs dans l’espace domiciliaire et de s’y déplacer dans les différentes pièces. L’intervention à domicile, en toute logique, devrait donc être reconnue, de plein droit, comme digne d’intérêt par le milieu de la recherche en protection de la jeunesse. Ce n’est pas le cas.

Harry Ferguson, la référence

Au niveau international, Harry Ferguson, professeur en travail social à l’Université de Birmingham, constitue la référence obligée. Travailleur social d’expérience, son intérêt en la matière a notamment été suscité par les résultats de plusieurs enquêtes publiques en Angleterre, survenus après des décès tragiques d’enfants. Ces enquêtes ont démontré l’incapacité des travailleurs sociaux à prendre la réelle mesure de ce qui se déroulait dans ces maisons des horreurs.

Ses travaux de recherche, de vrais bijoux, démontrent que le travail social dans le chez-soi des familles est une activité complexe et qu’en cherchant à atteindre leurs objectifs respectifs, autant les travailleurs sociaux que les familles mettaient en oeuvre une gamme de stratégies. Le mouvement de l’intervention à domicile a son déroulement ; les praticiens se déplacent du bureau à la maison. Ils franchissent le seuil de la porte et pénètrent dans la sphère intime familiale. En s’appuyant sur leur savoir-être et leur savoir-faire, les intervenants doivent s’adapter à la maison, ses atmosphères, ses odeurs, ses bruits, tout en mettant en oeuvre une intervention efficiente et significative. L’intervention à domicile peut donc être conceptualisée comme une pratique corporelle, au sein de laquelle tous les sens et les émotions sont mis en jeu dans un espace fermé.

Selon Ferguson, étant donné que les multiples tâches bureaucratiques définissent, malgré tout, largement ce que font les travailleurs sociaux, les interventions à domicile apparaissent de ce fait comme essentiellement une extension du travail social (organisation, normes et procédures) dans la sphère domestique. Afin de relever le défi de la complexité de l’intervention à domicile au Québec, il importe au contraire, pour le bien-être des enfants, de placer le domicile au centre des réflexions afin que le savoir-être et le savoir-faire des intervenants soient à la mesure du défi à relever.

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2 commentaires
  • Nicole Desjardins - Abonnée 4 mai 2019 05 h 30

    Depuis le début des années '90 avec la mise en place des CLSC, la pratique du travail social à domicile a de plus en plus été remplacée par une pratique d'entrevues de bureau. Or, si les clients ne se présentent pas (souvent des parents), on concluera souvent à tort qu'ils ne sont pas suffisamment motivés, d'autant plus dans les CLSC puisque les clients sont considérés « volontaires », contrairement à la DPJ où ils sont « contraints » par la loi de rencontrer un intervenant. Mais il exisite néanmoins les parents considérés « volontaires », mais sans vraiment l'être: « Si vous acceptez de consulter, nous fermerons (le DPJ) le dossier. ».

    Les raisons ? Il y a des coûts rattachés à la pratique à domicile: frais de déplacement liés à l'utilisation d'un véhicule automobile, ou à des frais de taxis, ainsi que les temps de déplacement entre chaque visite. Il s'avère donc moins coûteux de prévoir quelques bureaux meublés d'une table et quelques chaises et un décor impersonnel, parfois avec quelques jouets pour les enfants.

    Des entretiens à domicile exigent également de la flexibilité et une façon autre de les mener par l'intervenant: un téléphone qui sonne, un chien qui aboie, une voisine qui frappe à la porte,etc., sans oublier les portes fermées parce qu'on a oublié qu'on avait un RV ! Ainsi, le nombre d'entrevues dans une journée sera moins élevé qu'une pratique exclusive dans les bureaux de l'institution. Et quand un r.v. n'est pas respecté, l'intervenant prend ce temps pour faire ses tâches administratives qu'il n'a pas le temps de faire autrement.

    Mais je crois également que cette forme de pratique a été dévalorisée. Effectuer des entretiens dans un bureau, entre 50 et 60 minutes, est la façon traditionnelle utilisée par la majorité des autres professionnels de la relation d'aide et de la psychothérapie. C'est comme si des visites à domicile donnaient l'impression qu'un travailleur social est moins un « professionnel » comparativement à ses autres collègues

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 4 mai 2019 12 h 09

    … pro-active !

    « Le récent décès d’une fillette dont les parents étaient suivis par la DPJ, au-delà des émotions fort légitimes qu’il suscite, devrait aussi constituer une occasion de réfléchir à l’intervention à domicile et à sa singularité. » (Paul Morin, Professeur, ÉTS, US)

    De cette occasion en « or » ?!? de réfléchir sur l’intervention à domicile, une douceur terrible :

    Lorsqu’on voit une enfant de 6-7 ans fouiller dans les poubelles pour « sur-Vivre » pendant qu’elle se retrouve en situation de protection socio-familiale et, par la suite, qu’elle meurt avec un « corps biafrais », il y a eu quelque chose qui, mise en cause, aurait dépassé et dépasse le simple domaine de l’Intervention à domicile ; ce quelque chose dont on n’ose à peine voir-nommer mais qui fleurte avec une « Culture-Mentalité » de Système … comme déphasée et obsolète !

    De cette terrible douceur, l’Intervention à domicile demeure vaine si le porteur au dossier s’absente dudit dossier et si sa compétence répond d’aucune activité ….

    … pro-active ! - 4 mai 2019 -