Notre-Dame de Paris et nous

«Notre-Dame de Paris et tout chef-d’oeuvre sont faits de la matière de nos rêves, de nos aspirations, de nos émerveillements et de nos douleurs», écrit l'auteur.
Photo: Thierry Mallet Associated Press «Notre-Dame de Paris et tout chef-d’oeuvre sont faits de la matière de nos rêves, de nos aspirations, de nos émerveillements et de nos douleurs», écrit l'auteur.

Comme plusieurs ici et autour du monde, c’est avec un grand sentiment d’impuissance et de fin du monde que j’ai regardé, lundi, les images de l’incendie de Notre-Dame de Paris. Depuis 25 ans, mes recherches tournent autour de la cathédrale de Paris. J’ai étudié la grande polyphonie parisienne qui a été créée pour elle au moment où s’élevaient ses murs et ses voûtes. Puis, j’ai travaillé et travaille toujours sur l’enseignement de la musique à l’Université médiévale de Paris, qui a tenu ses premières classes entre autres dans la clôture même de la cathédrale. J’ai vécu à Toronto, en France et à Paris. J’habite maintenant à Montréal, mais simultanément, la moitié de mon esprit et de mon coeur vivent à l’ombre de Notre-Dame. À la contemplation des flammes consumant toute sa couverture, c’est une partie de mon univers mental qui s’envolait en fumées et en cendres. Mon fil de nouvelles Facebook m’a évidemment confirmé que c’était le cas pour beaucoup de mes collègues et amis.

On peut évidemment parler, de façon experte et en termes de patrimoine culturel mondial, de ce que signifient les oeuvres abritées par Notre-Dame de Paris, ses orgues et ses sculptures. Ces explications garderont la plupart du temps le ton sec et dénué de passion de la littérature savante. La réaction puissante à cet incendie partagée par des gens de toutes origines, à Paris et partout dans le monde, a montré que toutes les études spécialisées sont impuissantes quand vient le temps d’expliquer vraiment pourquoi ces grandes réalisations humaines sont importantes.

Pour ma part, ce qui me touche le plus dans ces grands édifices, ce sont les marques laissées par des êtres humains comme vous et moi. À travers les coups d’herminette du charpentier que l’on peut encore lire sur les poutres de charpentes et les marques de ciseaux du tailleur sur la pierre, et en empruntant les marches usées par les pèlerins, je touche au plus près le geste et la main de personnes qui, à des siècles de distance, ont comme moi vécu et rêvé leur vie. L’édifice lui-même reflète nos vies mortelles à travers les imperceptibles fissures qui traversent les murs qui penchent.

Le meilleur de l’être humain

Ma vie prise individuellement n’a pas réellement de signification, mais ces marques me rappellent ma place dans la grande chaîne des humains qui sont venus avant et viendront après moi et qui seule donnent un sens à ma vie, à nos vies. Notre-Dame de Paris et tout chef-d’oeuvre sont faits de la matière de nos rêves, de nos aspirations, de nos émerveillements et de nos douleurs. Les grandes oeuvres de l’humanité donnent chair à ce qu’il y a de plus beau et de meilleur en l’être humain. Elles nous rappellent ce dont on est capable et nous élève à ce qui est grand en nous. Notre-Dame de Paris n’est pas importante parce qu’elle est classée au patrimoine mondial, ou en raison de quelque progrès technique ou innovation artistique, elle l’est parce qu’elle reflète ce qu’il y a de beau en nous. Ce ne sont pas ces progrès et ces innovations qui justifient nos travaux de recherche scientifique ou notre sentiment inexplicable à la vue de l’incendie de Notre-Dame, devenu lundi intensément concret, c’est plutôt ce sentiment insaisissable et puissant qui explique réellement leur signification et qui justifie nos recherches.

J’aimerais que ce sentiment ne retombe jamais, pour que nous n’oubliions plus cette meilleure part de nous-mêmes, pour qu’elle reste à l’esprit de nos dirigeants et de chaque citoyen lorsqu’il sera question du prochain budget, de l’éducation et de la santé de nos sociétés et de la planète, durant les débats en cours et dans chaque course électorale à venir. J’aimerais que cette meilleure part de nous-mêmes demeure notre ligne de mire tous les jours de nos vies et dans chacune de nos décisions.

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6 commentaires
  • Mathieu Lacoste - Inscrit 18 avril 2019 02 h 16

    « Depuis 25 ans, mes recherches tournent autour de la cathédrale de Paris » (Pascale Duhamel)



    Quelle entreprise étourdissante…

    • Louise Melançon - Abonnée 18 avril 2019 09 h 02

      Merci, madame, pour votre témoignage remarquable... Je n'ai pas vos connaissances au sujet de Notre-Dame de Paris, mais je vous rejoins tellement dans votre vision des choses, votre perspective philosophique, votre appréciation de l'importance de l'histoire, et la nécessité de la culture de la beauté dans nos vies.

  • Gylles Sauriol - Abonné 18 avril 2019 09 h 10

    Très beau texte

    Merci pour ce texte que je trouve à la fois sobre et inspirant.

  • François Beaulé - Abonné 18 avril 2019 09 h 56

    L'importance des religions

    « J’aimerais que ce sentiment ne retombe jamais... », écrit Mme Duhamel.

    La recherche du bien commun dans la durée, voilà ce qui a conduit les hommes à fonder des religions. Des religions qui ont influencé les arts et l'architecture. La grande bêtise, presque grotesque, des athées d'aujourd'hui est d'adorer des objets de l'art religieux sans approfondir les idées qui en sont la base.

    Bien plus que la restauration des églises et des cathédrales, l'Occident a besoin de redéfinir la religion.

  • Pascal Barrette - Abonné 18 avril 2019 14 h 24

    Tremendum et fascinosum

    Merci, Madame Duhamel, de si bien nous rappeler cette dimension qui émeut et qui ébranle. «Notre-Dame de Paris et tout chef-d’oeuvre sont faits de la matière de nos rêves, de nos aspirations, de nos émerveillements et de nos douleurs. Les grandes oeuvres de l’humanité donnent chair à ce qu’il y a de plus beau et de meilleur en l’être humain.»

    Vous faites apparaître la dimension "tremendum" et "fascinosum", terrifiante et fascinante de l’être. Selon Paul Tillich, c’est « l’expérience de «l’ultime» qui est à la fois le gouffre et le fondement de l’être en l’homme» (Théologie systématique II, Les éditions du Cerf, p. 82).

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 18 avril 2019 15 h 21

    «L'importance des religions; La bêtise des athées est (d'aimer l'art sacré avec un point de vue profane). Bien plus que la restauration des églises, l'Occident a besoin de redéfinir la religion.» (François Beaulé)



    Savonarole (Jérôme) n'en pensait pas moins