Financement scolaire: la gestion des méfaits a fait son temps

«Résumons: plus de diversité sociale conduit à plus d’équité, laquelle augmente les résultats scolaires d’ensemble», analyse l'auteur.
Photo: Getty Images «Résumons: plus de diversité sociale conduit à plus d’équité, laquelle augmente les résultats scolaires d’ensemble», analyse l'auteur.

En conclusion d’un éditorial signé par son directeur le 27 mars dernier, Le Devoir a pris position pour que rien ne change au pays du Québec en ce qui a trait au financement des écoles privées par les contribuables. Nous reviendrons sur ses arguments, mais il faut noter que le moment choisi par le journal d’Henri Bourassa laisse songeur. Serait-ce que le lobby du privé subventionné sent que la marmite bouillonne un peu trop ? Au cours de la dernière semaine seulement, de nombreux événements indiquent que le statu quo se fissure :

Proposition de l’ex-député Camil Bouchard visant à intégrer le réseau privé subventionné dans le réseau public, sur le modèle de la Finlande qui a procédé (pour son plus grand bien) à cette intégration au début des années 1970.

Prise de position de Marwah Rizqy, porte-parole en matière d’éducation du PLQ, en faveur de l’abolition des frais pour les projets particuliers lors de la consultation parlementaire sur le projet de loi 12. Seule la CAQ s’y oppose.

Lancement par la SEBIQ (la société qui chapeaute les écoles internationales au Québec) d’une vaste réflexion sur le rôle ségrégatif du Programme d’éducation internationale.

Publication d’une recherche de l’Université de Montréal qui explique le faible accès à l’université des élèves du public ordinaire (15 % seulement) par la ségrégation scolaire en cours dans nos écoles secondaires.

Cette recherche, il vaut la peine de le souligner, vient confirmer, à la suite de plusieurs autres, le rôle central de l’équité comme moteur des systèmes d’éducation.

Équité 101

Le Devoir fait fi des travaux du Conseil supérieur de l’éducation qui écrivait en 2016 : « La stratification de l’offre de formation — causée par la multiplication des programmes particuliers sélectifs et des établissements privés — entraîne des inégalités de traitement au bénéfice des plus favorisés. Autrement dit, ceux qui en auraient le plus besoin ne profitent pas des meilleures conditions pour apprendre, ce qui est contraire à l’équité. » Alors, comment maximiser l’équité ? En minimisant la ségrégation scolaire, qu’on peut définir comme la séparation des enfants dans des écoles ou des programmes différents, en fonction du revenu de leurs parents ou de leurs résultats scolaires.

« Le statut socio-économique a une forte incidence sur la performance des élèves, mais dans les systèmes d’éducation plus équitables, davantage d’élèves défavorisés sont performants », nous a dit l’OCDE en octobre dernier (encore des « tenants de la gauche », M. Myles ?) Résumons : plus de diversité sociale conduit à plus d’équité, laquelle augmente les résultats scolaires d’ensemble.

C’est à ces faits que Le Devoir s’attaque quand il affirme que « ramener de force les enfants que l’ont dit “les plus forts” dans le réseau public n’améliorera pas par magie la qualité du projet éducatif », ou quand il caricature lourdement en parlant de « cette recherche du plus bas dénominateur commun ».

Et non, le rehaussement de « l’attractivité du réseau public » que l’éditorial, à la suite du ministre Roberge, appelle de ses voeux n’est pas non plus une solution. La gestion des méfaits a fait son temps : il faut maintenant régler le problème à sa source.

Vous savez, ce sourire un peu incrédule qu’inspirent aujourd’hui les vieilles publicités de médecins vantant, stéthoscope au cou, les mérites de la cigarette pour notre santé ? Les générations futures auront le même s’ils relisent un jour les positions dépassées du Devoir.

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10 commentaires
  • Mario Jodoin - Abonné 3 avril 2019 00 h 38

    Bravo!

    Merci de répondre de façon aussi pertinente aux propos du directeur du Devoir qui m'avaient aussi fait réagir négativement.

    • Cyril Dionne - Abonné 3 avril 2019 12 h 46

      Bravo pourquoi?

      En désaccord avec la proposition de l’ex-député Camil Bouchard visant à intégrer le réseau privé subventionné dans le réseau public. Si vous pensez pour une seconde que cela va résoudre les problèmes, vous vous créez des illusions. Pensez-vous qu’une école publique du quartier de Westmount ou bien d’Outremont sera la même que celle qu’on retrouve dans Mercier, Montréal-Nord ou bien Saint-Michel? Bien sûr que non. Et l’école de quartier stipule que vous devez vivre dans le quartier. Alors, combien de gens peuvent s’acheter une maison dans les quartiers riches d’Outremont ou bien de Westmount?

      Ceci dit, je suis en faveur de l’abolition des frais pour les projets particuliers. Cela, c’est très facile à régler. Mais je ne suis pas d’accord qu’on réduise la note de passage pour y accéder.

      Mais pardieu, le faible accès à l’université des élèves du public ne se traduit pas par la ségrégation scolaire supposément en cours dans les écoles secondaires, mais bien par le niveau socio-économique des parents. Si l’apprenant a déjà décroché de l’école en 3e année parce que ses notes n’ont pas atteint la norme, pensez-vous pour une seconde que celui-ci fera des études postsecondaires? Pensez-vous que le mettre plus tard dans une école secondaire performante, celui-ci réussira beaucoup mieux? Ce n’est pas de la ségrégation scolaire, mais bien de la ségrégation socioéconomique qui est à l’origine de tout ceci. Si l’enfant n’est pas stimulé dès son enfance et que l’école n’est pas valorisée par ses parents, sa communauté, sa culture ou autre, la conclusion est facile à faire.

      Et le mythe de mettre des élèves forts avec des faibles est aussi crédible que la politique économique de ruissellement (Trickle-down economics). La ségrégation dans les salles de classe se fait de façon naturelle et les élèves forts se coagulent ensemble laissant les faibles laissés pour contre. Le Devoir a raison. On n’apprend pas par osmose. Il faut être enseignant pour comprendre.

  • Rose Marquis - Abonnée 3 avril 2019 08 h 38

    L'équité

    Voici un texte qui renforce mon opinion en la matière. M. Roberge en prendra-t-il connaissance?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 3 avril 2019 08 h 56

    Le Devoir a raison

    De manière générale, les écoles privées accueillent environ 12% des élèves du Québec et reçoivent 5% du budget de l’État consacré à l’enseignement primaire ou secondaire.

    Ce qui veut donc dire que si tous ces élèves sont transférés du privé au public, on devra augmenter les budgets des commissions scolaires pour faire face à cette augmentation de leur fréquentation.

    Les écoles privées sont financées à 42% par l’État. La différence est assumée principalement par les parents qui y envoient leurs enfants.

    Puisque les frais scolaires sont déductibles d’impôt, on doit prendre en considération la déduction fiscale dont jouissent les parents qui envoient leurs enfants dans ces écoles.

    Le revenu moyen de ces familles est de 130 000$ par année, soumis à un taux d’imposition de 36,2%. Il en coute annuellement entre 3 100$ et 4 000$ pour envoyer un enfant au privé. Pour l’État, la déduction fiscale de 36,2% de cette somme représente une perte de 1 122$ par élève.

    En 2012-2013, on estimait qu’à l’école secondaire, il en coute 5 471$ par élève, mais que l’État ne verse que 4 090$ pour chaque élève au privé. Pour chaque élève formé au privé, l’État économise directement 1 400$ par année.

    S’il passait au public, il faudrait dépenser 1 400$ de plus. En contrepartie, l’État gagnerait, indirectement, les déductions fiscales de 1 122$ dont il se prive actuellement.

    En résumé, l’abolition du financement des écoles privées ne dégagerait, au mieux, que des économies de bout de chandelle.

    La meilleure manière de diminuer l’attrait des écoles privées est d’améliorer celui de l’école publique.

    Je me dispenserai de dresser ici la longue liste des lacunes occasionnées par le sous-financement de nos écoles depuis des années.

    • Michel Belley - Abonné 3 avril 2019 15 h 34

      Les frais scolaires que les parents paient pour les écoles privées ne sont pas déductibles d'impôt. Les euls frais admissibles sont les frais d'études post-secondaires.
      https://www.revenuquebec.ca/fr/citoyens/declaration-de-revenus/produire-votre-declaration-de-revenus/comment-remplir-votre-declaration/aide-par-ligne/350-a-3981-credits-dimpot-non-remboursables/ligne-398/

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 3 avril 2019 17 h 46

      Merci M. Belley pour cette précision. Je ne savais pas.

      Ce qui renforce l’idée qu’on n’épargne rien en cessant de financer les écoles privées.

  • Yvon Robert - Abonné 3 avril 2019 09 h 10

    Pour une école publique autonome

    La solution, donner à l'école publique la même autonomie que l'école privée, actuellement l'école publique est étouffée par la bureaucratie et des conventions collectives faites pour gérer des lignes de montages. Il est vrai que la Finlande est un modèle intéressant, mais le corps enseignant est beaucoup mieux formé qu'au Québec, la scolarisation des enfants commence aussi plus tard.

    • Cyril Dionne - Abonné 3 avril 2019 17 h 29

      Bien d'accord avec vous M. Robert que ce sont la bureaucratie et les syndicats qui étouffent l'école publique.

      Ceci dit, la Finlande à une population de 5 millions et presque homogène. Le Québec, c'est presque 8,5 millions et multiculturelle. Selon PISA, les résultats des écoles québécoises sont supérieurs à celles des écoles finlandaises. Les écoles québécoises arrivent en 1ère place lorsqu'on parle d’écoles ou la langue première est le français. De loin supérieur à la France, un de nos anciens empires colonialistes.

      Le système n'est pas brisé. Il fonctionne moins bien pour les élèves qui sont moins performants à l'école à cause de phénomènes socioéconomiques qui n'ont rien à voir avec le système d'éducation. En fait, les résultats scolaires des élèves suivent la courbe socio-économique du revenu familial. C’est le même phénomène en Ontario et partout sur la planète dans les pays occidentaux.

      Revenez-en SVP gens du mouvement L'école ensemble.

  • Céline Tremblay - Abonnée 3 avril 2019 09 h 56

    Merci!

    Ma réaction au propos de M. Brian Myles, a été instantanée. J'aurais voulu décrire le sentiment engendré par ce mépris à peine déguisé pour l'école public dans laquelle j'ai oeuvré pendant plus de trente ans en adaptation scolaire. Vous mettez des mots sur mon indignation. Je vous en remercie car ils contiennent aussi l'espoir d'un changement possible appuyé par des arguments judicieux.
    Vous n'êtes pas seul.