Comment répondre au philosophe Charles Taylor

«Le débat sur la laïcité n’est pas d’abord un débat d’idées, c’est un débat qui s’inscrit dans l’histoire vécue de la société québécoise», croit l’auteur.
Photo: Manon Allard Getty Images «Le débat sur la laïcité n’est pas d’abord un débat d’idées, c’est un débat qui s’inscrit dans l’histoire vécue de la société québécoise», croit l’auteur.

Le professeur et philosophe Charles Taylor a soumis à la discussion publique un argument qui a été repris par plusieurs intervenants dans le débat sur le projet de loi 21 du gouvernement Legault. Cette idée proclame que c’est l’État qui doit être laïque et non ses représentants, autrement dit que les institutions sont laïques et que le personnel de ces institutions conserve le droit de manifester, pendant le travail, ses convictions religieuses par des signes ostentatoires. Cette assertion péremptoire semble, à première vue, respecter la logique, mais si on fouille un peu, on peut se demander si elle passe le test du réel.

Ce raisonnement pèche par un formalisme qui déforme les faits. Concrètement, que veut dire la distinction entre l’école et l’institution ? Convenons que l’institution scolaire se concrétise par une Loi sur l’instruction publique. Cette loi annonce l’école, mais elle n’est pas l’école. Elle n’en est que la prémisse. Convenons aussi que le régime pédagogique concrétise aussi l’idée de l’école. Le régime pédagogique organise l’école, mais il n’est pas encore l’école, il n’en est qu’une condition. Évidemment, la bâtisse n’est pas non plus l’école. Elle constitue, bien sûr, un prérequis souhaitable à sa mission, mais l’enseignement pourrait à la limite se donner à l’air libre. La Loi sur l’instruction publique, le régime pédagogique et la bâtisse, ensemble, ne sont toujours pas l’école. L’école est essentiellement l’union des élèves et des profs. Inséparables. Pas d’école sans les élèves et pas d’école sans les profs.

Un tour de passe-passe

Le sectionnement du concept d’école, découpé comme un saucisson, est un tour de passe-passe qui permet de s’afficher pour la laïcité alors qu’on est profondément contre. L’école publique, dans les faits, comprend tous les aspects cités plus haut et, si elle doit être laïque, elle le sera dans sa totalité. On ne peut déclarer que certaines parties du concept d’école, certaines rondelles de la saucisse, dirais-je, sont laïques alors que d’autres ne le seraient pas. Cet argument est fautif et il obscurcit le débat dans la mesure où on ne sait plus de quoi il s’agit quand on parle de l’institution scolaire. Celle-ci n’est pas autre chose que l’école qui unit de manière indissociable les élèves, les enseignantes, les enseignants, la loi, le régime pédagogique et la bâtisse. Et si cette institution est déclarée laïque par la loi, les maîtres d’école s’abstiendront de porter des signes ostentatoires de leur conviction religieuse.

La distinction entre institution et école n’existe pas. C’est une formule creuse pour refuser au milieu scolaire la séparation effective de l’Église et de l’État. L’enjeu du débat posé par le projet de loi 21 dans l’institution scolaire n’est pas entre une laïcité dite ouverte et une laïcité dure. Il est de savoir si oui ou non l’école publique sera laïque. Point. La laïcité ouverte refuse la nécessité d’une école laïque ; le projet de loi 21 veut une école publique et laïque, une école qui soude le personnel de l’institution et les élèves contre toutes les discriminations, tous les particularismes, toutes les allégeances, que celles-ci soient de nature religieuse ou politique, pouvant mettre en question la réussite de la transmission du savoir. Si on veut la laïcité, aujourd’hui au Québec, on veut le projet de loi 21.

Le débat sur la laïcité n’est pas d’abord un débat d’idées, c’est un débat qui s’inscrit dans l’histoire vécue de la société québécoise. C’est nécessairement un débat complexe, long et difficile. Il se tient depuis cinquante ans dans le respect des institutions démocratiques et dans le respect tout court. Il ne tolère pas les menaces et les insultes qui camouflent les intentions. La commission parlementaire fera son devoir et les points de vue se feront entendre, et c’est bien. Le projet de loi 21 voté, nous entrerons dans une nouvelle période de notre histoire démocratique qui laisse la porte ouverte aux ajustements et aux améliorations que la société décidera d’apporter.

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