Le poisson qui menaçait la loi

Un bar rayé adulte observé aux environs de Trois-Pistoles, en 2017
Photo: Olivier Zuida Le Devoir Un bar rayé adulte observé aux environs de Trois-Pistoles, en 2017

Dans un article paru dans Le Devoir du 11 avril dernier, « Un poisson menace un projet du port de Québec », nous apprenions que le bar rayé pourrait compromettre un projet de terminal de conteneurs en eau profonde au port de Québec. Ce sont des dispositions de la Loi sur les espèces en péril (LEP) qui seraient évoquées pour protéger un secteur éventuellement désigné « habitat essentiel » du bar rayé.

La LEP est un outil formidable pour favoriser le rétablissement de nos espèces fauniques et floristiques au bord du gouffre. C’est également un outil légal extrêmement puissant pour assurer leur protection. « Un grand pouvoir ne peut se concevoir qu’accompagné de grandes responsabilités », dixit Spider-Man. Est-il approprié dans le dossier du port de Québec d’en appeler aux dispositions de la LEP pour protéger l’habitat utilisé par le bar rayé ?

La LEP reconnaît, à juste titre et en fonction de critères précis, certaines populations distinctes comme des « espèces » en péril. Le fondement scientifique de cette approche est de protéger les composantes significatives de la diversité intraspécifique, elle-même le reflet de différents processus évolutifs. C’est exactement ce qu’a fait le Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) en désignant le « bar rayé, population du fleuve Saint-Laurent » comme « espèce disparue du Canada » en 2005. À la suite des efforts de réintroduction de bars rayés issus d’autres populations, le COSEPAC a réévalué le dossier en 2013 et l’a désigné « espèce en voie de disparition ».

Ce dossier souffre d’un déficit flagrant de logique. Comment le « bar rayé, population du fleuve Saint-Laurent », que l’on retrouvait uniquement au Canada, peut-il être passé du statut d’espèce disparue du pays — et donc logiquement disparue de la planète — à celui d’espèce en voie de disparition ?

Que le bar rayé soit réintroduit dans le fleuve Saint-Laurent ne fait pas réapparaître la population unique disparue. « Bar rayé du fleuve Saint-Laurent » et « bar rayé » dans le fleuve Saint-Laurent sont ici deux entités différentes tant d’un point de vue légal que d’un point de vue scientifique. La LEP est un outil précieux et certaines de ses dispositions doivent être utilisées avec parcimonie et uniquement lorsque nécessaire. Une mauvaise utilisation pourrait servir de munitions à ceux et celles, nombreux, qui voudraient voir la LEP se retrouver à son tour sur la liste des espèces disparues. Le gouvernement fédéral dispose d’autres outils légaux s’il veut protéger le bar rayé et cet habitat.

D’un projet de port à l’autre, la protection du chevalier cuivré est un bon exemple d’un cas de force majeure où toute la puissance de la LEP doit être déployée pour protéger une espèce unique et en voie de disparition. À cet égard, il n’est pas vain de mentionner que le gouvernement du Canada est actuellement en retard de plus de 75 mois sur les délais prescrits par la LEP pour activer les mesures de protection de l’habitat essentiel de l’espèce. Avec pareil retard, il serait possible de construire un autre palais pour Jules César, et peut-être même un autre port de Montréal.

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3 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 19 avril 2019 01 h 49

    « ''Bar rayé du fleuve Saint-Laurent'' et ''bar rayé'' dans le fleuve Saint-Laurent sont ici deux entités différentes»



    Cependant, que le Bar rayé soit du fleuve Saint-Laurent ne signifie pas pour autant qu'il est dans le fleuve Saint-Laurent.

  • Jean Lacoursière - Abonné 19 avril 2019 12 h 18

    "À la suite des efforts de réintroduction de bars rayés issus d’autres populations..." (Alain Branchaud)

    Ils viennent d'où alors, ces bars rayés qui nagent actuellement dans la baie de Beauport ?

    • Alain Branchaud - Abonné 19 avril 2019 14 h 24

      Bonne question! Ils originent d'individus de la population « du sud du golfe du Saint-Laurent », elle-même reconnue par le COSEPAC comme « espèce préoccupante ». De façon plus précise, ce sont principalement la sous-population se reproduisant dans la rivière Miramichi. Un peu plus d’information ici : https://mffp.gouv.qc.ca/faune/habitats-fauniques/etudes-recherches/bar-raye.jsp